‹ Robert le ressuscité (volume 2)Chapitre 11 sur 19 · KOBKUT · texte numérisé non relu

KOBKUT

Irails contractés par la colère. Ma pauvre mère, car cette femme était ma mère, devint blanclie comme une morte a l'aspect de cet homme et je la sentis frissonner d'épouvante. Hélas! sa terreur n'était que trop bien fondée, car l'étranger ayant adressé quelques mots k récuyer qui était entré a sa suite , celui-ci vint m'arracher violemment des bras de ma mère qui tomba sur le sol, brisée par l'émotion, et qu'il emporta évanouie. Effrayé de tout ce que je voyais, j'étais allé me tapir dans un coin où je me tenais immobile et osant a peine respirer ; mais le terrible inconnu me découvrit dans la cachette où j'avais espéré échapper à ses regards , et s'élan-

çanl vers moi, il mv prit par la main et m'emmera rapidement après avoir jeté une bourse aux paysans, qui le regardaient faire tout stupéfaits. Mous marchâmes longtemps. Sous l'empire des passions violentes qui le dominaient, l'étranger arpentait la campagne a grands pas sans songera mon âge, et moi, la main toujours emprisonnée dans la sienne, j'étais obligé de courir pour le suivre. Au bout de quelques instants, j'étais brisé de fatigue, mais je serais mort plulôt que de me plaindre : j'osais a peine respirer. Enfin mon bourreau s'arrêta ; c'était au haut d'un chemin qui traversait une lande déserte couverte de bruvères dont la teinte uniforme se

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fondait pour ainsi dire avec le ciel gris qui seqiblait peser sur nos tèles. La nature, immobile et nionotope, pénëlrait l'âme d'une de ces tristesses immenses que rien ne peut dissiper, parce quelles n'ont aucune cause saisissable. Bientôt nous vîmes s'avancer deux personnages dans cette solitude, un homme et une femme.

Alors l'étranger reprit ma petite main dans sa main large et rude et se mit a marcher au-devant de ces gens que nous eûmes bientôt rejoints. Dès le premier coup d'œil, soit qu'en ce moment je fusse disposé à voir partout des sujets de terreur, soit que la figure de ces personnages lit naître en moi le pressentiment de ce

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qui devait m'arriver, je Ireuiblai a hnir aspccl et me serrai cou Ire ceiiii dont la voix, seule me faisait tout a l'heure frissonner d'elTroi. Tous trois causèrent ensemble un instant, puis les deux voyageurs reçurent de mon ravisseur une bourse qui me parut fort lourde, et la femme m'ayautasontourpris par la main, ils continuèrent leur route en m'entraînant avec eux, tandis que l'autre , l'ennemi de ma mère, retournait sur ses pas. Plus tard...

^Arrêtez! arrêtez! s'écria tout a coup la Maugrabine qui avait écouté la dernière partie de ce récit avec une émotion toujpurs croissante.

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— Qu'avez-yous donc? lui demanda le jeune homme loul surpris.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la Maugrabine en proie h une exaltation qui la rendait presque effrayante; oh ! ne faites pas luire a mes jeux un tel espoir pour le détruire ensuite, car cette décep-

tion, ce serait ma mort.

— Mais que signiûe cette émotion?

Parlez, reprit Frantz, de plus en plus étonné.

— Répondez , oh ! répondez, reprit Zarila en saisissant avec force la main de Frantz^, cet homme et celle femme, rencontrés dans une lande de bruyères,

•>.. Kl^

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sont-ils encore présenls b voire mémoire?

— Oh! oui, dit Franlz, tous ceux que j'ai connus pendant ces quelques heures ont laissé dans mon esprit comme une traînée de lumière: manière, eux et celui qui me livra entre leurs mains.

— Vous vous les rappelez lous deux?

Yous avez conservé le souvenir de leurs traits, de leur costume, de toute leur personne?

— Je crois les voir encore.

— Alors vous pourriez me dire comment était l'homme, quelle physionomie il avait ?

