CHAPITRE CINQUIEME
Une leçon.
Aïssa regarda Raoul s'avancer de son côté avec une impassibilité apparente ; mais, a une légère contraction du visage, à l'éclair qui jaillit rapidement de ses yeux noirs, on devinait le sentiment de haine
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et de mépris dont elle était animée à son égard.
Au moment de passer devant elle, Raoul, au lieu d'ôter sa toque, l'enfonça sur sa tête avec une intention trop visiblement grossière pour qu'il fût possible de s'y méprendre.
— Seigneur Raoul! lui dit Aïssa.
— Quoi? répondit celui-ci en se retour-
nant dédaigneusement.
— J'ai toujours été convaincue que vous étiez un modèle accompli de galanterie et
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de grâce chevaleresques : dites-moi donc, je vous prie , dans quelle cour d'Europe il est convenable de passer couvert devant une femme?
— Demandez cela à d'autres, dit Raoul; quant a moi, je m'inquiète fort peu de l'étiquette des cours et des usages de la chevalerie.
— Peut-être avez-vous tort, seigneur
Raoul.
— Quant a cela, c'est mon affaire et non
la vôtre, i 10
— C'est l'affaire de tous ceux qui s'intéressent à vous, car permetlez-moi de vous faireobserver qu'avec de telles façons, on réussit rarement a plaire aux dames, et sans aller bien loin, je vous citerai l'exemple de la belle Diane de Cévoles.
— Diane ! s'écria Ptaoul avec un accent furieux, qui vous a dit?...
— Qu'elle avait eu assez mauvais goût pour refuser votre main? Que vous importe, pourvu que je le sache et que je vous plaigne de toute mon âme 1 C'est
pourquoi, encore une fois, jevous engage dans votre propre intérêt, a vous découvrir devant les dames ; croyez-moi , cela ne pourra qu'ajouter aux avantages naturels que vous avez reçus en partage.
— Merci de cette leçon ! répondit Raoul en toisant insolemment Aïssa, mais je n'en avais pas besoin, et je vous jure que j'ai coutume d'observer les lois de la politesse envers les dames qui sont dignes de ce nom, ou dont la naissance est connue, et dans lesquelles on ne craint pas d'honorer quelque aventurière sans famille.
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— Allez cIodc toujours, dit Aïssa en pâlissant légèrement, je vous assure que je prends grand plaisir a vous entendre.
— Eh bien! oui, reprit Raoul, voilà les dames que je respecte. Mais vous, qui ètes-vous donc pour avoir droit aux mêmes égards? Une créature venue on ne sait d'où, qui, n'ayant derrière elle qu'un passé inconnu de tous, a pu se choisir une origine au gré de sa vanité et se dire fille d'un prince de Candie î Non, non, je ne me découvrirai jamais devant une femme de votre sorte.
Depuis un instant, un personnage mys-
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térieux assistait a cette scène sans être vu, caché dans un des angles de la voûte.
C'était un jeune homme d'une taille moyenne, mais pleine d'élégance, avec quelque chose de singulièrement hardi et impétueux dans la pose. Son visage, très pâle, était orné d'une moustache noire et touffue, ses cheveux noirs et abondants, brillants et soyeux a l'œil, tombaient autour de sa tête dans un désordre qui s'harmonisait merveilleusement avec l'air dégagé et aventureux de toute sa personne. Par une singularité assez rare chez les hommes bruns, ses
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yeux étaient d'un bleu foncé ; rêveurs et indolents quand l'âme était calme, ils s'allumaient au moindre contact et exprimaient avec feu toutes les passions violentes.
Aux dernières paroles de Raoul et au moment même où Lorenzino , pâle d'émotion, accourait se mêler a la scène dont il venait d'être témoin, ce personnage s'élança d'un bond de l'endroit où il se tenait caché, et arrachant la toque du jeune homme, qu'il jeta a terre et foula sous son pied :
— Et moi, s'écria-t-il, je te dis que tu
la salueras.
Raoul se retourna vivement.
— Robert! murmura t-il en grinçant des dents.
Le petit page lui-même, dont le mouvement n'avait été remarqué personne, lança a Robert un regard de douleur et d'envie.
Raoul ajouta aussitôt :
— Ah ! tu me paieras cher cette insulte.
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Et tirant du fourreau la dague qui pendait a son côté, il se rua sur son frère avec furie.
Robert évita cette attaque en se jetant brusquement de côté, puis revenant sur Raoul avec une rapidité merveilleuse, il le prit par le poignet qui tenait la dague, le contraignit à s'agenouiller sous la force de la pression, puis lui broyant le bras a le faire pâlir, il lui arracha l'arme de la main et la lança au loin avec mépris.
Puis se tournant vers Aïssa :
— VA maintenant, lui dit-il avec le plus
grand calme , donnez-moi votre bras , Aïssa, et allons assister à l'hommage du seigneur Enguerrand de Carouge.
Dans cette lutte où Robert venait de courir risque de la vie, Aïssa n'avait rien trahi de l'angoisse a laquelle elle avait dû être en proie. Elle prit le bras du jeune homme, aussi légère, aussi gracieuse dans sa démarche que si rien ne se fût passé, et s'éloigna sans même retourner la tète.
