‹ Robert HerrickChapitre 65 sur 88 · L'ORDRE ET LA CHRONOLOGIE DES HESPERIDES · texte numérisé non relu

L'ORDRE ET LA CHRONOLOGIE DES HESPERIDES

L'étude de Herrick écrivain serait incomplète si elle ne tentait, avant de conclure, de jeter quelque lumière sur une question assez mystérieuse : l'ordre et la chronologie des Hespèrides. Nous avons été forcé d'y faire déjà plusieurs allusions. Essayons de grouper ici ces renseignements épars, et d'en tirer, aussi brièvement que possible, une indication générale sur la méthode de production de notre auteur. ^

Le recueil de Herrick se présente en un complet désordre. Tout y apparaît enchevêtré à plaisir. Un majestueux épithalame est précédé d'une épigramme grossière, et suivi d'une exquise épitaphe. Une invitation tendrement suppliante à Julia est placée après un panégyrique en l'honneur de Charles P''. Un couplet gnomique, qui date de la maturité du poète, vient avant une chanson " du temps de sa jeunesse folle." Les Poèmes Sacrés^ imprimés en 1647, sont placés à la fin du volume, après les Hespèrides^ datés de 1648. La confusion du recueil est si évidente qu'on a voulu l'expliquer par quelque cause extérieure, qui eût dégagé l'écrivain de toute responsabilité à cet égard. La théorie, énoncée par Grosart, peut se résumer ainsi. Herrick inscrivait ses vers dans plusieurs cahiers, qu'il se proposait de publier séparément : l'un était réservé aux poèmes adressés au roi et. aux amis à la ville ; un autre aux épigrammes ; un troisième, et le plus important, aux couplets à boire et aux chansons d'amour, aux poèmes " sur lui-même " ou aux idylles rustiques. " Mais, continue Grosart, ^ l'éditeur songeant à la vente du livre et à sa propre rémunération, et trouvant ce troisième recueil un peu mince, per-

' La question avait été aperçue et esquissée, il y a une vingtaine d'années, par Mr. E.E. Haie dans sa "dissertation" : Die chronologische Anordnung der Dichtungen Robert Herricks, Halle, 1892, pp. 54.

^ EJit. cit., Mem.-Introd., p. CXXII.

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suada Herrick, un peu contre son gré (over-persuaded), de lui confier son Livre ries "Justes^ son manuscrit d'épigrammes diverses, son exemplaire aussi de Jf^itts Récréations^ avec ses propres poèmes marqués. Là-dessus il se mit, lui ou quelque maladroit subalterne, à mélanger le tout au reste du volume. Il saute aux yeux que le poète lui-même n'a eu aucune part dans l'ordre ou le désordre des Hespérides. "

Cette théorie, que Grosart avance d'une façon si positive, ' est une simple conjecture. Le seul fait réel sur lequel elle s'appuie, l'apparition d'un certain nombre de poèmes de Herrick dans une édition de JVitts Récréations antérieure à la publication des Hespèrides est, nous l'avons vu, ^ inexact. Nombreuses au contraire sont les raisons qu'il est facile d'invoquer contre elle.

Il est douteux que Herrick, comme on le prétend, ^ ait voulu publier son livre pour en retirer un bénéfice pécuniaire. Le moment d'abord eût été aussi mal choisi que possible. Puis les volumes de vers ne sont point, en général, d'un rapport considérable, même au XVIP siècle où les écrivains comptaient beaucoup plus, pour vivre, sur la pension que leur servait quelque riche protecteur que sur la vente de leur œuvre. Surtout, c'est méconnaître étrangement Herrick que de supposer qu'il ait pu confier à " un maladroit subalterne " le soin d'agencer son recueil. I^es loisirs ne manquent pas alors au poète qui, au moment de la publication des Hespèrides^ est rentré à Londres depuis près d'un an. Que l'on se rappelle aussi tous les soins minutieux qu'il a, depuis sa jeunesse, apportés à cette œu\ re, furetant chez les

' " The verse-cclebrations addresscd to friends and i-mincnt conteniporarics were evidently designud to forin a scparate work fiom HispiriJis. " p. CXIV. — " Ail thèse (célébrations) point out definitcly a Hook of Friends, a Bock dcdicated to their honoiir and poetic iinmortality. " p. CXIX. — " I cannot suppose that their Author desifjjned the Epigrams for publication, or at Kast, as part oï Hespèrides. " p. CXXI.

