‹ Robert le ressuscité (volume 2)Chapitre 5 sur 19 · CHAPITRE QLATOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QLATOUZIEME

l^a ballade.

Au bout d'une demi-heure de marche, Raoul traversait la vallée étroite au-delà de laquelle se dressait l'amas de roches bizarres, connu dans le pavs sous le nom de la Ilochc'Saiiglante, L'assemblage ia-

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cohérent et fantasque de ces quartiers de granit, et le paysage qui les encadrait, se trouvait en harmonie parfaite avec cette dénomination sinistre. Des fondrières profondes sillonnaient comme des cicatrices les flancs du monticule, et au bas de ces fondrières, de grosses pierres surgissaient du sol, comme de hideuses excroissances qu'on voyait s'étendre très ayant dans la plaine. Des fentes mêmes de la roche, et inégalement disséminés sur les deux versants, s'élançaient de grands pins dont les branches gigantesques, naturellement courbées en forme de guirlande, partaient du pied même du tronc, rampant sur le sol comme de grands reptiles. Enfin, au

point culminant du -iroupe, une roche plane et unie était jetée sur un précipice dont les flancs, tout hérissés de saillies, oiïraient un aspecl eiïrayant. En plein jour, l)ien des gens passaient pqr ces roches, qui, pour les communications entre certains pays, ahrégeaient heaucoup la distance, et qu'on ^vait vendues praticables pour les chevaux en traçant un sentier sur chaque versant : mais la nuit, pas un paysan ne s'y fut hasardé.

Ce soir-la, la lune, pure et brillante dans un ciel sans nuage 'i, doublait encore l'horreur du site en jelau sa pâle lumière sur celte neige blanche et mate qui cou-^

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vrait tout le paysage, comaie un suaire couvre un cadavre. Sous cette teinte uniforme, sous cette clarté calme et glaciale, tous les objets avaient revêtu une physionomie étrange.; tous afïectaient je ne sais quel air de tombes, de pierres funèbres, de monuments biisés, de fantômes immobiles, qui jetait le frisson dans Tàme. Le silence était effrayant comme le silence de la mort; cette mélodie vague, ravissante, insaisissable, qui jaillit, au sein des nuits, de la surface du sol, comiae le rêve de millions d'insectes endormis dans les herbes ; ces soupirs harmonieux jetés dans Tair par les âmes errantes qui s'éveillent de toules parts aux premiers rayons de la

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lune, nollaiil par groupes entre le ciel et la terre ; tous ces bruits qui donnent a la nuit un charine si profond et lui enlèvent toutes ses lurivius, élaienf éloulTés sous la neii;e; l'épouvante seule planait sur la nalure et saisissait ràoie du voyageur.

Cependant trois personnages apparaissaient dans ce site dcsole, l'un monté sur un cheval et encore loin de la roche, c'était Raoul ; l'autre, une femme arrêtée au pied du versant qui faisait face au château de Fenestrange ; le troisième gravissant lentement la pente opposée, et tous trois si profondément absorbés chacun dans la pensée qui l'occupait, que nul ne songeait

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même k regarder ce qui se passait autour de lui.

Le troisième personnage, qu'à ses haillons de couleur sombre, si bizarrement déchiquetés par la misère, on pouvait reconnaître pour le même qui avait frappé l'attention de la Maugrabine quelques heures auparavant, s'arrêta sur l'espèce de plate-forme étroite qui couronnait la lioche-Sanglante^ et contempla longtemps le précipice, dont l'ouverture était éclairée en plein par la lune. Il resta longtemps immobile à la même place et dans la même position 5 paraissant prendre un intérêt immense a sonder de l'œil la profondeur

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de l'horrible ahmie dont la lune, si limpide que fût son éclat, ne dévoilait qu'une partie, et laissait deviner un gouil're sans fond. Au bout de quelques minutes, il (il deux pas en avant, attiré par un irrésistible vertige, se pencha lentement comme pour mieux voir le démon pertide dont le regard l'allirait a lui, et parut prêta se précipiter dans l'espace. Mais loul Ii coup, comme si une idée eût jailli de son esprit, il se redressa brusquement, passa la maia dans les longs cheveux qui retombaient en désordre autour de son front blanc et plein de noblesse, et murmura tout bas :

— Je sertîis séparé d'elle pour l'ét^r-

nité! Oli! non, je neveux pas; nous nous rcvciTons dans la moii.

