‹ Robert HerrickChapitre 57 sur 88 · L'IMITATION CHEZ HERRICK · texte numérisé non relu

L'IMITATION CHEZ HERRICK

On connaît la place qu'occupe dans l'œuvre de Herrick l'imitation. Les Hespèrides sont un de ces textes qui font la joie des commentateurs, à qui ils permettent de découvrir une foule de rapprochements ingénieux. Herrick excelle à faire passer dans son livre les " beautés" des autres écrivains, à l'enrichir d'emprunts de toute sorte, depuis la traduction délibérément littérale jusqu'à la plus subtile adaptation, au point qu'il n'est peut-être pas une seule pièce dans son recueil qui ne soit imitée de quelque manière. C'est cette imitation qu'il nous faut d'abord essayer de définir. ' Nous examinerons la méthode selon laquelle notre écrivain utilise l'œuvre de ses devanciers, comment il s'assimile ses modèles, c'est-à-dire les rend semblables à lui, les transforme, les déforme même. En dressant la liste des auteurs auxquels Herrick s'est particulièrement attaché, en déterminant ce qu'il a pris ou négligé dans leur œuvre, ou ce qu'il a lui-même ajouté, nous pénétrerons plus avant dans la connaissance du poète, puisque la différence entre les textes originaux et la copie qu'il nous en donne correspondra précisément aux caractéristiques essentielles de sa nature.

Herrick semble avoir partagé, au sujet de l'imitation, les idées de

' Cette recherche nous a été facilitée par le travail antérieur des principaux éditeurs de Herrick, auxquels nous tenons à rendre ici hommage : Grosart, Mr. Saintshury, Mr. Haie ; par les notes très nombreuses surtout, d'une érudition si riche et si discrète, que Mr. Pollard a ajoutées à ses deux volumes : Éiiit. cit., vol. I, pp. 259-322 ; vol. II, pp. 275-315- Voir aussi, du m^me auteur : Hfrruk Sources and Illustrations dans The MoJern Ouarterh of Lan^uaji^e anJ Literature, vol. I, 1898, pp. 175-184. Nous avons vérifié tous les rapprochements indiqués, nous en avons écarté (|uclques-uns et ajouté un bon nombre d'autres. Nous a\ons enfin essayé de synthétiser ici tous ces résultats encore tVa;îmentaires, et d"en tirer une conclusion irénérale sur Tait de Herrick.

son temps. Il parle volontiers de ses modèles, les cite à tout propos, et va même jusqu'à imprimer en italiques les vers qu'il emprunte littéralement à quelque auteur. Son imitation ne consiste pas seulement en réminiscences imprécises, en cette demi-sincérité des lyristes élizabéthains dont la mémoire travaille toujours en même temps que l'imagination : Herrick met en coupe réglée un certain nombre d'écrivains, les pille sans vergogne, leur dérobe tout ce qui convient à son usage personnel. En véritable " fils " de Ben Jonson, qui lui aussi met à rançon l'antiquité et butine sans cesse chez les meilleurs auteurs grecs et latins, ^ Herrick a constamment à l'esprit, quand il a une idée à exprimer, l'expression qu'en donne déjà tel ou tel ancien ; et, quand il désespère de trouver mieux, n'hésite pas, comme son maître encore, à la copier. ^ Il ne s'estime nullement plagiaire, et proteste même d'avance contre cette accusation. ^ Il pousse jusqu'à l'extrême les théories de la Renaissance qui font de l'imitation la base de l'esthétique poétique. Il se rattache encore à cette époque où traduire équivaut presque, au jugement général, à créer, où tous les poètes sont réunis en une sorte de confrérie parlant un langage commun, puisant aux mêmes sources connues, et s'adressant à un même public ; où Desportes, par exemple, quand les Rencontres des Muses de France et d'' Italie eurent révélé plusieurs de ses plagiats, répondait simplement : " Que n'ai-je connu l'auteur ! Je lui en aurais indiqué bien davantage " ; * où Drayton déclarait fièrement

' " Not, to imitate servilely, as Horace saith, and catch at vices, for vertue, but to draw forth out of the best, and choisest flowers, with the Bee, and turne ail into Honey, worke it into one relish, and savour : make our Imitation sweet. " Discoveries, Édit. M. Castelain, Paris, 1907, p. 125.

- Mr. Castelain a montré en effet (/A.) que non seulement il n'y avait pas, dans les Disconjeries, cent lignes appartenant réellement à Jonson, mais encore que le livre, d'ailleurs inachevé, n'était qu'un recueil de matériaux destinés à être mis en vers par la suite.

'682, Upon his Fer ses .-

What oft-spring other men hâve got, The how, where, when, I question not.

Thèse are the Children I hâve left ; Adopted some ; none got by theft.

But ail are toucht (like lawfull plate) And no Verse illegitimate.

Cité par M. Auge : La Fie, les Idées et VŒiiure de Jean-Antoine de Baif, Paris, 1909, p. 112.

que " ses vers étaient l'image sincère de son esprit, " et qu'il " ne dévalisait pas l'esprit d'un autre, " tout en empruntant la seconde de ces affirmations, mot pour mot, à un sonnet de Sidney. '

Herrick est profondément imprégné des poètes de l'Anthologie, de l'œuvre d'Anacréon en particulier, ou plutôt des poèmes d'âge très différent qui nous sont parvenus sous ce nom. L'alexandrinisme est relativement neuf en Angleterre au XYIP" siècle. C'est en 15 54 seulement que Henri Estienne a\ait publié son mystérieux manuscrit des odes anacréontiques, " la partie la plus développée, selon l'expression de Sainte-Beuve, et le bouquet le mieux assemblé de l'Anthologie. " Le petit volume avait été accueilli partout avec enthousiasme. Remy Belleau le " tourne " en vers français dès 1556. Ronsard, et avec lui toute la Pléiade, l'imite, l'adapte et le paraphrase sans répit, La nouvelle découverte passe en Angleterre. L'anacréontisme y rencontre d'abord le pétrarquisme déjà florissant et apparaît avec lui chez les mêmes auteurs, où il garde toutefois la seconde place. Puis peu à peu, à mesure que se ralentit l'élan initial de la Renaissance, et que le matérialisme païen et antique prend le dessus sur le spiritualisme chevaleresque, la vogue du pseudo-poète de Téos augmente sensiblement. Ben Jonson, qui voit dans les Odes une production purement classique, y fait de fréquents emprunts, tant dans ses pièces lyriques que dans ses masques. Herrick les imite sans réserve. Au lieu d'en extraire, comme Greene, " ou comme Spenser, ^

' Dans Ideas Mirroiir. Amours in Qua/orzains, 1594 (édit. A. Esdailc, 1908) :

My verse is the true image of my mind... I am no pick-purse ot anothcr's wit...

Cf. Sir Philip Sidney : His Aitrophel atui Stella, 1591, Sonnet LXXIV, v. S.

^Robert Grcenc, dans Orp/iarion (1599), traduit assez joliment l'ode Sur r amour mou'tlle .•

Cupid abroad was lated in thc night...

^ Epi^rams, I!^. Publiée à la suite des Amoretli (1595). Le poème, i)ui commence :

Upon a day, as Love lay swcctly slumhring....

est un loiifî développement (60 vers) de l'odelette : L'amour piqu/ par um- ahfilU, qui reparaît dans T/ie Second Stt of Madrigalis de Thomas Kateson (1618) :

Cupid in a beil ol" roses SIceping, chanced to bc stung...

un court morceau, ou une " épigramme " seulement, il baigne dans l'atmosphère anacréontique toute son oeuvre. Il célèbre à maintes reprises Bacchus et Cupidon, et fait du poète alexandrin à la fois le héros favori de ses couplets à boire et l'un des modèles préférés de ses chansons d'amour.

Tout enchante Herrick dans la poésie aimable et souriante de la Grèce alexandrine. Il en apprécie la forme d'abord, son élégance concise, sa discrétion, si piquante dans sa retenue, sa grâce et son esprit mêlés " comme un lis autour duquel s'enlacent les violettes. " ^ Il en estime l'érudition délicate, le jeu subtil des allusions mythologiques, tout le système de lieux communs qui fournissent une abondante matière à la virtuosité de l'écrivain, et qui accordent une si haute importance au choix d'un rythme harmonieux, par exemple, ou à la place d'une épithète. Il goûte ainsi jusque dans ses détails les plus raffinés cette littérature mondaine qui, s'adressant à une élite, cherche surtout à la divertir, et il n'est pas loin de trouver en son charme superficiel tout son idéal.