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— Je le pourrais sans doute; mais quel intérêt avez-vous à savoir cela?

— Quel intérêt! grand Dieu! s'écria la Maugrabine, un intérêt si grand, voyezvous^que je donnerais ma vie sans hésiter pour voir se réaliser l'espoir que votre récit vient de faire luire dans mon cœur. Parlez, parlez donc, répondez a ce que je vous demande.

— Eh bien! dit Frantz, l'homme était petit, maigre, avec un teint cuivré, des yeux d'une couleur fauve et d'une expression a la fois triste et méchante. Ses vêtements étaient de gros drap brun et il portait de grandes boucles d'oreilles en argent circonstance qui frappa surtout mon ima-

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filiation, caric'élail la première fois que j'en voyais.

— Celait lui! oh merci! mon Dieu!

merci! s'écria la Maugrahine avec une telle véhémence de joie qu'on l'eût crue frappée de folie.

Elle reprit en fixant sur le jeune homme des yeux ardents :

— Et la femme? la femme? vous vous la rappelez aussi, n'est-ce pas?

— La femme, reprit Frant2^, était beaucoup plus fi^rande que son mari et avait dans la physionomie, dans la pose et dans la démarche, quelque chose de grave et d'imposant que je n'avais jamais vu à aucune femme.Elieavait le teint bronzé elles

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cheveux noirs comme sou mari, mais elle était belle, quoique son visage parut déjà flétri par les chagrins. Tandis que celui-ci portait dans toute sa personne l'empreinte des mauvais instincts et des sentiments

ignobles, elle au contraire trahissait dans

les lignes de son visage une grandeur et une noblesse inées, mais que l'excès du malheur et de la misère commençait a dégrader. Vous comprenez que je ne vis rien alors de tout ce que je vous dis là excepté Textérieur dont le souvenir est resté assez vif dans ma mémoire pour me permettre d'apprécier aujourd'hui ce que je ne pouvais même soupçonner alors.

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—Et comment était-elle vêtue? deuianda Zarita avec anxiété.

— D'une robe noire avec un petit manteau rouge; ses cheveux retombaient tressés en nattes sur ses épaules.

— C'est bien cela, murmura la Jlaugrabine.

Elle demeura quelques instants comme anéantie, l'œil attaché surFrantz, quelle contemplait avec une indéfinissable expression de stupeur, de joie et d'attendrissement.

— C'est lui ! c'est lui ! s'écria-t-elle tout à coup en se frappant le front, la malédiction va donc cesser de peser sur moi, ^ur

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mon enfant !... Oh ! mon Dieu , faites que le i>onlieur ne me tue pas I

— Voulez- vous la iin de mon récit?

demanda le jeune homme.

— Oui, dites, dites.

— Je vais l'achever en peu de mots.

Après une marche longue et fatigante, nous arrivâmes le soir dans un village ou j'espérais enfin trouver du pain et un lit, car je n'avais rien mangé depuis le matin, et mes pieds, trop délicats pour supporter une telle fatigue, étaient ensanglantés. Mais la, le mari et la femme eurent une discussion très animée, dont je reconnus que j'étais l'ohjet, aux regards qu'ils jetaient sans cesse vers moi, et la femme

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s'élaiit cloifTiioc, l'iiomnie ine prit dans ses bras et me porta sous le porche d'une petite église. Puis il s'en fut rejoindre sa femme, et tous deux, s'éloignèrent, me laissant la malgré mes pleurs et mes cris. C'est sur les degrés de celle église que me trouva le lendem ain le prêtre qui depuis m'éleva près de lui, et chez lequel je vécus assez heureux jusqu'au jour où je rencontrai celle qui devait chasser pour jamais de mon cœur le bonheur et le repos. Le reste, vous le savez, et vous connaissez maintenant de ma vie tout ce que j'en ^is moimême, tout ce qu'elle conlienl, car elle va bientôt finir, et je m'en réjouis. Quel intérêt pourrait désormais m'y attacher,

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quand j'ai perdu tout espoir de jamais retrouver les deux seuls être dont Taffection me l'eût rendue si douce, ma uière et elle !

