‹ Robert le ressuscité (volume 2)Chapitre 12 sur 19 · ROUE HT · texte numérisé non relu

ROUE HT

tieime d'un coup de coutelas. Si tu ne me touches nulle part, nous changeons de rôle, tu me sers de but à Ion tour, et il va sans dire que je subis moi-même les conditions que je viens de poser pour toi. Allons, que dis-lu de cela?

— Je dis que c'est une mauvaise affaire pour vous, mon petit lieutenant, et que j'accepte de grand cœur, car je vous bais de toute mon àme.

— Commençons donc, Gt Mâchefer. Allons, pre.ids ton arc et ta llèche, pose-toi la.

Puis s'adressant a Guiscard.

— Toi, lui dit-il, lire ton coutelas de sa gaine et apprête- toi à trancher leste-

ment la main gauche de celui de nous deux qui l'aura mérité.

Guiscard obéit avec le plus grand sangfroid.

— Et vous autres, dit le lieutenant aux deux porteurs de torches, allez devant jusqu'à ce que vous ayez compté deux cents pas.

Les deux routiers se mirent a mesurer le terrain. Quand ils s'arrêtèrent, Mâchefer alla se placer entre eux, et le bras gauche tendu de toute sa longueur, la main ouverte de manière a laisser voir disctinctement les cinq doigts bien séparés l'un de l'autre :

— Allons, mon ami Brisecœur, dit-il,

quand lu voudras ; surtout, songe au coutelas de Guisrard et lâche de viser juste.

Brisecœur était devenu sérieux; il ne répondit rien, examina l'une après l'autre une douzaine de flèches étalées a ses pieds, en choisit une après les avoir passées toutes en revue avec une attention minutieuse, et l'ajusta sur son arc.

Alors Tanxiété devint extrême parmi les routiers, dont les regards allaient alternativement de Brisecœur au lieutenant ; le premier, sombre et sérieux ; l'aucalme et insouciant. Le routier visa le but au milieu du plus profond silence; enfin

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le trait partit en taisant entendre un petit sifîlenienl.

Brisecœur abaissa son arc et resta immobile, les yeux fixés sur le lieutenant ; felui-ci abaissa aussitôt la main eu disant :

— Pour un routier d'Auberticourl, ce n'est pas trop mal.

— Le pouce doit être touché, dit Brisecœur.

— Oui, eflleuré par le bois de ta flèche, riposta le lieutenant d'un ton railleur. Tu as visé d'une ligne trop haut, tu avais l'es- '^rit préoccuj)é par la dague de Guiscard.

Allons, a moi ! voyons si je serai plus heureux.

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Brisecœiir, plus soml)re que jamais^ malgré ses efibrls pour affecter Tindiffére uce, vint se placer à son tour entre les deux torches, tandis que Mâchefer ajustait a son arc la première flèche qui lui était tombée sous la main.

— Y étes-vous, mon ami Briserœur?

cria-t-il a celui-ci en élevant seulement l'arc k la hauteur de l'œil.

Brisecœur étendit le bras et ouvrit la main sans rompre le silence qu'il gardait depuis un instant.

Mâchefer visa quelques secondes à peine, et ses doigts lâchèrent la corde.

Au même instant, un cri aigu se fit entendre, suivi d'un épouvantable juron.

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— Ça y est! cria d'un ton Irioiiipliant l'un des porteurs de torche.

En effet, la flèche avait traversé le ponce du routier, dont tous les traits étaient contractés par la ra^^e el par la douleur.

- Eh hicn! lui dit le lieutenant, commcîicez-vous un peu a revenir sur le compte des routiers de Normandie ?

Puis s'adressant a Guiscard :

— Tu lui entoureras le pouce d'une compresse d'hydromel, lui dit-il, c'est parfait pour cela. Et vous autres, ajouta-til en parlant a sa troupe, suivez-moi, car il est dix heures, et c'est le moment d'avoir les yeux tournés vers le créneau du pontlevis.

CIIAPITRE VIi\GTI£.^1R

Lie mari*g«.