En passant devant Lorenzino, qui était immobile et blanc comme une statue, elle
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lui adressa un sijjne amical et bienveillant, comme si elle eût deviné qu'il s'était uni de pensée à son défenseur.
Quand ils eurent disparu, Raoul se releva, et dardant de leur côté des regards envenimés de haine :
— Oh! murmura-t-il, malheur a lui !
malheur a elle !
Pendant ce temps, le comte avait gravi les doux otages qui conduisaient a l'observa loi rc d'Olivarius.
Lorsqu'il entra, l'astrologue était penché sur un vieux, manuscrit, dont les caractères bizarres et mystérieux l'absorbaient à un tel point qu'il n'entendit pas ouvrir la porte et que le comte fut obligé de lui toucher l'épaule pour qu'il s'aperçût de sa présence.
Maître Olivarius se redressa lentement et tourna vers le comte une ficure longue et sèche, pâle, fatiguée, avec un front étroit, pointu, fuyant, labouré de rides et des yeux d'un bleu clair, entourés de paupières rouges et flétries.
— Eh bien ! lui dit le comte, avez-vous lait le travail que vous m'avez promis?
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— Oui, monseigneur, répondit l'astrologue d'une voix aussi dénuée de vie, de couleur et d'accent que tout le reste de sa personne ; j'ai consulté l'avenir en ce qui concerne votre postérité et l'éclat que jettera votre nom dans les âges futurs.
— Eh bien ? demanda le comte avec une anxiété visible.
— Eh bien ! répondit l'astrologue avec un orgueil intérieur qui donna quelque animation à son visage, les astres répondent toujours a ceux qui ont appris par la
science et la méditation à pénétrer leur secrète harmonie.
— Enfin, que vous ont-ils révélé !
— Une chose que je vous répéterai avec douleur et que vous écouterez, j'en suis sûr, avec la résignation qu'on doit attendre d'un guerrier et d'un chrétien.
— Un chrétien ! répéta le comte en fixant un regard sombre sur l'astrologue.
— Sire comte, reprit Olivarius, vous
mourrez trois jours après la comtesse de Fenestrange, votre femme.
— Trois jours après ma femme ! dit le vieillard, voila qui est étrange ; mon père et mon grand-père sont passés l'un et l'autre de vie à trépas trois jours après leurs femmes.
— Vous voyez ! s'écria l'astrologue d'un air triomphant.
— Et la comtesse? demanda le comte après un moment d'hésitation.
— La comtesse rendra son àme à Dieu avant qu'une année soit écoulée.
— Nous verrons bien si votre prédiction s'accomplit.
— Croyez-vous donc que je puisse m'égarer quand j'ai pour guide une science acquise par quarante années de veilles et d'observations incessantes ?
— Dieu me garde de douter de celte science, maître Oîivarius ; j'y ai foi au contraire, et c'est pour cela que je vous prie de me dire ce qu'il doit advenir de
mes fils et de mon nom quand je ne serai plus.
— Vous avez foi, dites-vous? reprit l'astrologue. Tant mieux, car sur ce point qui vous intéresse si fort, il faut que vous croyiez sans comprendre.
— Qui vous empêche de m'expliquer. ..
— Le langage des astres est resté impénétrable pour moi-même. Voila ce qu'ils m'ont annoncé. Vos deux fils mourront de omit violente et sans postérité.
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— Le nom de Fenestrange va donc s'éteindre? s'écria le comte avec un accent désespéré.
— Le nom de Fenestrange ne s'éteindra pas, reprit Olivarius ; il vivra longtemps et jettera un grand éclat dans les siècles à venir.
— Cependant, objecta le comte, la mort de mes deux fils...
— Ne vous ai-je pas dit qu'il fallait
croire sans comprendre?
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Le sire de Fenestrange s'appuya contre la saillie d'une fenêtre et resta longtemps plongé dans ses réflexions, promenant parfois des regards distraits sur la campagne, puis les ramenant vers la fenêtre que nous avons déjà signalée au lecteur, avec ses touffes de giroflée jaune jaillissant des fentes de la pierre.
L'astrologue, lui, s'était rejeté dans l'étude de son mystérieux manuscrit et avait déjà oublié jusqu'à la présence du comte.
Tout a coup le son du cor retentit et se
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répéta a trois intervalles égaux du côté de la tourelle du midi, celle qui servait communément de passage pour entrer au château et en sortir, parce qu'elle donnait sur le chemin le plus praticable de la montagne.
Aii troisième coup seulement, le comte sortit de sa rêverie et passant sa main sur son front comme pour chercher a réunir ses idées :
— Ah ! dit-il, ce cor m'annonce l'arrivée du sire de Garouge.
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Puis, s'adressantà l'astrologue
— Maître Olivarius, lui dit-il, tâchez de trouver le sens de celte étrange prédiction, et vous serez généreusement récompensé.
Il se dirigea vers la porte, reconduit par l'astrologue, et sortit pour aller recevoir l'hommage de son vassal.