* Cf. supra, p. 465.

' Par exemple : T/ie Quarterly Kevie^i; July 1874, p. 109. " To tlic pressure of poverty conséquent upon his supersession and exile in London, \ve owe the publication of his Noble Numhers and HesperiJes... The writer seems to hâve raked tof^ether evcry scrap that hc had written, ami niinf^ied the treshest tokens of his inspiration with the sickliest and foulest records of his bad tastc, without assortmen^t- "

anciens et les modernes " pour voir s'il en pourra friponner quelque chose, " sertissant avec un soin infini les joyaux qu'il a dérobés de tous côtés, relisant sans cesse ses poèmes, comme il nous le dit luimcme les corrigeant, les améliorant, ainsi que nous le montrent les variantes de ses manuscrits. On s'imagine donc assez mal notre écrivain peinant si patiemment sur ses vers, en méditant depuis si longtemps la publication, qui lui apportera "la gloire éternelle," puis, un beau jour, abandonnant son manuscrit précieux à la fantaisie d'un imprimeur. Ouvrons le livre lui-même : la main de Herrick, pour peu que nous y regardions de prés, apparaît à chaque page. Le volume contiendra tout ce que le poète a décidé de léguer à la postérité :

Onely a little more

I hâve to write,

Then Ile give o're, And bid the world Good-night. '

La présence des épigrammes qui offusque tant Grosart était, comme nous avons essayé de l'expliquer, très naturelle, et Herrick en était sûrement aussi fier que du reste de son œuvre. Pourquoi l'éditeur, au surplus, à supposer qu'il ait accumulé dans le livre tout ce qui pouvait seulement le grossir, aurait-il laissé de côté les pièces que nous retrouvons dans les recueils manuscrits du XVIP siècle, à l'état d'ébauche sans doute, mais non dénuées d'intérêt, alors qu'on conçoit si bien d'autre part que notre poète les ait lui-même tenues à l'écart et réservées ? ' Ces deux épigrammes enfin où il dit ses scrupules au sujet de la beauté extérieure de son œuvre:

Let's strive to be the best ; the Gods, we know it, Pillars and men, hâte an indiffèrent Poet.

Let others to the Printing Presse run fast, Since after death cornes glory, lie not haste. '*

suffiraient presque à elles seules, tant elles semblent sincères, à réfuter la conjecture de Grosart.

'211, His Poetrie his Pillar. Voir aussi : 1 126, To his Booke.

' 59, His request to Julia.

^ looi, Parcell-gil't-Poetry ; 1023, Posting to Printing. Le fait que ces deux épigrammes sont presque littéralement traduites, la première d'Horace, la seconde de Martial, ne diminue en rien leur valeur personnelle.

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Pénétrons plus avant dans ce désordre qu'on prétend accidentel : nous serons bientôt frappés par son caractère très délibéré. Ainsi, les huit premiers morceaux servent, sans aucun doute, d'introduction au volume. Voici 1' " argument " d'abord, puis une épître à la Muse du poète, puis cinq épigrammes adressées soit au livre, soit au lecteur, puis encore un beau morceau intitulé : Jl^hen he would hâve h'n verses rend. ' Rien donc de mieux ordonné que ce début. La fin des Hespèrides l'est tout autant. Elle renferme une forte proportion de poèmes sur la vieillesse et la mort approchantes, " et les sept derniers morceaux, en particulier, acheminent adroitement le lecteur vers la conclusion de l'œuvre, vers cette " colonne de gloire " qui la domine, et à la base de laquelle se lit cette inscription :

To his Book's end this last line he'd hâve plac't,

"Jocond his Muse îcas ; but his Life te as chas t. ''