Zarita prit la main de Frantz, et le regardant avec un mélange de tendresse et de gravité :

— Jeune homme, lui dit-eilc, je vous l'ai dit avant que vous commenciez ce récit : Ne chassez jamais l'espoir de votre cœur! Eh hien, je vpus dirai maintenant : Espérez, espérez ! le bonheur est près de vous peut-être a l'heure même où je vous parle. Et moi, moi-même, qui avais de si puissantes raisons pour croire mon mal- Leur irrévocablement accompli, je vois

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aussi une porte de salul que Dieu vier)l d'entrouvrir à mes yeux. Tous deux nous étions écrasés sous le poids du désespoir, et nous touchons tous deu\ en même temps a la félicité suprême, dont la réalisation nous semblait un miracle impossible.

La Mau|j;Tabine rayonnait en parlant ainsi ; Tranlz lui jeta un regard de pitié, car il la crut folle.

— Si vous voulez que je croie à vos prédictions, lui dit-il, apprenez-moi donc dans quelle contrée je trouverai ma mère, dans quel pays respire celle dont l'image est a la fois le charme et le supplice de mon cœur.

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— Vous les Irouverez bientôt l'une et l'autre, je vous le jure, répliqua la Maugrabine, et bien d'autres choses encore vous seront révélées, que vous ne soupçonnez même pas.

— Oh ! quant au reste, que m'i ni porte ! Ma mère et elie, voila tout ce que je demande au ciel, et le ciel ne veut pas m'eutendre.

— Nous les chercherons ensemble.

Voyons, n'avez-vous point quelque trace, quelque indice qui puisse vous guider?

— En ce qui concerne ma mère, non, je n'ai rien ; mais elle... je vous ai dit que le jour où j'eus le bonheur de lui sauver

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la vie, elle délaclia nii bracelet de sou t)ras et nie le donna.

— Et ce bracelet, vons l'avez conservé ?

— Le voilà; vons y verrez gravées des armoiries qui alleslent qn'elle appartient à une grande famille.

Il tira ce bracelet de son sein et le donna k la Maugrabine, qui se mit a l'exarainer avec attention.

— En effet, dit-elle en considérant les armoiries, ces armes annoncent une haute origine.

— Ah! elle en portait la trace bien plus vive et plus éclalanie encore sur ses traits, oîi tout respirait la noblesse et l'élévation .

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La Maugrabine n'entendit pas pas ces paroles, son atleniion paraissait complètement absorbée. Tout k coup elle murmura a voix basse et avec un accent qui trabissait une vive émotion :

,— Ces armoiries, mais je les connais !

— Vous les connaissez ? s'écria le jeune homme avec feu et en se rapprochant d'elle.

— Oui, oui, répondit Zarita avec ravissement, et peut-être allez-vous me devoir la plus grande joie de votre vie.

— Oh! parlez, parlez I dit le jeune homme dévoré d'anxiété.

— Rëpondez-iiioi, reprit la Maugrabine en le regardant fixement, celle que vous aimez est une belle jeune fille aux formes délicates et barmonieuses, au regard plein de douceur, aux longs cbeveux blonds?

— Oui, oh! oui, c'est cela, c'est elle, c'est bien elle! s'écria Franiz, qui pâlit tout a coup et s'appuya contre une roche, écrasé par la violence de son émotion.

— Elle a des yeux bleus comme Tazur du ciel, dont elle semble refléter la splendeur et la pureté infinies; n'est-ce pas? poursuivit Za ri l^.

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— Vous l'avez vue, car c'est la tout son poftraît, dit ie jeune homme.

— Il n'est pas indispensable de l'avoir Yue pour la connnaître, répondit Zarila, car sa beauté fait l'admiration de la contrée, et la renommée s'est chargée de ne laisser ignorer ses perfections a personne.

— Oh! par pilié ! dites-moi où je pourrai la rencontrer, et je prierai Dieu tous les jours de vous accorder la paix et le bonheur qui vous manquent.