Pendant que celle scène se passait parmi les routiers, un cavalier niellait pied a terre devant Tune des petites poternes creusées dans les murs épais de Fenestran^e. Avant d'entrer, il se tourna

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du côté de la campa^çue, passa sa main sur son front inondé de sueur, jeta autour de lui des regards effarés et murmura dîme voix élranglée par l'émotion qui le dominait :

— Non, non, c est impossible, ce n'était pas lui ; c'est une hallucination de mon esprit ébranlé par l'événement lerrible qui venait de se passer.

Il resta quelques instants immobile et comme altéré.

— Je ne suis pas frappé de folie, repritil en se palpant lui-même comme pour se convaincre : j'ai vu! oh! oui, j'ai bien vu !... Ma mémoire en conserve le souvenir encore vivani; je l'ai vu tomber, j'ai

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vu son san^^ rougir la terre, je l'ai traîné au bord du f^ouiïre, et la... mes yeux le voient encore rouler de roche en roche, et mes oreilles entendent toujours le bruit sourd et mat qu'a (ait son corps eu tombant au fond de l'abîme. Ce n'est donc pas lui qui s'est dressé debout en face de moi, me regardant avec la pâleur et la fixité de la mort. Non, c'était le fantôme que font naître le remords et l'épouvante dans une imagination troublée. Allons, chassons ces funestes idées : il dort au fond de l'abîme, et personne n'ira le chercher la.

Il fit jouer un ressort, la porte s'ouvrit, et il entra suivi par son cheval qui, une

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fois dans la grande cour, se dirigea tout seul vers les écuries.

Raoul se repdit à sa chambre d'abord, où il changea de vêtements, puis dans la grande salle où il avait laissé ses in- .vités, auxquels les valets servaient des rafraîchissements en attendant le souper.

— Enfln 1 cria-t-on de toutes parts dès qu'il parut.

— Messeigneurs, leur dit Raoul, excusez-moi; mais j'ai l'habitude de visiter moi-même Fenestrange lorsque la nuit est venue, et de voir si les senlinelles veillent bien aux postes qui leur sont confiés. Si j'ai été plus longtemps que de coutume

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aujourd'hui, c'est quil m'a été rapporté que des bandes de routiers et de tard-veijus parcouraient en ce moment la province, et qu'ils avaient déjà commis de grandes cruautés sur leur passage.

— Par le feu J'enfer! s'écria un chevalier en vidant un grand verre de vin de Chypre, je jure Dieu que je ne forme qu'un vœu en ce moment, c'est qu'il prenne fiintaisie a ces lâches pillards de venir] attaquer Fenestrange pendant que nous y sommes tous réunis, je veux être pendu comme un vilain si je n'en assomme une douzaine pour ma pari.

— Bail! dil un autre, ils ne s'en prennenl jamais qu'aux châteaux mal pour-

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VUS, ils n'oseront jamais venir a Fenestr'ange.

— Et dussiez- vous me blâmer tous, dit a son tour Raoul, je vous avouerai que j'en serais très fâché en ce moment, uialgré toute la haine et le mépris que je leur porte.

— Ah ! dit un gentilhomme en fronçant le sourcil; et la raison? Est-ce effroi ou pitié?

— Pas plus Tun que l'autre , répliqua Raoul ; c'est tout simplement la crainte de voir retarder mon mariage avec ma chère Diane.

— A la bonne heure ! et nous comprenons tous votre impatience, car vous ne

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pouviez faire clioix d'une éi)Ouse plus belle, plus pure et mieu\ formée sous tous les rapports pour faire le bonheur d'un gentilhomme.

— Puisque tel est votre avis, messeigneurs, dit Raoul, pardonnez-moi donc si j'ose vous prier de laisser là le vin de Chypre et Thypocras pour vous rendre a la chapelle, où je vous rejoins tout à l'heure avec ma belle cousine.

Tous les gentilshommes se levèrent avec empressement a cette invitation, et quelques instants après ils entraient dans la chapelle, qui se trouvait située a l'autre extrémité de la galerie.