C'est à Anacréon que Herrick emprunte en premier lieu le thème de la plupart de ses chansons à boire. S'il lui arrive d'y introduire un écho de la joie bruyante, bien nourrie de viande et d'^Z?, de John FalstafF, " ou de prendre à Simon Eyre un couplet entier, ^ c'est sur le mode alexandrin qu'il entonne le plus souvent son poème bachi-

' Toésies Anacréontiques, LV, Sur un disque représentant Vénus. — Nous nous sommes servi de la traduction de Mr. Maurice Albert, Paris, 1885, où l'auteur distingue les fragments authentiques de l'œuvre d'Anacréon des pièces alexandrines qui lui ont été attribuées.

' 1052, The Tinkers' Song.

•^ Cf. l'exclamation du maître cordonnier, dans la comédie de Dekker, The S/tomakers Holiday. Or The Gentle Craft, 1600 : "A pound of care pays not a dram of debt. Hum ! let's be merry whileswe are young ; old âge, sack and sugar will steal upon us ère we be aware ! " (Acte III, se. 5), et le morceau des Heipe'rides intitulé :

To be Merry. (807).

Lets now take oiir time ;

While w'are in our Prime ; And old, old Age is a-farre off :

For the evill evill dayes

Will corne on apace ; Refore we can be aware of.

que. Il se plaît, lui aussi, à boire du vin pur dans une coupe fine. ' Il aime la douce orgie épicurienne, parmi les parfums et les fleurs, l'ivresse aimable qui laisse au fond des coupes oublieuses les idées tristes et les soucis, ^ Il dit la gloire de Bacchus, ' le patronage que le monarque du vin exerce sur les poètes, l'inspiration n'étant qu'une ivresse de l'esprit, qu'une sorte de délire aimable qui s'empare du buveur au milieu de ses libations. ' Il demande au dieu d'y mettre un terme, * et, ailleurs encore, de ne plus l'entraîner, comme il fait les Bacchantes ou les Satyres de sa suite, vers des joies innombrables qui l'épuisent, mais le laissent toujours insatisfait :

Où donc m'emportes-tu si vite, Bacchus, quand je suis plein de toi ?

Je cours d'un côté, puis d'un autre, partout je trouve amour nouveau.

L'une me plaît, et l'autre aussi ; j'ai à la fois mille maîtresses ;

' 503, How he would drinke liis Wine.

Fin me my Wine in Christall ; thiis, and thus

I see't in's puris naturalihus,

Unmixt...

^541, Anacreontike.

Born I \v;is to bc old,

And for to die hcre...

But betore that day cornes,

Still I be Bousing ; For I know, in the Tombs

There's no Carousing.

' 773, A Hymne to Bacchus.

I sing tliy praise lacchm,

Who with thy Thyne dost thwack us...

* 128, His Fare-vvell to Sack.

Tis thou, alom-, wlio...

Work'st more tlicn Wisdome, Art, or Nature can To rouze the sacred madnesse ; and awake Tlu- trost-bound blood, and spirits ; and to make Tliem t'rantick with thy rapturcs, rtanhing through The soûle, like lightning, an i as active too... Horace, Aiuiciion both had lost thcir famc, Hadst thou not lill'd them with thy firc and flamc... VV. 22-31.

* 305, A Hymne to Ha(( lius.

seul pourtant, et les ayant toutes, je n'en possède jamais une. '

Les couplets à boire, on le voit, se transforment aisément en chansons amoureuses, et ce qu'Anacréon cherche surtout au fond des coupes, c'est la force qui permet au vieillard rajeuni de chanter, de danser, et d'aimer. " Or, le mythe de Cupidon séduit plus encore Herrick que le culte de Bacchus, et notre poète fait un usage abondant du répertoire d'images et d'allégories erotiques qu'il trouve dans l'ode légère alexaiidrine. C'est elle, on le sait, qui a répandu le type de l'Amour, et a représenté le fils de Vénus sous l'aspect d'un génie ailé et grassouillet, d'un petit dieu malin armé d'un arc et d'un carquois d'or, qui darde ses flèches au cœur des pauvres mortels, et se rit de sa cruauté. L'Amour, c'est-à-dire Cupidon, est amer, iriKpoç, disent tous les poètes alexandrins, doux-amer, yXvKVTTtKpoçy ajoute Posidippe. ^ L'amour est terrible, Sttvoç, déclare Méléagre, qui, dans une épigramme célèbre, * s'étonne que Vénus, sortie de la mer, ait pu donner naissance à un fils aussi ardent, ou qui, à un autre endroit, ^ trouve dans les relations de celle-ci avec Vulcain l'explication de cette ardeur. Anacréon de son côté déclare que " l'Amour commande aux Dieux et dompte les mortels. " ^ Il nous le dépeint avec sa chevelure d'or parée de mille fleurs, " accourant avec le beau Bacchus et la belle Vénus pour prendre part au

'416, To Bacchus, a Canticle.

- M. Albert, ouv. cit., p. XXVII. — Herrick, s'inspirant d'une des pièces anacréontiques, nous montre le poète de Téos après boire, au milieu d'une orgie amoureuse : 1018, The Vision.

Me thought I saw (as I did dreame in bed)

A crawling Vine about Anacréon' s head :

Flusht was his face ; his haires with oyle did shine ;

And as he spake, his mouth ranne ore with wine...

A young Enchantresse close by him did stand

Tapping his plunip tiiighes with a mirtle wand :

She smil'd ; he kist ; and kissing, cull'd her too...

Voir encore : 997, Anacreontick Verse.

■' Anthologie Palatine, V, 134.

•■' Ib., V, I 80.

^ Poèmes Anacreontifjues, LVI, Sur l'Amour.

festin aimé des vieillards. " ' Il nous conte que l'Amour l'ayant forcé à le suivre, il courut un jour avec lui et dut bientôt l'abandonner : " Allons, lui dit celui-ci, tu n'es pas capable d'aimer. " - Dans les morceaux célèbres enfin comme V Amour mouillé^ V Amour captifs V Amour piquè par une abeille^ V Amour dam le vin^ la même allégorie reparaît uniformément : Cupidon est un petit dieu gentil, fripon, au carquois bourré de flèches, et qui est toujours prêt à en blesser perfidement le cœur des hommes.

Herrick a repris souvent ce type du Cupidon alexandrin. Il décrit ainsi l'apparition du dieu doux-amer, au cours d'un songe, selon le procédé anacréontique :

j'ai rêvé cette nuit qu'Amour tout en colère était venu vers moi et m'avait fouetté ; mais le fouet était fait de myrte pour montrer que souffrances d'amour sont tendrement cruelles. Me voyant résigné, Amour, pris de pitié, caressa ma blessure, et je fus tout guéri. Ainsi le doux archer, comme l'abeille, apporte du miel pour panser la piqûre de son dard. '

Notre poète fait de fréquentes allusions à l'adresse perfide, the wittie loozning (659), du fils de Vénus, tantôt racontant en détail une de ses fraudes, ^ tantôt nous montrant l'audace de deux petits Amours se querellant pour une abeille chargée de miel. ^ Il traduit presque littéralement Anacréon à plusieurs reprises, dans un morceau intitulé y Amour blessé^ ^ dans un autre, V Amour dans le vin, ~ dans celui-ci ■encore, La perfidie de Cupidon^ ou F hôte dèshonnête^ qui n'est qu'une transcription très exacte de la fameuse ode alexandrine, V Amour mouillé :

Par une nuit silencieuse

où reposait tout ce cjui vit,

1 Ib., XLIV, Sur un festin.

-' 11)., XXIX, Sur l'Amour.

•• 40, The Drcam.

* 636, Upon Love.

* 92, The Bag of the Bec.

* 139, The wouncicil C'upiil. Song.

^ 230, Upon Cupid.

quelqu'un s'approcha de ma porte et, la heurtant, me réveilla.

" Holà ! dis-je, qui cogne ici,

et importune ceux qui dorment ? "

" N'ayez crainte, répondit-on,

et laissez s'ouvrir vos serrures.

" Je ne suis qu'un jeune garçon

égaré dans la nuit sans lune ; les averses m'ont tout trempé

et je suis presque mort de froid. "

Lors me levai, pris de pitié,

j'allumai en hâte un flambeau, j'ouvris la porte et me montrai

au jouvenceau enténébré.

Je vis qu'il possédait un arc

et puis des ailes grelottantes ; abaissant encor mon regard,

je lui découvris un carquois.