— Oh ! oui, je vous réunirai a elle ! s'écria la Maugrabine avec exaltation ; oui, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour assurer le bonheur de \otre vie, car

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le micii, a moi, esl a cl» prK, le inieu lîl celui (l'une innoceule enfanl qui n'a pas une aclion, pas une pensée mauvaise h se reprocher, el sur ia(iuelle plane sans cesse un elTrayant anathènie.

— Eh bien ! l'endroit qu'elle hahile?

demanda Franlz en* joignant les mains avec une expression suppliante.

— Ce pays même.

— Loin d'ici?

— i Voyez-vous ce vieux château dont les tours crénelées se dessinent là-bas k travers la brume ?

— Le château de Fenestrange, celui autour duquel j'errais hier h l'approche de la nuit !

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— Eh bien! c'était un pressentiment intérieur qui vous attirait, car c'est dans ce château qu'elle habite.

— J'y cours, s*écria le jeune homme.

— Insensé ! ce serait courir au-devant de la mort et rendre sa perte inévitable. Sachez donc que ce château est pour elle une prison où la retient la volonté d'un homme redouté de tous et capable de tous

es crimes.

— Son époux ? demanda Frantz en tremblant.

— Non, mais il veut le devenir, et il ne reculera devant aucun moyen pour arriver à son but.

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— Quoi ! il serait assez infâme pour employer la violence !...

— Vous avez vu tout a l'heure cet assassiu qui regardail si le cadavre de sa victime avait bien roulé jusqu'au fond de ce p^oufTre?

— Oui.

— Eh bien! c'est lui qui tient en son pouvoir celle que vous aimez; son^-ez maintenant a tout ce qu'on peut attendre d'un tel homme.

— Vous me faites frémir; et pourtant il faut que je la sauve de ce repaire infâme. Mais comment? Par quel moyen ? Me présenter sans armes, couvert de ces haillons, dans ce château fortifié, défendu par des

cciitaiaes de soldais dévoués à ce miséraiile! Mon Dieu! mon Dieu! inspireznous.

— Jmpossi!)le! impossiI)le! murmurait la Maugrabine en comprimant son front dans sa main comme pour en faire jaillir une idée.

— Oh ! s'il ne fallait que mon sang î s'écria le jeune homme d'une vbix déchirante; mais ma mort, vous l'avez dil, ma morf, ce serait sa perte. Ah! que faire? que faire?

Ils demeurèrent longtemps silencieux, chacun cherchant dans sa tète une issue a cette horrible position.

Tout h coup la Mau^rabiue laissa échapper un cri de joie.

— Elle est sauvée ! s'écria-t-elle.

— Que dites-vous? demanda Frantz.

— Ce qu'il vous faut, ifest-ce pas, pour voir s'ouvrir devant vous les portes de ce château, ce sont des vêtements de gentilhomme? dit Zarita.

-Oui.

— C'est une armure comme celle d'un nohle chevalier.

— Sans doute; mais...

— Eh hien ! suivez-moi, vous aurez tout cela, vous pourrez entrer dans Fenestrange, vous pourrez paraître devant Raoul et ses hommes d'armes sans cou-

i\)l ROBliUT

rir le moindre péril, sans avoir besoin de porter seulement la main a votre épée.

— Je vous obéis : ou me conduisezvous?

— Au fond de cet abîme, où Dieu luimême nous guidera.

— Mais vous aviez promis de m'expliquer quels étaient ce meurtrier et cette ylclime, et pourquoi mon seul aspect avait inspiré une telle épouvante au cavalier que j'ai surpris sur celle roche?

— Je tiendrai parole, répondit Zarita; mais vous me comprendrez mieux lorsque je pourrai confirmer mes paroles du témoignage même de vos jeux. Or, c'est

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au bas de ce gouffre que nous trouverons ce léuioiguage éloqucni, iirecusablc, terrible... Marchons.