Ajoutons que rintéricurdu li\re lui-même ne laisse pas de révéler un certain souci de la composition, Herrick, par exemple, disposant des " adresses aux lecteurs " à des intervalles ménagés avec soin, ^ ou, ce qui est plus typique encore, chaque fois qu'un poème dédié à un de ses parents ou amis ne se trouve pas dans la première moitié du recueil, ne manquant pas de faire allusion à cette mention " tardive, " et de s'en excuser de quelque façon :

Latc }ou comc in ; but you a Saint shall bc,

In Chiefe, in this Poetick Liturgie. 51 I.

Nor art thou lesse esteem'd, that I havc pl.u-'d

(Amongst mine honour'd) Thee (almost) thc last... 764.

The Pcrson crowns the Place ; your lot doth flill

Last, yct to bc with Thcsc a Principal!... 978.

' I, The Arijument of his Book. — 2, To his Muse. — 3, To his Bookc. — 4, Another. — 5, Another. — 6, To the souic Reader. — 7, To his Hooke. — 8, Whcn hc would hâve his verses read.

* 1059, After Autumne, Winter. — 10S9, On Himself. — 1092, On Hiniselfe. — 1094, To his Girles who would havc him sjiortfuli. — 1096, His last request to Julia. — 1099, To his Girles.

^ I 124, The Mount of the Muses. — i 125, On Himselfe. — 1 126, To his Booke. — 1 1 27, The End of his Worke. — 1 1 28, To Crowne it. — 11 29, On Himselfe. — 1 i jo, The Pillar of P'ame.

Welconie to this my Colledge, and though late

Th'ast got a place hère... 984.

The bound (ahiiost) now of my book I see... 1020.

Nor thinke that Thou in this my Booke art worst, Because not phic't hère with the midst, or first... I093-

Certains détails, purement matériels cette fois, achèveront de prouver que Herrick a suivi de près la publication, voire même l'impression de son oeuvre. Il y a introduit une liste d''erratû, qu'il fait précéder de ce quatrain :

For thèse Transgressions which thou hère dost see,

Condemne the Printer, Reader, and not me ;

Who gave them forth good Grain, though he mistook

The Seed ; so sow'd thèse Tares throughout my Book.

On comprendrait mal que Herrick ait pris la peine de substituer Rods à rod, par exemple, Gotiere à Goteire, soft k foft, d'arracher ces " mauvaises herbes," en très petit nombre d'ailleurs et de peu d'importance, après avoir laissé à son imprimeur le soin, essentiel celui-là, d'ordonner son œuvre. Quelques exemplaires des Hespèrides d'autre part, comportent à deux endroits différents ' de curieuses variations typographiques qui montrent nettement que la page a été corrigée, sinon composée à nouveau, après qu'un certain nombre d'exemplaires eussent été tirés déjà. On s'imagine très bien Herrick découvrant tout d'un coup, à un endroit précis, un certain nombre d'erreurs trop considérables à son gré, et exigeant, malgré l'impression commencée, une correction immédiate.

Nous croyons, en résumé, que Herrick seul est responsable de l'arrangement des Hespèrides. C'est délibérément, selon nous, qu'il a introduit la confusion apparente qui y règne. En faisant précéder un long éloge de la vie des champs d'un couplet grossier, d'une épigramme sur lui-même, et d'un aphorisme politique, en le faisant suivre d'une exquise chanson d'amour à Electra, ^ Herrick a cherché

' Pp. 29 (imprimée 28 par erreur) et 30, 207 et 208 Ae V éAiûon pr inceps. Sign. par Mr. PoUard dans The Library,\o\. IV, April 1903, pp. 206-212, et June 1903, pp. 328-31 ; et W. F. Prideaux, Notes and Queries, ser. X, vol. 4, Dec. 16, 1905.

-•Par exemple: 660, Upon Jone and Jane. — 661, To Momus. — 662, Ambition. — 663, The Country life, to the honoured M. End. Porter. — 664, To Electra.

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