Il ajouta presque aussitôt :

— Et pourtant je ne puis plus vivre; brisé par la fatigue, couvert de baillons, manquant de tout, pourquoi m'obstiner a lutter encore ? Pourquoi , puisque j'ai perdu toute espérance de la revoir? Allons, je n'irai pas au-devant de la mort; mais puis-je rempêcber de venir a moi?

Ces roches sinistres, ces pins funèbres, ce paysage qui ressemble a un vaste cimetière, tout me crie que c'est la qu'il faut

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mourir; cleiulons-iioiis sur colle nei^e et laissons l'aire la laïui.

Il recula de quel([ues pas el s'étendit tout de son long derrière une roche qui le cachait en partie.

Pendant ce temps, Raoul était arrivé au pied du monticule, a^peu de dislance de la Maugrahine; mais celle-ci était plongée dans une préoccupation si profonde, qu'elle n'avait point entendu le pas du cheval. Accroupie sur la terre, elle écartait la neige avec ses mains et examinait avec attention toutes les piaules qui poussaient

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entre les fentes de la roche. De temps a antre elle jetait un cri de joie en apercevant une plante d'une certaine forme, secouait doucement toute la neip^e qui Tenveloppait. la plaçait de manière a la laisser exposée aux rayons de la lune, et l'enlevait avec les plus grandes précautions en chantant une espèce de ballade dont les paroles paraissaient sombres et terribles.

— Ilola ! vieille sorcière, lui cria tout a coup une voix qui la fit bondir, que fais-lu à pareille heure et dans un tel endroit?

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La Maiii^rahine leva la liMe pour voir celui qui rinlerpellait d'un ion si brûlai, et elle aperrul Uaoul dont les traits durs et repoussants n'étaient j)as de naluro a la rassurer.

— Ce que je fais, monseigneur, lui ditelle, vous voyez, je cueille des plantes.

— Et c'est à minuit, au liane de celte roche, dont] tout le monde s'éloigne comme d'un lieu maudit, que lu viens les chercher !

'^ 8i je cherche tue?? plantes au ♦^ein dp^

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ces roches, r('*pli<jua Zarita, c'est que je sais fort bien qa'oii ne les trouve-que la, et si je viens les arracher à minuit el au clair de la lune, c'est que leur vertu n'a de puissance et d'efficacité qu'k cette double condition.

— Ah ! ah \ dit Raoul d'un ton railleur, et c'est sans doute pour augmenter le charme attaché à ces plantes que tu psalmodiais tout a l'heure je ne sais quel chant

lugubre !

— Vous l'avez dit, monseigneur, c'est pour augmenter le charme.

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Raoul reprif, après un moment d'hc'sitalion et avec une alïeclalion de légèrclé et d'insouciance :

— Et quelle est donc celle chanson infernale? J'en ai saisi quelques paroles, elles me paraissent dignes de l'air qui les ?^ 'ompagnenl.

— C'est la hallade de hi. Roche- Sanglante,

— En eiïeli j'ai entendu parler d'une légende assez sinistre qui a été composée sur cette roche par un poète demeuré inconnu.

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— C'est plus qu'une léi^^ende, c'est une

Jiisloire, dit Zariln.

— Est-elle aussi effrayante qu'on le dit?

— Elle est fort triste, monseip^neui\

— Je suis curieux de la connaître, disla moi.

— Le froid est âpre, l'heure propice s'écoule et j'ai à peine la moitié des plantes qu'il me faut, dit Zarita; ne seraitil pas plus sai:e, monseigneur, de conti-

LP ntssrscuK / i

nner voire chemin el de me laisser finir ma tache ?

— Allons, sorcière maudite, s'écria Raoul en levant sa houssine, obéis sans ré|)li(juer.

La Mangrabine fixa sur lui un regard impassible, et après un silence:

— Monseigneur, lui dit-elle, je ne vous ai jamais vu, et pourtant je parierais que vous êtes mess ire Raoul de Fenestrange.

— Et a quoi devines-tu cela ? dit Raoul,

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