Le jeune homme tendit la main a Zarila; celle-ci la prit, et tous deux descendirent dans le précipice, en s'aidant des saillies et des anTractuosités qui leur offraient comme un escalier fantastique.

CIUPITKK DIX-IVELVIÈME

Mâchefer et Brisecœnr.

Nous avons dit que Raoul, (Mi sortant de Fenestra^nge pour aller au-devant de son frère, avait vu des ombres noires disséminées par groupes immobiles autour de son cbàteau. Retournons de quelques

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heures en arrière et vo>ons ce que fais it la la bande de Robert, car ces ombres étaient bien les hommes du Routier de Normandie : Raoul ne s'était pas trompé. Quand cebi-ci fut loin de Fenestrange, les divers groupes s'animèrent successivement et se réunirent un à un a un centre commun où ils formèrent enOn une masse imposante. Alors une voix rompit le silence profond qui avait régné jusquela parmi tous ces hommes :

— Hola! vous tous, dit la voix d'un ton dont la brusquerie annonçait l'habitude du commandement, vous avez bien examiné, n'est-ce pas, le cavalier qui vient de passer?

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— Oui, oui! répondirent plusieurs voix:

à In fois.

— Et ceux d'entre vous qui Je connaissent sont convaincus comme moi que c'est bien Raoul de Fenesiranne, le frère de notre capilaine?

Une vinglaine de routiers, anciens serviteurs du vieux comte de Fenestranii-e, déclarèrent Tavoir parfaitement reconnu.

— Eh bien! maintenant, enfants de mes entrailles, comme dit notre aumônier Je vais vous apprendre entin j)ourquoi nous sommes réunis ici nuitamment et avec mystère, contre notre habitude, car la troupe du Routier de Xormandie, nous pouvons nous en vanter, a la n-pu-

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talion d'agir liavdiinenl, a ciel découvert, et non par surprise et dans les ténèbres, comme font les renards et les routiers d'Auherlicourl. .

Un rire général accuillit cette épigramme a l'adressse d'un illustre confrère; une seule protestation se fit entendre.

— Je sors de la troupe d'Eustached'Auberticourt, dit une voix grave et sonore, et je déclare qu'il n'y a pas de chef plus brave que lui, ni de routiers plus hardis et plus habiles que les siens.

Ces paroles furent accueillies par un murmure sourd et peu sympathique.

— Ohî oh! reprit la première voix, il y

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a quelqu'un ici i\\\\ prétend inellrc la bande d'Auberlicourl au-dessus de la bande du routier de Normandie ! Par saint Micliel ! je ne suis pas curieux de ma nature, mais je ne serais pas fâché de voir face a face celui qui a osé dire cela.

— Je ne demande pas mieux que de vous procurer ce plaisir, messire Mâchefer, et tout lieutenant que vous êtes, je vous prie de croire que ce n'est pas vous qui ferez peur a Jacques Brisecœur.

Et celui qui venait de prononcer ces paroles resta seul au milieu du cercle qui se fit tout à coup autour de lui.

C'était un liomme de hante laille, lar^e

et carre d'encolure, et dont les traits, vivement éclairés par la lune, annonçaient une nature sournoise et envieuse, un caractère féroce et impitoyable.

Le lieutenant Mâchefer se détacha aussi de la masse et s'approcha de celui qui venait de lui jeter face a face cette insolente provocation.

Celui-ci n'avait rien, au premier coup d'œil, de la vii2^ueur exubérante qui distinguait Jacques Brisecœur. Sa tête arrivait a peine k l'épaule de celui-ci, et ses membres étaient taillés dans des proportions ordinaires; mais, en le considérant avec attention, on reconnaissait dans sa démarche, en apparence lourde et non-

LE RUSSUSCITÉ "205

chalaiile, une souplesse et une élaslicilé contenues qui devaienl le rendre redoutable clans toute espère de lutte.

