CHAPITRE QUATRIEME
Le Ti«ui seigneur .
Le château de Fenestrange était un des mieux fortifiés de cette époque, où tout château était une forteresse. Bâti sur une montagne a pic, entouré de fossés profonds, défendu par des murailles d'une
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épaisseur et d'une solidité a braver l'effort des engins les plus meurtriers, il avait encore pour ressource suprême une vaste tour carrée élevée au centre même de l'immense édifice, et capable de soutenir un long siège, alors que tout le reste du château eût été au pouvoir de l'ennemi. Son aspect avait quelque chose de sinistre, d'imposant et de terrible. Cette montagne rugueuse, abrupte, inégale, composée d'un amas de roches noires, aux arêtes vives et saillantes; cet immense bâtiment, dont l'enceinte suivait les lignes irrégulières et fantasques de la roche qui lui servait de base ; ces quatre tourelles ramassées et trapues comme des nains difformes;
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celte grande tour sinistre et morne comme quelque génie de la destruction, tout cet ensemble jetait l'étonnemént et presque l'effroi dans l'âme de ceux qui le voyaient pour la première fois. On comprenait que c'était une énergique et violente race qui devait habiter une telle demeure.
La vaste cour, du milieu de laquelle s'élançait la grande tour du château, offrait, comme l'extérieur, un quadrangle irrégulier dont les bas côtés étaient occupés par les cuisines et les écuries. A l'entrée des cuisines, quatre valets étaient occupés à causer entre eux , les regards
tournés vers une des tourelles qui se dressaient comme des sentinelles aux quatre
angles du château.
— Quant a moi, disait l'un, je ne suis qu'un pauvre marmiton, mais je soutiens que ce n'est pas l'œuvre d'un chrétien de martyriser de la sorte une faible créature, qui est peut-être fort innocente de tout ce qu'on débite contre elle sur une simple apparence.
— Et quand bien même elle serait coupable, répliqua un autre, est-ce une raison pour la tenir murée pendant vingt ans, et
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si bien murée que pas un de nous n'a seulement aperçu sa main depuis plus de quinze années que nous sommes ici.
— Certainement, notre maître, monseigneur de Fenestrange a été bien dur, dit a son tour un troisième interlocuteur; mais si ce que Ton dit est vrai...
— Eh bien, si c'est vrai, il eût dû la renvoyer de son château, au lieu de la tenir emprisonnée pendant la moitié de sa vie jusqu'à ce qu'elle en meure a la peine, car on dit que la pauvre femme s'éteint tout doucement la-haut, et qu'un de ces
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jours peut-être elle rendra sou âme au bon Dieu.
— Tenez, je vous dis que cela portera malheur à monseigneur de Fenestrange; si, au moins, il eût laissé a la pauvre comtesse la consolation de voir ses enfants. j\îais pousser la barbarie jusqu'à la priver d'un bonheur qui fait tout oublier a une mère, c'est trop.
— Bah! messire Raoul ne profiterait guère de la permission, si son père la lui accordait.
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— Méssire Raoul, c'est possible , ruais sou frère...
— Quant à ruessire Robert, c'est différent ; mais si violent et si impétueux qu'il soit, il n'ose braver les ordres du comte son père.
— Ah! c'est qu'il serait dangereux de s'y risquer.
— Cependant, la Candiote l'a osé; elle va voir souvent la pauvre recluse el le comte ferme les yeux.
— Une singulière jeune fille, cette Aïssa I
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— Tiens, la voici là-bas, a l'entrée de la Tourelle-aux-Chouetles.
Et le valet montrait du doigt une femme appuyée contre un des angles de la tourelle, dont la porte basse et sombre lui formait un cadre bizarre.
C'était une jeune fille de dix-huit ans environ, d'une taille élevée et mince, admirablement proportionnée, et que faisait merveilleusement valoir un costume d'une forme toute particulière, comme en portaient alors les femmes pour monter à cheval. Sa figure était d'une beauté remar-
quable; mais on était frappé tout d'abord de l'expression sérieuse et profondément réfléchie de cette tête si jeune, expression que rendait plus saisissante encore son teint légèrement bronzé, mais-coloré sous sa teinte brune d'une nuance vivace qui donnait un grand charme à sa physionomie et décelait en même temps une nature riche et ardente. Dans le regard, dans les lignes de la bouche et du visage, on distinguait un caractère plein de grandeur et de noblesse naturelles, mais dédaigneux jusqu'au mépris et énergique jusqu'à l'impassibilité. Ses beaux yeux noirs, fixés en ce moment sur l'horizon , étincelaient
d'ardeur, d'intelligence et de fierté
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— Celte jeune fille-la n'est pas comme les autres, dit un valet; quant à moi, je n'ai jamais pu me trouver en face d'elle sans baisser les yeux.
— Et moi, dit un autre, je n'ai jamais osé lui adresser la parole, même pour lui offrir quelque service.
— Cela n'a rien d'étonnant, puisque le vieux comte lui-même a quelquefois l'air embarrassé quand il lui parle, quoique après tout elle ne soit qu'une étrangère
— Jusqu'à l'astrologue, maître Oliva-
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rius, qui n'ose parler de sa science devant elle, je l'ai remarqué souvent; un homme qu'on dit presque sorcier , n'est-ce pas étrange?