Je le menai vers mon foyer,

(suivant le précepte d'amour) et frottai ses mains dans les miennes,

et séchai ses boucles trempées.

Quand il se sentit réchauffé :

" Essayons notre arc et sa corde, dit-il, pour voir s'ils n'ont souffert

des averses de tout à l'heure. "

Su-'-le-champ il banda son arc,

apposa la flèche à la corde, et me lança un trait si rude

qu'il me transperça jusqu'au cœur.

Et riant alors aux éclats,

il s'enfuit au loin, sur ces mots :

" Adieu, mon hôte, et pour toujours ;

je laisse la mort dans ton cœur. " ^

' 8i, The Cheat of Cupid : or, The ungentle guest. — Voir aussi : 943, Upon Cupid, qui est une sorte de variation sur ce thème de l'Amour mouillé.

Non content d'emprunter à la poésie alexandrine le caractère allégorique de Cupidon, Herrick adopte encore la plupart de ses lieux communs erotiques. L'amour, pour les poètes de l'Anthologie, est une flamme qui dévore. Callimaque dit qu'un jeune homme " est brûlé par un grand désir. " ' Anacréon compare l'amour à une chaîne, à un esclavage volontairement consenti auquel il ne \oudrait plus renoncer. - Herrick reprend dans les Hespêridrs toutes ces images. Les traits et les dards, les flammes et les ardeurs, les piqûres et les brûlures abondent dans son recueil. L'amour y apparaît comme un piège, un joug, une prison, une galère, ^ ou encore comme une guerre incessante " qui ne veut point de lâches. " ^ Ses tourments, " plus nombreux que le blé, l'été, n'a d'épis, ses soupirs, sanglots et douleurs, plus nombreux que les grains de sable de la mer, " ^ sont même parfois mortels. " Rien d'original en tout ceci. En faisant un si fréquent usage des poncifs anacréontiques, notre écrivain ne s'applique guère qu'à des exercices de style.

Herrick, néanmoins, ne se pose jamais en simple " tourneur d'Anacréon. " De si près qu'il suive ses modèles, il ne laisse pas d'imprimer à sa transcription une allure particulière, qui la distintjue des traductions, d'une grâce si artificielle, qu'ont essayées un grand nombre de poètes anglais. ' S'il s'efforce de sauvegarder dans

' Anthologie Palatine, XII, 134.

* Poèmes Anacréontiques, XVII, Sur l'Amour.

' Voir entre autres : 42, To Love ; 409, Another, upon Himself ; 459, l'pon Love 5629, llpon Love.

* 873, On Love.

* 254, Not to love.

^510, Upon Love.

' Par exemple : Thomas Stanley : Anacréon, Bion, Mosc/iiis, Kisses hy SecunJus y Venus Figils. Incerto aut/iore... London, 1651. — Anacréontiques : or Some Copies of Verses translatée! Parap/irastically out of Anacréon, lians Poems .• a'/z. /. Miscellanies... Authore A. C(o\vley), London, 1656, fol. — Anacréon done into Englis/i out of the original Greek, by F. Willis, T. Wootl, A. Cowley, ami J. Oliiham, Oxford, 1683. — T/ie Works of Anacréon, translateJ into English zerse... by Mr. Adclison, London, 1735. — Pasiorals... ivit/i translations from... Anacréon... by Ambrose Phillips, London, 1748. — T/ie ll'orl^ of Anacréon... Translated into Eni,flish by a Gentleman of Cambridge (Francis Favvkes), London, 1760. — Odes of Anacréon, translated into P-nfîiish verse by Thomas Moore, London, 1800 (9"' edit., 18 15). — La traduction de Thomas Stanley, d'une iittéralité souple et

une certaine mesure la concision élégante de l'ode alexandrine, il y introduit cependant plus de vivacité, quelque chose de moins alangui dans le sentiment, de plus robuste et de plus dru dans l'expression. Il peut rechercher avant tout, comme les poètes d'Alexandrie, le mérite d'art : ce souci de la virtuosité littéraire n'étouffe pas complètement sa spontanéité. Le morceau suivant, par exemple, si mignard qu'il soit encore par certains côtés, représente assez bien la façon dont Herrick sait rafraîchir les thèmes les plus rebattus. Cupidon y a perdu son caractère espiègle, et la gracieuse cruauté de l'amour s'y est transformée en une sorte de mélancolie familière, un peu naïve même, très personnelle à notre poète :

Amour me conduisit en un muet bocage,

et, m'y montrant un arbre où des désespérés d'amour s'étaient pendus,

il m'offrit une corde.

Toute de soie et d'or était faite la hart

qu'il tendit devers moi, pour montrer son ciessein de me faire mourir

par délicate mort.

Lors il me conseilla d'user de ce collier

et, me dit-il encore, celui qu'amour entraîne à périr par ce nœud

meurt de fin glorieuse.

Or, ce n'était qu'un songe ; si j'eusse été seul,

tout de bon, près de l'arbre, mes angoisses d'amour auraient sûrement mis

une fin à mes jours. '

Il ne s'agit plus ici, aussi bien qu'en maints autres endroits où le caprice personnel de notre poète se joue du vieux lieu commun alexandrin, ^ d'imitation, mais d'une vague et involontaire réminiscence. Les innombrables madrigaux enfin, si prestes et si coquets,

élégante, a été rééditée en 1815 par Sir Egerton Brydges, et tout récemment par Mr. Bullen : Anacreon, trandated bv T/iomas Sfanlev, with a Préface and Notes by A. H. Bullen, and Illustrations by J.R. Weguelin, London, 1906.

' 864, Upon Love.

2 Voir, entre autres, le morceau 330, The Kisse, A Dialogue, qui est un joli badinage dont le <lcrnier vers seul est un écho direct d'Anacréon.

que Herrick adressa à ses amantes, et dans lesquels il reprenait la plupart des thèmes aiiacréontiques : l'amour, flamme ou dard, chaîne ou prison, ' nous ont montre déjà avec quelle ingéniosité il transformait ces métaphores banales en images exquises. Il n'était pierre, si commune soit-elle, qui sous les doigts de notre subtil orfèvre ne se métamorphosât en un joyau de prix.

Une importante question se pose à présent : Herrick a-t-il recours aux textes originaux, et sa connaissance du grec est-elle suffisante pour lui permettre de lire directement tel poème de l'Anthologie ou d'Anacréon ? Il est \'raisemblable qu'il en possède quelques notions. Le grec était enseigné, depuis le milieu du XV^ siècle, dans la plupart des public schools de l'Angleterre. Camden n'avait point manqué de lui faire une place à Westminster School, et l'on a pu soutenir récemment que le small Latin and less Greek de Shakespeare était une exagération de l'érudit Ben Jonson, ' et qu'il était possible, au contraire, que le jeune élève de l'école de Stratford-on-Avon y eût appris autre chose que les rudiments. ^ Dans les Universités, d'autre part, les études helléniques étaient florissantes. Grocyn et Linacre, qui avaient rapporté l'humanisme d'Italie, avaient établi l'enseignement du grec à Oxford dès la fin du XV siècle. Cambridge avait suivi peu de temps après, avec Erasme, et Cheke surtout, qui avait donné à cet enseignement une grande extension. ■* Cette érudition

' Voir : 679, To Anthea ; 829, To Dianeme ; 834, To CKnone; 837, To Electra.

- Works, l'iUt. cit., vol. III, p. zSg :

And thoiigh thon hadst small Latin and Icss Grcck... To tlie Mfmory ofmv belo-veJ M aster //'. Sfml^speare.

' J. Churton Collins : Shakespeare as a classical sc/iolar, dans SliiJies in Shakespeare, London, 1904, pp. 1-95.