— Ah ! ah ! dit- il en se campant sur ses deux jamhes écartées et en toisant avec une expression do profonde indiiïérence \ stature imposante de Jacques Brisecœur, tu es le compaii^non que nous avons reçu parmi nous il y a trois jours. Oui, oui, ajoula-l-il en tournant autour de lui, tu es grand et vigoureux, et je comprends ta jactance; mais il y a eu autrefois un certain Goliath qui le surpassait en force et qui a trouvé son vainqueur dans un

berger faible et inhabile aux armes.

Z 04 ROHKHT

— Ce Golialh élait un lâche ou un imbécille.

— Demande h mon ami l'aumônier, il le dira que c'élail tout simplement un fanfaron comme loi, et j'ajouterai que tu mérites une leçon comme lui et que c'est moi qui me charge de te la donner.

— Vous, mon petit lieutenant? dit Brisecœur en jetant sur celui-ci un regard de souverain mépris ; Par ma foi ! je vous remercie, il y a longtemps que je n'ai ri, je vous sais gré^de vouloir me procurer un peu d'agrément.

— Oh! il ne faut pas me remercier d'avance, riposta Mâchefer, car l'agrément

Li: iussu>ciTË tiOr)

no sera peut-être pas précisément tel que vous l'espérez ; mais enûn je ferai de mon jnieu\ pour vous faire rire, et si je ne réussis pas, c'est que vous y mettrez de la mauvaise volonté.

— Allons, dites-moi U quelle arme vous voulez luller avec moi, et commençons.

— Quand on a affaire a un adversaire de votre espèce, il est bon de prendre ses précautions, répliqua le lieutenant d'un ton railleur; laissez-moi donc donner mes instructions a ma troupe, aûn qu'elle sache ce qu'elle a a exécuter, dans le cas où je viendrais a tomber sous vos coups.

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Et se tournant aussitôt vers ses compaguons :

— Or ça, vous autres, dit-il en changeant subitement de ton, écoutez bien.

Le cercle se resserra autour de lui.

— Vous savez tous, reprit Mâchefer, que ce château est le château de Feues traiige appartenant a notre chef Piobert de Fenestrange et occupé par son frère Raoul. Mais comme depuis la mort du comte, son père, notre capitaine n'a pas mis les pieds au manoir, ni donné signe de vie à son frère, il se pourrait fort bien que celui-ci se fût habitué a l'idée de demeurer seul maître du château, des terres, droits, dépendances et privilèges de Fenestrange-

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et comme rien n'est tlillicile à déraciner comme une habitude prise, il ne serait pas impossible quil voulût jouer quelque mauvais tour a son frère plutôt que de lui céder la place. C'esl pourquoi le capitaine, qui n'a. qu'une confiance assez médiocre dans les intentions de son frère, nous a dépêchés ici pour le protéger au besoin contre les mauvais desseins. Or, Yoifa ce que nous avons à faire; il est neuf heures maintenant; a dix. heures, le capitaine doit arriver ici. Nous le laisserons passer sans donner signe de yie, comme nous venons de faire pour son frère Uaoul ; mais, dès qu'il sera entré dans l'intérieur du château, nous aurons

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tous les jeux tournés du côlé de la façade du pont-levis, et nous allendrons, dans le calme et le silence, jusqu'à l'heure de minuit. Dans l'intervalle de ces deux heures, il doit paraître sur le créneau qui domine le pont-levis, avec une torche a la main, pour que chacun de nous puisse le reconnaître et acquérir la conviction par ce signal que sa vie est a Tabri de tout danger. Si h minuit précis il n'a pas paru, alors nous gravissons cette roche en nous dispersant tous pour ne pas attirer l'atteution des sentinelles, nous escaladons les murs par surprise, ce qui nous sera facile, car nous ne sommes guère attendus a pareille heure, et nous arrachons

le capitaine des raaitis de son frorc. Si nous ne le trouvons pas ou si nous le trouvons mort, il va sans dire que nous massacrons tout, hommes cl femmes, cl que nous ne quittons le château qu'après ravoir mis a feu et a sang. -Eh bien ! mes agneaux, vous avez bien entendu, vous avez bien compris, n'est-ce pas?