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Pendant ce îemps, Raoul se présentait chez Diane de Cévoles.-

Il la trouva tout habillée, assise dans un irrand fauteuil où elle se tenait immobile, la figure blanche comme ses vêtements, le regard fi\é h terre avec une expression de désespoir morne et de résignation dou-

l^jreuse qui eiit attristé l'âme la plus insensible,

Raoul resta quelque^temps sur le seuil a la contempler, le cœur bouleversé par mille sentiments qui se répétaient sur ses traits sinistres et parmi lesquels on voyait dominer un inexplicable mélange de désirs furieux et de haiie implacable.

Enfin il entra, approcha un tabouret du

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fauteuil de Diane, ol s'asseyant humblement à ses pieds :

— Chère Diane, lui dit-il en donnant h sa voix l'intonation la plus douce qu'elle pût prendre, si j'en juire par l'abattement et la j>àleur de votre visa<.^e, cette union vous rend donc bien malheureuse?

En lui parlant, il s'était emparé de si main; la jeune fille tressaillit a son contact, et détournant involontairement le regard qu'elle avait jeté sur lui :

— Messire Raoul, lui dit-elle, ne m'en veuillez pas de la Irislesse où vous me voyez plongée. H.Mas ! puif-je songer au bonheur quand mon pcre n'est pas près de moi, quand sa liberté et sa vie soqt aux

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mains d'une bande de pillards et de meurtriers!

— Je comprends cetle douleur el ne puis qu'approuver de tels sentiments, répliqua Raoul ; mais je voudrais croire que l'inquiétude bien naturelle que vous inspire le sort de votre père esl la seule cause de vos chagrins.

Diane voulut répondre, mais après un moment d'hésitation, elle se sentit également incapable de tromper Ptaoul sur ses sentiments a son égard et de lui déclarer avec franchise l'antipathie insurmontable qu'il lui inspirait, et la parole mourut sur ses lèvres.

— #Vous ne m'aimerez donc jamais,

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Diane! s'écria Raoul avec un accent où il y avait autant de racre que de désespoir.

— Je vous serai élernellemenl reconnaissante d'avoir arraché mon père a une mort aiïreuse, répondit la jeune fille.

— Oui, riposta Raoul d'un ton amer, mais a cette grande- reconnaissance pour le sauveur de votre père se mêlera une haine mortelle contre celui qui aura enchaîné votre existence a la sienne.

— Je vous en supplie, messire Raoul, dit Diane; laissons la cet entrelien qui ne peut qu'exciter votre colère. J'ai promis de devenir votre femme, et je liens ma parole ; je m'engage solennellemeal à être toujours pour vous une épouse fidèle et

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dévouée, el vous pouvez compter que je ne manquerai pas plus a ce serment qu'à l'autre.

Raoul fit deux ou trois ibis le tour de la chambre; puis quand il se sentit plus calme, il revint aux pieds de Diane, et la regardant avec des yeux pleins de douceur et de tendresse :

— J'ai eu tort de m'emporter, ma chère Diane, lui dit-il, mais la faute en est a la violence de mon amour. Votre estime et votre amitié, voilà tout ce que je réclame aujourd'hui, voilà les seuls sentiments que j'implore de vous quant à présent, et pour nie les accorder, je vous supplie d'avoir toujours présent à l'esprit que ce n'est pas

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moi, mais hien volrc [}brc^ ({ui a e\i^^é ce mariage, son orgueil lui défendant de recevoir sa rançon de tout autre que d'un gendre.

— Je sais cela, messire Raoul, et je ne Yous accuse pas, répondit Diane.

— Soyez bien convaincue, reprit Raoul, que s'il n'eiit tenu qu'à moi, j'eusse mis, au contraire, tout mon orgueil à vous laisser libre en sauvant votre père.

Use fit un grand silence, pendant lequel la jeune (ille s'était absorbée de nouveau dans ses pensées, tandis (jue Raoul, le regard ù\é sur elle, cberchait a lire ses sentiments sur son visage.

Ce fut Diane qui parla la première.

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— Vous êtes bien sûr, n'est-ce pas, ditelle en se tournant vhement vers Raoul, vous êtes bien convaincu que ces hommes féroces respecteront les jours de mou père jusqu'au moment où ils comptent vous voir ?