* Ascham, parlant de cette dernière Université, décrit en ces termes, dans une

lettre datée de 1542, la prospérité des études helléniques : " Aristoteies nunc et

Plato, ijuod factuin est etiaiii apud nos hoc quinciuenniuni, in sua iinfîuaa pueris

leguntur. Sophodes et Euripides sunt hic familiariores quam olim Flautus tuerit,

quum tu (Hrandeshy) hic eras. Herodotus, Thucydides, Xenophon maj^is in ore et

iiianihus omnium tcruntur quam tum Titus Livius. Quod de Cicérone olim, nunc

du Dcniosthene audires. " F.pislolae. Works, vol. I, |). 26. On connaît d'autre part

le passafje du Scholemaster (1570) où Ascham rapporte qu'il trouva un jour Jane

Grey seule dans sa chambre " reailinge Phoedon Piatonis in Grceke, and that

«iii. as nuuii délite, as some iciitlcmen wolil read a mcrie talc in Bocase. "

sans doute est peu profonde. Elle demeure confuse, et en quelque sorte chaotique. Elle s'occupe des écrivains médiocres autant que des plus grands. Elle s'intéresse aux mythes ou aux légendes helléniques sans bien comprendre encore le génie particulier de la langue grecque, son mélange de liberté et de réserve, ni son exquise harmonie de sévérité et de grâce. Ajoutez que notre poète n'était point homme à s'appliquer sérieusement sur un texte difficile, mais plutôt à le parcourir en quête d'un sentiment délicatement nuancé, ou même d'une épithète neuve. Il semble donc que Herrick ait pu savoir assez de grec pour saisir le sens général d'un morceau, pour emprunter en tout cas une citation à Hésiode et la placer en tête de ses Noble Numbers, ' ou pour conclure sur ce couplet gnomique son recueil :

Of ail the good things whatsoe're we do God is the APXH, and the TEx\OS too.

On peut se demander cependant si, au lieu du texte grec, ou en même temps que lui, Herrick ne s'est point servi de traductions latines, si nombreuses à l'époque élizabéthaine. L'usage en est alors très répandu. C'est dans ces traductions latines que Shakespeare fait connaissance avec les dramaturges grecs, ^ comme c'est par la version de Florio qu'il s'approche de Montaigne, et par la version anglaise qu'avait publiée Sir Christopher North de la traduction française d'Amyot qu'il pénètre chez Plutarque. On peut remarquer en effet que les trois œuvres alexandrines que connaissait plus particulièrement Herrick : les poèmes de Théocrite, de l'Anthologie et d'Anacréon, avaient été traduites en latin dès le XVP siècle. C'est ainsi qu'il a pu avoir accès au recueil de Baïf : Carminum yani Antonii Ba'ifii Liber /, ^ qui contient, entre autres choses, la traduction correcte et

Thomas More, qui fut à Oxford l'élève de Linacre, écrivait dès 1492 : " Innnitum, mi Dorpi, fuerit explicare quam multa desunt ai cui greca desunt. " Ad Dorp. Epist. 40 dans Epistolarum D. Erasmi... libri XXXI... quibus adjiciuntur T. Mon et L. Vivis epistolae, Londini, 1642. Consuher sur cette question du grec en Angleterre, J.E. Sandys : A History of Classical Scholarship, vol. II, From the Revi'val ofLeaniing to the end of the XFIIP^' century, Cambridge, 1908. * lêjitv i\/tvS(a TToWà \iynv iTÙfioimi' ôftoïa. Icfnv ë' tir idtKioj.thv àXi]9ta iivQiicaoOai.

'■' J. Churton Collins, owv. cit.

■' Lutetiae, apud Mamertum Patissonium, in officina Rob. Stephani, 1577. — L'exemplaire qui se trouve à la Bibliothèque Nationale est relié avec un recueil

sèche de quatre idylles de Théocrite, dont la vingt-troisième, V Amant malheureux^ ' qu'il traduit lui-même en partie dans The cruell Maid (159).- D'autre part, une traduction latine de l'Anthologie avait paru à Baie en 1529 sous le titre de Selecta Epigrammata^'^ et de nombreuses éditions avaient suivi au cours du XVI'' siècle, en Angleterre même, "• dans lesquelles le texte grec était accompagné d'une traduction, tantôt en prose, le plus souvent même en vers latins. Quant aux Anacreontea enfin, on sait que l'édition princeps publiée à Paris en 1554 par Henri Esticnne contenait, outre les cinquante-cinq odes d'Anacréon, et quelques autres encore attribuées à Alcée et à Sapho, une version latine en \ers de trente et une odes. * La seconde édition de I 556 *^ fut reproduite presque sans changement à Anvers (i 567), à Paris (1586), à Rostock (1597), ^ Genève (1614), à Tubingue

des œuvres lyriques de l'humaniste écossais George Buchanan, Georgu Euchanam, Scoti Poelarum nostri saeculi facile principis Elegiarum Liber I, Syl'varum Liber /, EnJecassyllabon Liber I, Lutetlae, 1579.

' Carm., f" 9 : Thcocr., 23.

'' Herrick aurait pu connaître encore : Tlieocriti IJxllin... per P. Brubracliiiim, Francofurti, 1545 ; T/ieocri/i aliorumque poetarum... IdylHa... H. SteplianiiSf Lutetiae, 1579. La seule traduction anglaise de Théocrite parue alors : Six Idillia, that is six small, or pelly, poems or aeglogues, cliosen ont of the right famous Sicilian poet T/ieocritus, and trandateJ into English 'vene, publiée anonymement à Oxford en 1588, ne contient que les Idylles 8, 11, 16, 18, 21, 31.

' Selecta Epigrammata Graeca Latine versa, ex septem Epigrammatum... libris... Basilese, 1529.

' Epigrammata Graeca, selecta ex Ant/iologia, Interpretata ad verbum, et carminé, ah H. Stephano quaedam et ab aliis, Parisiis, 1570. — Selecta quaedam de moribiis epigrammata, Parisiis, 1577. — 'Progvmnasma Scholasticum. Hoc est, Epigrammatum Graecorum, ex Ant/iologia selectorum ab H. Step/iano, diipliciqiie ejiisdem interpretatione explicatorum praxis grammatica... Londini, 1597- — Florilegium omnium njeterum graecorum poetarum epigrammatum. Interprète Eilliardo Lubino, Heidclbcrg, 1603. — Epigrammata ex libris Graecae Anthologiae a Q. S. F. C/iristiano selecta, et Latine versa, Lutetiae, 1608 — Autliologia epigrammatum Graecorum selecta et ab omni obsccrnitate vindicata. Cum Latina interpretatione kuti'i \'tli)\ Flexiae, 1624.. — Florilegium epigrammatum Graecorum^ eorumque Latino versu a variis redditorum, Londini, 1629. Etc.

•'• 'Ai'aKi)i-(>i'T(u: T;//oi' /u\i;. Anacreontis Teii odac ab llenrico Stephano luce et Latinitate nunc primum donatae, Lutetiae, 1554.

" 'Ai'ttK-ptoiTof Ku'i ùWioii Ttyiôv \v(nKm' ffoii/rwr fii\t]. Anacreontis et aliorum Lyricorum aliquot poelarum oJae, Parisiis, 1556,

(1622). L'édition uniquement latine d'Elie André parue en 1555 ^ avait été republiée l'année suivante. ^' Il n'est donc pas impossible que Herrick ait eu connaissance et se soit parfois servi de ces traductions diverses, dont on retrouve tant d'exemplaires encore dans les bibliothèques anglaises.

Une collation attentive de certaines pièces de Herrick avec l'original grec d'une part et ces traductions latines de l'autre ne tarde point à confirmer cette hypothèse. Ainsi, le poème intitulé The crue// Mûid (l^g), qui est une traduction d'un fragment delà vingt-troisième Idylle de Théocrite, ^ diffère notablement du texte primitif, en un point important surtout : non seulement Herrick ne conserve que les paroles adressées par le berger à l'adolescent qu'il adore (vv. 19-48),* mais il substitue au bel enfant barbare, "semblable à la bête sauvage des forêts qui redoute les chasseurs, " ^ une jeune fille cruelle, substitution qui se trouvait déjà dans la traduction latine de Jean-Antoine de Baïf à laquelle nous faisions tout à l'heure allusion : fera cruda puella^ dura arnica. ** De même, ces quelques vers attribués à Simonide :

Yjialviiv iitv apiarov àvcpl uvan^,

ctvTEpov Ci (j)vàv KoXov jevicrOai'

To rpiTOv oî wXovTtTv àooXwT*

Koi TO TtrapTOV ripav ptrà tCjv (f>iAu)V. '

reparaissent sous cette forme dans les Hespèrides :

Health is the first good lent to men ; J gentle disposition then :

' Anacreontis Teii Odae Latine factae ab Helia Andréa, Parisiis, apud T. Richardum, 1555.

■ Idem, Lutetiae, ap. R. Stephanum et G. Morelium, 1556.

^ Signalé par Mr. Pollard.

* Ces paroles sont précédées, clans l'Idylle de Théocrite, d'un récit nous montrant le berger brûlant d'amour repoussé par le jeune garçon (vv. 1-18), et suivies d'un autre récit où nous voyons la statue de l'Amour tomber sur l'insensible, l'écraser, et venger ainsi l'amant malheureux (vv. 49-63).