— D'autant plus étrange, qu'après tout c'est une belle fille et des plus agréables. Témoin Lorenzino, ce petit page sentimental, qui la suit partout et semble la guetter tant il est assidu sur ses pas. Et tenez, que disais-je, le voici a l'autre bout de la cour.
Un jeune homme blond, frêle, mais ayant tout le type de ces natures nerveuses qui suppléent a l'apparente faiblesse de
leurs organes par une force de volonté exceptionnelle, se tenait en effet sous le vestibule de la tourelle opposée à celle oii venait de se montrer Aïssa. Il faisait semblant de parcourir un livre d'Heures, mais ses yeux fort distraits indiquaient clairement, parleur incessante mobilité, que sa pensée était tout à fait étrangère a l'occupation qui semblait l'absorber.
— Le fait est, dit un des causeurs après avoir jeté un coup d'œil a Lorenzino, que le pauvre enfant a toute la mine d'une victime du dieu d'amour. Quant à messire Raoul, c'est différent; c'est de la haine quelle lui inspire.
— Silence et rentre-os vite, le voici; ne lui donnons pas occasion de nous faire châtier, il sait bien les trouver tout seul.
— Depuis quelques mois surtout, il est devenu féroce.
— Oui, depuis certaine visite qu'il est allé rendre au château de Cévoles.
— Que s'est-il donc passé dans cette visite qui l'ait rendu de si méchante humeur?
— Ne sais-tu pas qu'il était amoureux
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fou de sa cousine Diane de Cévoles? Eh bien, il l'avait fait demander par son père au baron de Cévoles, et il a été refusé.
— Je comprends maintenant l'état de fureur où il est sans cesse depuis ce tempsla.
— Ce refus est d'autant plus mortifiant pour lui qu'il vient de la jeune fille.
— Ses veux se tournent de notre côté, retirons-nous. S'il pouvait soupçonner ce que nous disons!..'.
LE RE'SSl'SCITÉ i i£>
Le comte de Fenestrange était un vieillard de soixante ans environ ; d'une taille élevée, d'une nature sèche et osseuse ; ses traits, altérés par l'âge et les fatigues de la guerre, exprimaient la rudesse et l'inflexibilité, modifiées par l'habitude de la réflexion et un air d'accablement profond.
Raoul était petit, épais de la taille et des membres, brusque, saccadé et disgracieux dans sa démarche ; ses cheveux noirs, mais ternes, rudes et écrasés sur la tête ; sa barbe également noire, divisée en touffes effarées et incultes; sa bouche
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large et hideusement sensuelle ; ses yeux sombres et creux , presque entièrement recouverts par d'épais sourcils qui ajoutaient encore a son expression naturelle de méchanceté et de dissimulation, tout cet ensemble lui donnait une apparence de bêle fauve dont chacun était péniblement impressionné au premier abord.
Le père et le fils étaient tous deux couverts de leurs plus riches vêtements.
— Raoul , disait le comte au jeune homme, as-tu vu ton frère ce matin ?
— Non, mon père, répondit Raoul d'une voix dont la douceur mielleuse formait un singulier contraste avec toute sa personne, j'ai su qu'il était sorti du château, a cheval, dès le point du jour, et il n'est pas encore rentré.
Le comte fronça le sourcil.
— J'espère, dit-il, qu'il ne manquera pas de se trouver ici tout a l'heure pour recevoir avec nous l'hommage du sireEnguerrand de Carouge, notre vassal.
— Je ne crois pas, mon père, que
Robert puisse oublier à ce point ses devoirs de seigneur féodal et l'obéissance qu'il vous doit.
— Cette obéissance et ces devoirs, répliqua le comte d'une voix sévère, je crains bien qu'il ne les ai déjà méconnus.
— Je ne vous comprends pas, mon père?
— Où crois-tu qu'il soit allé a une heure si matinale?
— Mais, dit Raoul avec un embarras fort bien joué, je ne saurais dire...
— Oh ! tu as deviné ma pensée et tu partages ma conviction, dit vivement le comte, il doit être a celte heure avec ce chef de routiers ou plutôt de bandits, qu'on appelle Eustache d'Auberticourt.
— Mon père! dit Raoul d'un ton conciliant, c'est une accusation bien grave que vous faites peser là sur Robert, et à moins de preuves...
— Des preuves! j'en ai; j'ai su de source certaine, irrécusable, qu'un homme était venu plusieurs fois rôder autour du château, faisant entendre chaque fois uu
signal, toujours le même, et cet homme a été parfaitement reconuu pour un des routiers d'Auberticourt. Or, comme ce n'est ni avec moi, ni avec toi, mon Raoul, que cet artisan de meurtres et de rapines est en relation ici, il est évident que c'est avec Robert.
Raoul garda le silence comme s'il se rendait a un argument trop fort pour pouvoir être combaltu.