— Oui, oui, s^écrièrent les routiers, a feu et à sang, si l'on touchait un cheveu de sa têle !

— A la bonne heure! dit le lieutenant.

Puis, se tournant vers Jacques Bri- IV u

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secœur, qui était toujours resté près de lui :

— Et maintenant que j'ai pris mes précautions à regard du capitaine, lui dit-il, à nous deux.

— Oh ! avec plaisir, riposta celui-ci.

— Guiscard, dit le lieutenant à l'ancien aubergiste devenu routier, tu es de ce pays, toi?

— Oui, lieutenant, oui, je suis de ce paySj répondit Guiscard.

— ' On dit qu'il y a autour de ce château des cavernes très vastes ?

— En effet, il y en a plusieurs.

— Eh bien ! tu vas nous en indiquer une.

LB RESSUSCITÉ ill

— Ah! oui, une caveroe, dit Guiscard en se ^rallant Toreille ; quel malheur que Cloehepain ne soit pas ici; il les connaît toutes, lui; il vous aurait indiqué la plus vaste et la plus belle.

— Enfin, puisque Cloehepain n'est pas la, conduis-nous à celle que tu connais.

— C'est que j'en connais plusieurs, c'est très embarrassant, reprit Guiscard en laissant son oreille pour se frotter -le menton; où diable est passé Clochepain?

— Allons, finissons-en, s'écria Mâchefer, conduis-nous à la plus proche.

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— C'est tout près d'ici ; mais c'est é^al, je suis fâché que Clochepain...

Il acheva le reste entre ses dents et se mit h marcher devant les routiers, qui le suivirent tous, précédé de Jacques Brisecœur et du lieutenant.

. Un instant après on s'arrêtait a l'entrée de la caverne.

Qu'on allume deux torches, et entrons, dit le lieutenant Mâchefer.

Deux torches flamboyèrent presque aussitôt, ceux qui les portaient entrèrent les premiers dans la caverne, où toute la troupe pénétra après eux.

Alors les routiers formèrent un demi cercle aux extrémités duquel se posèrent

les deux porteurs de torches, et dont les deux adversaires, Mâchefer et Brisecœur, occupùreut le centre.

— Tu dis donc, mon ami Brisecœur, dit Mâchefer en levant un peu la tête pour regarder entre les yeux son giganlesque ennemi, que les routiers d'Auberticourt sont supérieurs en adresse et en courage aux routiers de Normandie?

— Je dis cela et je prétends le prouver tout îi l'heure, dit Brisecœur, avec un ton de pravocalion insolente.

— C'est indispensable, car tu comprends une chose, mon ami Brisecœur : si mes camarades m'ont choisi pour lieutenant,

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c'est qu'ils onl eu confiance dans ma bravoure et mon liabileto ; il faut donc absolument que je te tue, ne fût-ce que pour justiOer cette préféreiice et ne pas les exposer a rougir du choix qu'ils ont fait.

— Bah ! dit Brisecœur, ils en seront quittes pour prendre un autre lieutenant.

— Je tâcherai de leur épargner cette peine. Mais voyons, quelle est l'arme que vous choisissez?

-— J'aurais voulu vous laisser au moins cet avantage, répondit le routier d'un ton de pitié méprisante.

— Eh bien!, tiens, dit le lieutenant,

je veux: te prouver que je suis bon diable en épargnant la vie. Dans la bande de d'Auberticourt, savait-on manier l'arc?

— Oh! dit Brisccœur, je vous engage à choisir autre chose, mon petit lieulenaut ; les routiers d'Auberticourt sont connus

pour les premiers archers de France, et tous me reconnaissent pour leur maître a ce jeu-la.

— A merveille ! Je m'arrête donc a l'arc, et voilk ce que je te propose : je vais me mettre a deux cents pas, la main gauche tendue, et je te donne pour but mon pouce. Si ta flèche atteint une autre partie de la main, tu as perdu, et alors notre camarade Guiscard te tranche la

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