•' oia ci Orip vXàioç InroTrrtvyai Ktit'uywi:, v. 10.

•^ Ouv. cit., Carm., toi. 9, r" 2.

' T. Bergk, Poetae Ljrici Graeci, Lipsiae, 1882, vol. III, p. 645.

Next, to be rich by no by-vvayes ; Lastly, with fricnds t'cnjoy our daycs. '

On voit que, des deux interprétations possibles du (pvàv kuXov du second vers, qui peut désigner soit la beauté du corps, soit celle du caractère, ^ c'est à celle-ci que s'arrête délibérément Herrick. Plaçons en regard la traduction latine que donne quelque part ^ Henri Estienne de cette même épigramme :

Benc valere praestantissimum est vire mortali, Secundum autcm, />u/c/irum indole esse, Tertium vcro, divitcm esse non dolosc, Quantum puhcrtatc frui una cum amicis.

N'aurions-nous pas ici, dans le pukhrum 'nidoli\ l'origine directe de a gentle disposition r Et, au lieu d'aller chercher ce quatrain chez quelque scoliaste, comme le pensent Mr. Pollard et Mr. Saintsbury, Herrick ne l'aurait-il pas tout simplement emprunté à l'humaniste français ? L'ode anacréontique que nous connaissons déjà : The Cheat of Cupid^ or the ungentle guest (81), va nous fournir une preuve plus convaincante encore. La version de Herrick présente avec le texte grec des différences assez sensibles ; elle condense le début, supprime les allusions mythologiques qui le composent et ajoute, en revanche, un certain nombre de détails précis. Or, plusieurs de ces différences se retrouvent point pour point dans la traduction latine de H. Estienne. Par exemple :

M€(Toi'i'icr(o(r 7roé>' w/)«ir... Nuper silcnte noctc... One ùlent night of late...

rir., ïfip'i Qlipaç à(mnnn Qiiis tiindit ostium, inqiiam, Who's that (said I) beats thcrc,

KUTÙ fifi' n\i(Tnr oi'n'fjoi'f Turbatque somniantcni ?... And rrouhles ihus the Sleepie ?...

I3fnx»li<ii et k(1(tI-\iii'(>i' Ilhincm obcrro noctcm, By Moon'.css nights havc swerved,

KHTÙ vvKTd TThvXùi'iJiKit Miulciis al) imltic totus... And ail ivitli s/iwu-is wct through...

jrapà ê' lerri»/)' KaOindtj... Foco admo-vetur a nie... I to my Chinincy's shinc

Brought him...

'121, Fouie tliings niakc us liappy lu-ro.

' *i'»'; sif^nifie dans Homùre et Hésiode, la poussée, la croissance, la belle prestance ; et, dans Pindare, la nature, le caractère. Il est constant d'ailleurs qu'un mot évolue ainsi du sens pliysi«|ue au sens moral. C"t. noipin : 1" habileté manuelle ; 2" savoir, science ; 3" saf^esse. C"t. aussi naturii.

^ Cm mi II II m poetnrum no-vcm Ivrhttf poisitov priiuiputn f'riif^nifiittt. Cuni I.atina inteiprctatione, partim soluta oratione, partini carminé. Parisiis, Excudcbat H. Stephanus, 1566, p. 275.

4o6 ROBERT HERRICK

(pépe, éjjffi, TTfijOnflTW/ifi' Probemus, inquit, arcum, Let's try this bow of ours,

TÔSf TÔKor hl Ti uni l'în' An laesus imbre nervus, And string, if they be harm'd,

/.■}\ô/^tro( fipaxfica vtiipr}. Statimque tendit illum... Said he, with thèse late shoivrs.

Tai'î'n... ' ^ Forthivith his bow he bent... ''

Il est incontestable, croyons-nous, que les expressions de Herrick que nous avons soulignées proviennent directement de la traduction latine de Henri Estienne. "* Notre poète a pu avoir sous les yeux le texte grec : il est hors de doute que c'est l'interprétation de l'érudit français qui l'a inspiré, ou, à mieux dire, qu'il a laborieusement imitée.

Résumons-nous. La poésie alexandrine a exercé sur Herrick une influence considérable. Bien qu'il mentionne Homère, Pindare, et le " divin Musée " (576), il s'attache uniquement à Théocrite, à l'Anthologie, à Anacréon, à ce dernier surtout dont il est si pénétré qu'on a pu, à juste titre, appeler l'auteur des Hespèrides " l'Anacréon anglais. " * Ce choix est révélateur. Il nous indique jusqu'à quel point Herrick sympathise avec la sentimentalité alexandrine, et il nous renseigne en outre sur une des caractéristiques essentielles de notre poète : son besoin de trouver des idées toutes prêtes, des lieux communs bien établis qu'il ornera longuement et finement des particularités de son style. Herrick connaissait sans doute le grec. Il pouvait le lire, mais préférait s'aider, autant que possible, d'une de ces traductions latines si nombreuses à l'époque de la Renaissance. Il ne prend pas la peine d'être un érudit. Il est loin de partager le culte des poètes de la Pléiade française pour tout ce qui est grec. Il n'a pas connu les veilles studieuses de Ronsard au collège de Coqueret. Ben Jonson, qu'il vénère, et qui lui aussi guide ses premiers pas " par les chemins choisis des vieux Latins et Grecs, " '^ ne ressemble en rien à Dorât, car son érudition, qui égalait

' ' kvuKfnovTov 'Vrfion /(f\j/... ab Henrico Stéphane, 1554, édit. cit., pp. 2-4.

^ Ib., pp. 86-7.

3 81, The Cheat of Cupid : or The ungentle guest.

* Peut-être faut-il encore considérer, dans le second exemple que nous avons choisi, le contre-sens probable de Herrick : somniantem rendu par sleepie au lieu de dreaming, comme une preuve de plus qu'il traduit le latin et non le grec.

'•" L. Morel, owv. cit., p. 353.

'' Baïf, Œuvres, édit. Marty-Laveaux, Paris, i88i, I, vi.

peut-être en richesse celle de l'helléniste français, n'est qu'un des éléments nombreux de son talent, bien que lui non plus ne dédaignât pas de se servir à l'occasion d'un intermédiaire, et de citer Platon et Aristote, par exemple, d'après Sénèque. ^ Herrick s'intéresse au grec en amateur seulement, attiré par la mollesse de ton et la finesse de nuances des odelettes alexandrines. N'y cherchant que des sujets de poèmes, ou de simples prétextes à écrire, il s'amusera parfois à les traduire littéralement, mais n'éprouvera aucun scrupule à les remanier à sa guise, et à les animer d'un regain de jeunesse,

" Grécaniseur " d'occasion, Herrick est un " latiniseur " de tous les instants. Au lieu de trois auteurs choisis, c'est toute la littérature latine qu'il met à contribution, moralistes autant que poètes. Il introduit dans ses Hespérides le " noble Virgile, " le " doux Catulle, " le " spirituel Ovide, " 1' " altier Lucain, " Martial " aux crocs pointus," Perse "semblable à un serpent " (576), Horace surtout (ili, 128, 460, 545, 576), le très digne successeur d'Anacréon. Il fait quelques emprunts passagers à Plaute (il 20) et à Térence (1009, 1053), ^ Cicéron (711) et à Salluste (11 19), aux Annales (270), à la Germanie (291) et à VAgricola (680) de Tacite, comme s'il avait lu ces auteurs une fois, y avait noté quelques idées intéressantes, pour n'y plus revenir. Il fréquente davantage Virgile, Catulle et Ovide. Il connaît intimement les œuvres morales et tragiques de Sénèque. Il semble enfin avoir appris par cœur la plupart des épigrammes de Martial et des odes d'Horace. -

' Discoveries, édit. Castelain, p. 122 : " And, as Seneca suhh, Aliquani/o seiunJum Anacreontem insanire jucuiuium esse : liy which lioe uiulcrstands thc 'Poeticall Rapture. And accordin^ to that oi Plato, Frustra poeticas tores sut cotnpos pulsavit. And of Aristotle, Nullum nmgiiutn int^enium sine mi.vtura Jenieiitiae fuit. " Ce passageest emprunté mot pour mot à Sénèque (De Tranquillitate Animi, \'V).