— Robert! un FenestrajQge ! lié avec des routiers, sur le point de passer dans leurs rangs peut-être! O dégradation !
je l'avais pourtant bien supplié d'éviter la voie funeste et honteuse où tant de gentilshommes se sont jetés sans vergogne depuis quelque temps, ne rougissant pas de donner pour prétexte à leur honteuse forfaiture, que la misère et la privation de toutes choses les contraignaient d'agir delà sorte... Les malheureux! ils perdront la noblesse de ce pays comme ils sont en train a cette heure de perdre la vieille et glorieuse monarchie de France.Raoul,mon enfant, aie toujours présente a l'esprit une chosequeles seigneurs de ce tempsoublient trop et qui causera leur ruine a tous : c'est qu'en ne s'inquiétant que d'agrandir leur autorité particulière au détriment de la
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royauté qui s'amoindrit de chacune de leurs usurpations, ils s'affaiblissent mutuellement et se livrent sans défense à l'ennemi qui voudra les écraser. Le triomphe de la féodalité, c'est le morcellement de la France, c'est l'anéantissement du pouvoir royal, c'est-a-dire de l'unité, sans laquelle le royaume le plus puissant est à la merci de la première bande de brigands bien organisée qui voudra l'envahir.
Raoul, rappelle-toi mes paroles quand je ne serai plus la, et mets toujours tout ce que tu auras de force, d'intelligence et d'énergie au service du roi Jean, notre maître a tous et de son fils le dauphin ; combats sans relâche , jusqu'à ce qu'ils
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soient anéantis, les deux plus cruels ennemis de la France : Charles de Navarre et l'Anglais!
— Quant à Charles de Navarre, répondit Raoul, grâce au ciel, notre sire, le dauphin, le tient prisonnier en son château d'Arleux, en Puilleul, et je ne crois pas qu'il soit tenté de le relâcher de sitôt.
— Ce prince est si habile dans l'art de tromper qu'il pourrait bien sortir de là par quelques-unes de ces ruses ou trahisous qui lui sont si familières ; mais
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laissons de côté ces affaires et parlons de toi.
— De moi ! dit Raoul avec surprise, que me voulez-vous donc, mon père ?
— Je veux te demander pourquoi je le vois toujours triste et abattu depuis quelque temps.
— Pourquoi? murmura Raoul dontles yeux changeant tout à coup d'expression, lancèrent un regard sinistre, vous ne l'avez donc pas compris, mon père?
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— Non, mon enfant, dis-moi la cause
de ton chagrin.
— Eh bien I mon père, je suis triste, je suis désespéré, parce que j'aime Diane et que Diane m'a refusé pour époux.
— Que veux-tu, Raoul, dit le comte en serrant tendrement la main de son fils, le caprice d'une jeune fille est un obstacle contre lequel nous ne pouvons rien, ni l'un ni l'aulre, il faut donc faire un effort sur toi-même pour l'oublier. 11 y a en France mille autres jeunes filles aussi belles et aussi nobles que Diane, qui se
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tiendront pour honorées d'accepter l'alliance d'un Fenestrange.
— Oui, j'en conviens, répliqua Raoul d'un air sombre; il en est d'aussi belles, de plus belles peut-être, mais ce n'est pas Diane.
— Réfléchis, Raoul, et avec le temps...
— Mo n père , interrompit vivement celui-ci, tout est inutile, c'est Diane que j'aime, il m'est impossible de renoncer a elle.
— Écoule, dil le comte, je vais consulter maître Olivarius en attendant l'heure
a laquelle doit se présenter le seigneur de Carouge. Qui l'empêche de venir l'interroger également sur un sujet qui t'intéresse si fort ?
— Merci, mon père, mais je doute qu'il en sache plus long que moi sur ce point. Quant a vous, mon père, 'puisque vous avez foi dans sa science, voyez-le,etpuisset-il vous prédire le retour du bonheur que vous avez perdu depuis si longtemps !
— Le bonheur! soupira le comte, il s'est enfui de mon foyer pour n'y jamais revenir.
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Et, en parlant ainsi, il fixa son regard sur une petite fenêtre autour de laquelle pendaient, comme des fleurs d'or, des grappes de giroflée jaune qui avaient pris racine dans les interstices des pierres.
— Vous pensez à la comtesse notre mère, dit Raoul; ses torts envers vous ont donc été bien graves pour que depuis tant d'années...
— Silence! s'écria vivement le comte, ne me parle jamais de ta mère.
Et le quittant brusquement, il entra
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dans la cour du château où l'astrologue avant établi son observatoire.
Raoul le regarda s'éloigner, et un sourire ironique et dédaigneux passa sur ses lèvres.
— Croire aux impostures de cet Olivarius ! penser qu'il peut pénétrer les secrets de l'avenir, murmura-t-il, quelle folie!
Puis il tomba dans une rêverie profonde. w
Il reprit au bout d'un moment :
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— Et pourtant, si c'était vrai! s'il pouvait ni'apprendre qu'un jour Diane, moins inexorable... Je le verrai... Ah! Diane! Diane ! tu m'appartiendras, je le jure !
Et il se dirigea du côté de la Tourelleaux-Ghouettes, où se tenait Aïssa la Candiote.