— Chassez toute inquiétude de votre esprit, chère Diane, répondit Ptaoul, la vie de voire père n'est nullement exposée, je vous en réponds.

— Et vous ne doutez pas qu'ils ne le rendent sans dilTiculté contre la rançon qu'ils vous ont imposée? *

— Je vous donne ma parole de genti homme que demain, avant l'heure de midi, il sera ici, près de vous, dans ce château.

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— Ah ! que le ciel vous enlerule!

— Dieu pourrail-*il ne pas exaucer la prière d'un ange tel que vous! dit Raoul en pressant tendrement la main de la jeune fille.

Puis il se leva.

— Diane, dil-il, nos convives sont en ce moment a la chapelle ainsi que Taumônier, et il y a longtemps déjà qu'ils nous attendent.

— Et voire frère, dit vivement Diane, comment se fait-il que je ne Taie pas encore vu ? Pourquoi n'est-il pas venu me prendre avec vous au lieu de nous précéder a la chapelle comme un étranger ?

— Mon frère, répondit llaoul avec un

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IremblcDient subit, c'est que... il n'est pas encore arrivé.

— Comment, messire Robert n'est pas a Fenestrange ?

— Non, mais nous ne tarderons sans doute pas à le voir.

— Mais alors, il faut l'attendre atin qu'il assiste à notre mariage, dit Diane, dont le \isage s'anima légèrement, car elle voyait dans cet incident un relard probable a l'union dont la seule pensée lui brisait le cœur.

— J'y avais bien songé, dit Raoul ; la présence do mon frère à celle cérémonie eût doublé mon bonheur ; mais je sais, par un serviteur qu'il m'a envoyé, que le

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. moment de son arrivée ici est Ibrt incertain, qu'ilpeut y ùlre dans une fienre,'mais qu'une circonstance imprévue peut aussi le mettre en retard de plusieurs jours. Or, sonp^ez qu'il y a la vingt gentilshommes qui sont venus tout exprès pour assister ce soir a notre union et qui ont hâte de retourner a leurs châteaux, toujours exposés, en ce temps-ci, a la fureur des routiers.

— Oui, vous avez raison, répondît Diane en tombant tout a coup dans rabattement profond d'où cette lueur d'espoir venait de la tirer un instant. • J^lle se leva, mit sa main dans celle

• qu'il lui tendait avec une expression de IV ic

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téhfiresse respectueuse, et ifs sortirent tous deux pour se rendre a la chapelle.

L'intérieur du pieux cdifice, préparé à la hâte, était à peine éclairé par quelques lampes qui jetaient sous les voûtes noires une clarté vague plus attristante que les ténèbres. Sous celte lumière maladive et opaque, les gentilhommes , grotf^^és a l'entrée du chœur, se dessinaient d'une façon élrange et toute fantastique, pareils à ces fantômes informes que l'imagination voit naître, se modifier, puis se fondre lentement dans les brouillards du matin. •

Tous se levèrent a l'entrée des futurs époux; ceux-ci vinrent s'agenouiller a-

côté Fun (le l'antre au milieu du chœur, et la ccréfnônie commença dans un silence qui avait quelque chose de solennel et de navrant a la fois.

Il était impossible de lire siir les traits de Diane l'impression qui la dominait, mais à sa pose, à la façon dont sa télé était penchée sur sa poitrine, on pouvait comprendre les sentiments qui l'agitaient pendant l'accomplissement de cette cérémonie.

Quand lout fut achevé, quand- les nouveaux époux et les gentilshommes qui leur faisaient cortège furent sortis de la chapelle, Diane demanda a Raoul, comme une p;râce dont elle lui saurait un gré

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extrême, de permettre qu'elle se retirât dans sa chambre au lieu de paraître au festin préparé pour ses hôtes, prière a laquelle celui-ci accéda avec courtoisie.

Quand elle se fut éloignée, Raoul engagea ses convives k l'accompagner dans la salle où un repas était préparé pour eux, et, un instant après, ils étaient tous rangés autour d'une table surchargée de mets et de vins de toutes sortes. -

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