' Il nous a semblé inutile de rappeler ici les thèmes lyriques si nombreux que Heiiiik :i cMiiiiuntés à Horace et à Martial, et dont nous avons eu à nous occuper souvent au cours du Livre II. Vn point cependant : l'influence de Catulle et d'Ovide sur le poète des Hespe'riJes, qui a été, selon nous, fort exaf^érée, mérite de retenir notre attention.

La vogue dont jouit Ovide en Angleterre au .WI' siècle, le succès qui accueille les traductions de George Turbervile {The Heroycall Epistles of... P. O'viJius Naso... translated by G. Turbervile... London, 1567. Réimp. 1569, 1570, i6oo, 1605)

^.o8 ROBERT HERRICK

Herrick traduit ouvertement, et un grand nombre de vers des Hespèrides ne sont que la transcription littérale, aussi exacte que le

et d' Arthur Golding {The XF Bookes qf P. 0-vidius Naso, entytuled Metamorphosis, translated... by A. G(olding), London, i567.Réimp, 1575, 1584, 1587, 1593, 1612) commencent à décliner au siècle suivant. Les Elizabéthains apprécient surtout chez Ovide son érudition pittoresque, la somme inépuisable d'allusions, de comparaisons, d'amplifications mythologiques qu'ils y trouvent, sa façon séduisante de présenter les choses de l'amour, son libertinage un peu pervers même, mais si riche en caressantes couleurs. A son exemple, Lodge compose son Glaucus et Scilla (1589), Shakespeare la grande fresque voluptueuse de Fe'nus et Adonis (1593), et Marlowe son Héro et Le'andre (1598), si splendidement lumineux. Herrick, qui a pu se souvenir de ces débauches de licencieuse élégance dans ses épithalames, n'en fait guère usage dans sa poésie amoureuse, à laquelle il imprime, nous l'avons vu, une autre direction. De même qu'il avait dédaigné Pétrarque, trop maniéré déjà, trop mièvre surtout, tel qu'il apparaissait chez ses imitateurs, il s'inspire peu d'Ovide, trop élégiaque à son gré, trop mollement alangui. Il n'emprunte aux Me'tamorplioses qu'un petit nombre d'allusions mythologiques, dont il se sert d'ailleurs assez gauchement, et qu'une série de sentences et d'aphorismes amoureux, qu'il met le plus souvent en italiques dans son texte (Voir 74, 93, 147, 157, 235, 271, 287, 512, 518, 580, 634, 677, 847, 874, 923, 941), et qui d'ailleurs faisaient presque partie de la "diction poétique" du temps. Il y a chez Herrick quelque chose de naturel, de franc, d'allègre, de joyeusement sain qui s'accorde mal avec la subtilité un peu perverse du poète de VArt d'Aimer et des Amours, aussi bien qu'avec sa tendresse trop souvent plaintive et efféminée.

On a, de même, attaché beaucoup trop d'importance, croyons-nous, à l'influence que Catulle aurait exercée sur Herrick. Il est devenu banal, parmi les critiques qui se sont occupés des Hespe'rides, d'y voir, avec W.C. Hazlitt, " le recueil de vers anglais qui, à certains points de vue, se rapproche le plus des Carmina tant par ses beautés que par ses défauts. " [Edit. cit., p. VII.) Lowell, le poètecritique américain, appelle Herrick " le plus CatuUien des poètes depuis Catulle." {Trose Works, New Yoi-k, 1890, Vol. II, p. 223.) Grosart trouve chez lui "de fréquentes réminiscences et adaptations du poète de Vérone, " et "plus que de la sympathie avec sa ferveur lyrique et son intensité. " {Mem.-Intr., p. CCXLIV). Mr. Saintsbury lui-même parle quelque part des " perpétuelles imitations " de Catulle. {Edit. cit., vol. I, p. 31). Or rien ne nous semble plus erroné. Les emprunts que Herrick fait au poète latin sont beaucoup moins nombreux qu'on n'a pris l'habitude de le dire, et surtout ne portent point sur ce qui constitue l'originalité essentielle de l'amant de Lesbie. Herrick peut se souvenir de l'amitié passionnée que Catulle avait vouée à ses amis, et de l'affection avec laquelle il entretenait la mémoire de son frère. (Voir en effet : 185, An Ode to Master Endymion Porter upon his Brother's death, qui n'est point sans rapport avec le poème de Catulle dédiant aux mânes de son frère le tombeau qu'il lui avait fait

permet le passage d'une langue dans une autre, de phrases empruntées à des écrivains latins. En voici quelques exemples :

Paulum sepultae distat incrtiae Vcrtuc conceard (uith Horace you'l

Celata virtus. confcss,)

élever (C : Inferiae ad fratris tumulum), et dont les premiers vers, en tout cas, sont une paraphrase probable du morceau V des Carmina. Cf :

Not ail thy flushing Sunnes arc set...

Daics may conclude in nights ; and Suns may rest. As dead, within thc West...

et :

Soles occidere et redire possiint...

Herrick, en outre, s'est évidemment inspiré des épithalames de Catulle, dont il ne reproduit cependant, dans ses propres odes nuptiales, que l'éclat extérieur, que le décor de légendes et de coutumes romaines, sans atteindre jamais à la sincérité vibrante du poète ancien, ni même à la grâce inimitable de son style tantôt si sobre et net, et tantôt si mollement caressant. Les traductions qu'il donne de deux des plus fameux morceaux de Catulle, le Fi-uamus, mea Lesbia, atque amemus, et le Luctiis in morte passeris, sont fort médiocres : la première (74, To Anthea) étant gâtée par de lourdes insinuations et se terminant sur un trait de sensualité grossière, la seconde (257, Upon the death of lus Sparrow. An Elégie) ne conservant rien de la simplicité primesautière de l'original, ni (ie l'affection enjouée avec laciULlle le poète latin, encore au début de son amour, essaie de consoler sa maîtresse. Voilà ce que l'on peut attribuer chez Herrick à l'imitation tlirecte de Catulle, et c'est trop peu pour parler, comme fait Grosart, d'une "dette notable," et pour y rapporter "tout ce qu'il y a de plus impérissable dans les Ht'spniJts" {Ment. -lut)-., p. CCXLIV). Quant aux exemples "spécifiques" que cite le même critique à l'appui de son affirmation, ils sont presque tous contestables. Si l'on peut admettre que la strophe finale du Corinnas goiiig a Mariiig ('7^) soit écrite " dans le même esprit que le cinquième poème de Catulle, " ou que ce morceau de treize vers ait encore fourni à Herrick la matière de A7«///ç L'iw/vV (87), si nettement herrickien cependant avec sa légèreté badine et son rythme preste, l'origine du poème Lips Tonguelesse (203) attribuée à ces quelques vers de Catulle :

Si linguani clauso tcncs in orc,

Fructus projicics amoris onincs :

Vcrbosa gaudet Venus loqucla... LV

est une simple conjecture, qu'autorisent à peine les premiers vers du morceau, dont la fin est toute différente. La "dette notable " dont Grosart charge Herrick à propos de son poème '/'//(• Fision {142) repose uniquement, cette fois, sur l'emprunt possible d'une épithètc :

Hcr legs were such Diana showj, Wht-n riic{t-uf> shc a-hunting gocs...

^lO ROBERT HERRICK

Horace, Odes, IV, ix, 29. DifFers not much from drowzie

slothfulnesse. 460.

Serviet arternum quia parvo nesciet Who covets more is evermore a slave.

uti.

Id., EpUres, I, x, 41. 608.

qui, selon le critique anglais, proviendrait de la description d'Ariadne dans les Noces de Thét'is et de Télée, vv. 128-29 •

Tum tremuli salis adversas procurrere in undas

Mollia nudatae tollentem tegmina surae...

bien que l'épopée amoureuse de Catulle n'ait rien de commun, naturellement,

avec la petite pièce licencieuse de Herrick, qui se termine sur un vers tiré

d'Anacréon :

Herrick, thou art too coarse to love !

Le morceau, enfin, intitulé : A request to tfie Grâces (915) que Grosart impute

■encore à l'influence de Catulle, peut aussi bien être une imitation de Martial, le

■couplet en italiques qu'il contient :

Numbers ne r tickle, or but lightly plea%e,

Unlesse they ha'ue some •wanton carriages •étant, en tout cas, traduit des Epigrammata :

Lex haec carminibus data est jocosis.

Ne possint, nisi pruriant, juvare. I, xxxv.

On s'explique très bien, au reste, que Herrick emprunte si peu de chose à Catulle. Rien en effet n'est plus opposé à l'épicurisme aimable et satisfait de Herrick que la passion poignante de l'amant de Lesbie. L'un évoque en nous l'idée d'un homme d'âge moyen, toujours calme, raisonnable jusque dans ses •extravagances d'imagination ; l'autre celle d'un jeune homme dont le cœur éperdu eut toujours vingt ans. L'un, qui ne peut se dégager de ses souvenirs livresques, chante ses amours capricieuses selon des modes convenus ; l'autre, bien plus près encore des modèles alexandrins, ne se soucie pourtant que d'exprimer aussi directement que possible, et avec une sincérité parfois brutale, les réalités .de sa passion. Catulle nous conte les mille aventures de son cœur fougueux, depuis les tendresses et les orgueilleuses voluptés de son amour commençant jusqu'au ■dégoût que lui inspire, par la suite, sa tyrannique passion, jusqu'aux sarcasmes enfin et au mépris amer de ses billets d'adieu. Herrick est incapable de comprendre toute la grandeur de cet amour. Il s'arrête à la tendresse aimable et voulue des " petit vers " de ce poète " érudit, " à la souplesse élégante, et comme un peu maniérée, de certaines pièces, mais il ne se hausse point jusqu'à la simplicité passionnée qui emplit ce ccEur véhément, et qui est la source essentielle des Carmina. — Nous adoptons donc complètement l'opinion de Mr. Edmund Gosse {owv. cit., p. 152) sur ce point : "In reality it would be difficult to name a lyric poet with whom he has less in common than with the Veronese, whose eagle-flights into the very noonday-depths of passion, swifter than Shelley's, as flaming as Sappho's, hâve no sort of fellowship with the pipings of our gentle and Juxurious babbler by the flowery brooks. "

Dicere quae puduit, scribere jussit

amor. Ovide, Hèro'idcs, I\', lO.

Nullis amor est medicabilis herbis.

Id., Metamorph., 1, 523.

Divitiis alitur luxuriosus amor.

Id., Remèd. d'Jm., 746.

Vive velut rapto fugitivaque gaudia

carpe, Perdiderit nullum vita reversa diem.

Martial, \'II, xlvii, i 1-2.

Qui fingit sacros auro vel marmore

vultus, Non facit ille dcos : qui rogat, illc

facit. Id., \'I1I, XXIV, 5-6.

Voluptates commendat rarior usus.

Juvcnal, 5^/., xi, 208.

Malus est minister regii impcrii pu-

dor. Sénèquc. ////>/(9/vA,4.30.

Qui timide rogat... Docet negare.

Id., 1/k, 593-+.

Curae levés loquuntur.

Id., IL, 607.

DecettimcriCacsarcm. At plus diligi.

Id., Octdvid, 457.

Summa parcimonia ctiam vilissimi sanguinis.

Id., De Clemcntïa, l, i.

Noli huic tranquillitati confidcre :

momento mare evcrtitur : codcm die, ubi luserunt navigia, sorbentur. Id., £/., n.

Love makes me write what shame

forbids to speak. 74.

No Herbs hâve power to cure Love.

Luxurious Love by Wealth is nour

ished. 93.

Let'slTve in hast; use pleasureswhile

vve may :

Co'd life rcturn, 'twod never lose a

day. 454.

Who formes a Godhead out of Gold

or Stone, Makes not a God ; but hc that

prayes to one. 289.

For seldome use commends the

pleasurc. 106.

Shame is a bad attendant to a State.

Who feares to aske, doth teach to be

deny'd. \z.

Small griefs find tongues.

Kings ought to be more lov'd, then

fcar'd. 673.

(Kings) niust be niggards of the

mcancst bloud. 776.

What though the sca bc calme ?

Trust to the shore :

Ships havc becn drown'd, u herc

bue thcy danc't before. 212.

Cette liste de rapprochements, que nous pourrions allonger sans peine, mais sans grand profit non plus, nous montre donc la façon dont Herrick, trop souvent, calque son expression sur la phrase latine. Il s'efForce de faire passer en anglais, dans vuie des langues les plus souples et les plus fluides c]ui soient par certains côtés, ces sentences amoureuses, politiques ou morales, si caractéristiques de l'esprit romain, et auxquelles la langue latine, nette, concise, robuste, se prî^te si aisément. Il réussit d'ailleurs dans maints endroits, et se montre

par là, après Ben Jonson, un des premiers ouvriers du néo-classicisme en Angleterre.

D'autres fois Herrick, trouvant chez un auteur latin une expression qui lui plaît, l'introduit dans son vers sans y rien changer, sans prendre la peine seulement de l'approprier à son contexte, au point qu'elle risque de demeurer inintelligible au lecteur non prévenu. Ainsi le M'ntick Fon du Fare-well to Sack ^ est le mystica vannm lacchi des Géorgiques (I, v. i66), un des emblèmes symboliques qui figuraient aux fêtes de Bacchus. Le Hence^ hence profane de A Dirge upon the Death of the Right Faliant Lord^ Bernard Stuart (219), ou de The Pairie Temple (223), est le Procul^ 0 procul este^ profani de l'Enéide (VI, V. 258), la formule usitée dans les cérémonies religieuses pour écarter les non-initiés qui ne pouvaient y assister. Cynthius phick ye hy the eare^ qui commence le poème intitulé Disswasions from Idlenesse (147), provient des Bucoliques : Cynthius aurern | Vellit et adnionuit (Éo-logue VI, vv. 3-4). Le titre même de la chanson bachique To trust to good verses (201), consacrée à la gloire des poètes anciens : Homère, Virgile, Ovide, Catulle, Properce, Tibulle, est tiré de l'un d'eux, du Carminibus confide bonis d'Ovide, (Amores, III, ix, 39), comme aussi, dans le même morceau, The golden Pomp is corne {y. 5) n'est que le auren pompa venit du même auteur (Amores, III, 11, 44). C'est à Horace cependant que Herrick emprunte le plus grand nombre de ces expressions. Comparons, pour nous en tenir à un seul poème, A Country-Life : to lus Brother, M. Thos : Herrick (106) : Thrice^ and above^ blest [my soûle'' s halfe) art thou (v. i) et Felices ter et amplius (Odes, I, XIII, 17); those who hâve the itch | Of craving more are never rich (vv. 19-20) et semper avarus eget (Epîtres, I, il, 56) ; with Holymeale and spirting' sait (v. 60) et farre pio et saliente mica (Odes, III, xxili, 20) ; those desfrate carcs | TK industrious Merchant has ; who for to find j Gold^ runneth to the JVestcrn Inde (vv. 64-66), et Impiger extrêmes curris mercator ad Indos | Per mare pauperiem fugiens^ per

1 'Tis thou, alone, who with thy Mistick. Fan,

Work'st more then Wisdome, Art or Nature can, To rouze the sacred madnesse.

128, vv. 23-5.

* Un manuscrit (Ashmole, 38, n" iio) donne "With holy-meale and fr(JC^//«^ sait. "

saxa^ per ignés (Epîtres, I, i, 45-6) ; Untaught to sujffer poverty (v. 68), et Indocilis pauperiem patï (Odes, I, l, 1 8) ; A heart thr'ue walVd with 0{e and brasse (v. 75), et //// rohur et aes triplex (Odes I, lll, 9). Reconnaissons qu'il serait difficile d'être plus systématiquement ni plus étroitement littéral. '

Ou bien Herrick adopte mot pour mot une métaphore ou une image latine. La comparaison, à propos du sack^ :

Thou mak'st me ayric, active to bc born, Likc Iphyclus, upon the tops of corn...

197, vv. 49-50.

€St empruntée, sauf le nom propre, à Virgile qui l'emploie au sujet de Camille :

Illa vel intactae segetis per summa volaret Gramina, nec teneras cursu laesisset aristas.

Enéide, VII, vv. 808-9.

Si banale que soit l'idée exprimée dans An end decreed (640), le dernier vers :

Fates revolve no Flax th'ave spun

provient assurément de Sénèque :

Durae pcragunt pensa sororcs,

Nec sua rétro fila rcvolvunt. Herc. Fur., 18 1-2.

De même la comparaison de l'amour a\ec la guerre est einpruntée «î Ovide :

Love is a kind of warrc : Hcncc Militiac species amor est : discedite,

those who feare ; segnes !

Nocowards must his royall Knsigncs Non sunt hacc timidis signa tucnda

bcare. ^73- viris. ^/7r/'y//w/-/-, II, 233-4.

' Il faudrait ajouter encore les nomlireuses réminiscences horatiennes. Le cou])lct sur la chaste compaj^ne tlu laboureur, par exemple, (vv. 31-40) est tout <.'ntier clans la (ieuxième époiie (vv. 39-4S) ; de même cjue la fru»jale nourriture du campagnard :

To tastc boylM ncttlcs, colworts, bcets, .-ind cite Thèse, ;ind sowre herbs, as dainty nicat... vv. i i V4-

n'est que hi transcription anglaise du : Me pascunt olivae, Me cichorea Icvcsque malvac...

Oilis, I, XXXI, vv. 156,

comme aussi cette image de Rest refreshes :

Continuall reaping makes a land Continua messe senescit ager.

wax cold. 923. Jrt (^'Jimer,lU,S2.

comme enfin cette épigramme :

My wearied Barke, O let it now be

crown'd ! Fessae date serta carinae :

The Haven reacht to vvhich I fîrst Contigimus portum, que mihi cursus

was bound. 1128. erat. Remède d' Am., %\\-z.

Même quand Herrick ne se livre pas à une imitation aussi étroite, il fait place, presque dans chacun de ses poèmes, à une ou plusieurs réminiscences latines qu'il n'a point cherchées, dont il ne s'est peutêtre pas rendu compte le plus souvent. Un lecteur quelque peu averti des lettres anciennes est souvent arrêté dans les Hespèrides par des sortes d'échos lointains. Il a le sentiment imprécis, mais très réel, d'avoir déjà entendu une phrase semblable quelque part. Le rapprochement, même identifié, n'est pas toujours décisif, et peut aussi bien être une simple coïncidence qu'une imitation délibérée. Ce passage de Good precepts^ or counsell (726) :

Times that are ill wo'nt still be so.

Clouds will net ever powre down raine ; A sullen day will cleere againe.

First, peales of Thunder we must heare, Then Lûtes and Harpes shall stroke the eare

nous fait songer à des images d'Horace :

Non, si maie nunc, et olim Sic erit : quondam cithara tacentem Suscitât Musam neque semper arcum

Tendit Apollo. Odes, II, x, 17-20.

ou encore :

Non semper imbres nubibus hispidos

Manant in agros. Odes, II, ix, 1-2.

Et le commencement même du morceau To his Muse (2) :

Whither, Mad maiden, wilt thou roame ?

Farre safer 'twere to stay at home...

est-il autre chose, malgré sa forme si pleine, et qui semble si idiomatique, qu'une réminiscence simplifiée de Martial r

^therias, lascive, cupis volitare per auras :

I, fuge ; scd potcras tutior esse domi. I, iv, i 1-2.

De telles coïncidences qui, isolées, pourraient passer pour fortuites, ne laissent point d'impliquer, par leur fréquence même, une imitation réelle, voulue ou non, comme si Herrick avait été incapable d'énoncer la moindre pensée sans que surgît aussitôt sous sa plume l'expression correspondante de quelque poète latin.

On devine néanmoins que Herrick ne s'arrête pas, comme dirait Montaigne, à cette " condition imitative et singeresse, " et que sa fantaisie conserve toujours ses droits. Tel morceau, qui commence par un emprunt assuré à un ancien, se continue sur un ton purement personnel, qu'il s'agisse d'une injonction aux jeunes gens de ne point aimer, ' ou d'une chanson à la rose. ' L'imitation de Herrick se fait plus lâche surtout dès qu'il sort des préceptes amoureux, des sentences politiques, ou des réflexions morales, pour arriver à de simples nuances de sentiments. Sans doute notre poète continue d'aller chercher chez les anciens le thème de son morceau, mais, son imagination entrant en jeu avec sa mémoire, il développe l'idée d'emprunt, il la paraphrase, il l'enjolive de mille arabesques de sa façon. D'un simple quatrain de Martial (VIII, lxviii, 5-8), il tirera ce s(Mnptueux poème The Lily in a Christal [ic)^) que nous connaissons, et qui ne contient pas moins de sept strophes de huit vers chacune. Le même auteur décrit-il le luxe des parfums qu'exhalent " le fruit mordu par la bouche délicate d'une jeune fille, le zéphyr qui arrive après avoir passé sur le safran du Coryce, la fumée blanche qui s'élè\e du feu où brûle l'encens oriental, la prairie où vient de butiner l'abeille, la terre arrosée en été par une pluie légère, le succin échauffé par la main d'une jeune vierge, la couronne entourant une chevelure imbibée de

' Ht- that will not love miist bi- Si ([uis m;iU- iVrt indignac rcgn.i pucllac

My Scholar, and liarn this of" nif... Ne pcrcat, nostrao scntiat artis opcm.

254, Not to love. Ovide, RrmhL J'.im., n-16.

^ Goe, happy Rose and enterwove I, telix rosa, mollibu»i)iie serti»

With other Flowers, bind my Love. Nostri cinge comas Apollinaris...

239, To thi- Rose. Song. Martial, VII, ixxxix.

4l6 ROBERT HERRICK

nard, " ' Herrick s'empare de ce procédé d'énumération, reproduit plusieurs de ces détails :

So smell those odours that do rise From out the wealthy spiceries...

So smell those bracelets, and those bands Of amher chaf't betvveen the hands,

non sans en ajouter un certain nombre, tout à fait personnels, comme :

The wine of cherries, and to thèse

The cooling breath of Respasses raspberries

The smell of mornings milk, and cream ;

Butter of Covvslips mixt wlth them. ^

Ajoutez à la fantaisie si caractéristique de notre poète le besoin qu'il éprou\ e de s'émanciper de ses maîtres par quelque façon, ses habitudes d'amateur de lettres plus que d'érudit, qui s'intéresse au ton général, à l'allure pittoresque de la phrase plutôt qu'au sens de chaque mot, et qui, sans ignorer la grammaire, se place cependant fort au-dessus d'elle. Mr. Pollard a fait justement remarquer que, en rendant ce couplet d'une épître d'Horace :

Sed satis est orare Jovem qiiae ponit et aufert ;

Det vitam, det opes : aequum mi animum ipse parabo ^

par ce quatrain octosyllabique :

It is sufficient if vve pray To Jove, who gives, and takes away :

Let him the Land and Living finde ; Let me alone to fit the mind. ^

Herrick, qui traduit quae comme s'il avait lu qui^ fait probablement un contre-sens. De même, à la fin de A Bacchanalian Fer se (654) :

Well I can quaffe, I see,

To th' numbcr five,

Or nine : but thrive In frenzie ne'r like thee

' Martial : III, lxv ; voir aussi XI, viii.

^ 376, To the most fair and lovely Mistris Anne Soame, now Lady Abdie.

•■' Épitres, I, xvui, i 1 i -12.

'153, His wish.

notre poète semble avoir pris pour le nombre de coupes bues les nombres qui, chez les auteurs anciens, désignaient la proportion des parties de vin et d'eau entrant dans le mélange préparé au goût de chacun, comme l'indique ce passage d'Horace :

Tribus aut novem Miscentur cyathis pocula commodis

Odes, III, XIX, I I- 12.

à moins que le quatrain ne soit qu'une réminiscence confuse de la suite de l'ode :

Qui Musas nmat impares, Ternes ter cyathos attonitus petct

Vates ; très prohibet supra Rixarum metuens tangere Gratia... Ib., 13-15.

où attonitus marque bien le délire poétique, ^/vwzj, qui suit l'absorption d'un vin généreux. On ne sait point enfin, pour prendre un dernier exemple, si l'épigramme \Jpon Gorgoniuî (1067) qui commence :

Unto Pastillas ranke Gorgonius came...

est un vague souvenir que Herrick n'a pas pris la peine de vérifier, ou une déformation de la satire d'Horace :

Pastilles Rufillus olet, Gorgonius hircum. '

Un des plus fréquents procédés de Herrick est la composition par contamination, et le poème JVhen he would hâve /lis verses read (8) est, à ce point de vue, assez typique. L'idée générale du morceau provient de l'épigramme - où Martial, s'adressant à Thalie, lui demande de porter son livre à Pline le Jeune, d'où peut-être, comme le propose Mr. PoUard, le thou du premier vers :

In sobcr mornings, doc net thou rchcrsc...

' I,il, 27. — Ajoutons ici la note intéressante (le Mr. Pali^rave (owi'. i//., p. 191) à propos de l'expression Siutkif Piiseus (576, v. 45) : " Persius, printed Perscus, which to Ilerrick's lax scholarship may hâve suggtsted the epithet " jw<7it» " as suitable to tlie satirist. "

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