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éclair brilla dans ses jeux noirs, et une ardeur qui avait quelque chose de sauvage dans son énergie colora tout a coup son visage et gonfla légèrement ses narines.
Raoul, lui aussi, avait remarqué l'effet que produisait sur son frère l'espèce d'hu- •miliation volontaire que subissait le seigneur de Carouge, et un sourire plein de fiel et de méchanceté illumina ses traits hideux.
La cérémonie de l'hommage achevée, le
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comte de Fenestrange, se conformant en toutes choses a la coutume observée alors, offrit l'hospitalité au sire de Carouge et a sa suite.
Celui-ci accepta, et s'étant fait remettre ses éperons et ceindre son épée, il entra dans le château à la droite du comte.
— Monseigneur, dit-il dès qu'on eut
pénétré dans la grande cour, ne pourraije donc présenter mon humble hommage à madame la comtesse de Fenes-
trange
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— Merci, merci, messire, repondit brusquement le comte, madame la comtesse est malade, couchée dans son lit, et le physicien a défendu que personne pénétrât dans sa chambre.
Puis lui indiquant du doigt la partie du
château qui lui était destinée a lui et a sa
suite, il donna ordre a quelques-uns de
ses serviteurs de les y conduire, et lui dit
adieu jusqu'à l'heure du dîner.
— Robert, dit le comte dès que les étrangers se furent éloignés, je suis bien
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aise que vous avez assisté a l'hommage du seigneur de Carouge, car depuis quatre ans que vous courez les pays étrangers, vous aviez oublié sans doute les détails de cette cérémonie et vous allez avoir besoin de vous les rappeler.
— Mais, mon père, répondit le jeune homme avec une légère teinte de dédain dans l'accent, je ne vois pas la nécessité d'occuper mon esprit de ces sortes de choses.
— Et moi, mou fils, je vous répète que
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la connaissance de ces usages vous est indispensable, puisque vous-même êtes appelé à rendre à notre seigneur suzerain l'hommage que nous venons de recevoir du sire de Carouge.
Robert demeura un instant comme anéanti a cette déclaration, et regardant fixement son père :
— Quoi! s'écria-t-il, rouge de colère, vous supposez que moi, moi Robert, moi un Fenestrange, j'irai m'agenouiller devant un homme, sans épée, sans éperons
et tète nue, comme celui-ci vient de le faire devant vous! Moi ! Mais vous ne sav^z donc pas une chose, mon père ? c'est que si je m'humiliais ainsi devant un homme, et qu'il osât le souffrir jusqu'au bout, la première chose que je ferais en me relevant, ce serait de lui plonger ma dague dans la poitrine!
Le comte écouta ces paroles avec un calme apparent, mais il était facile de voir, aux contractions de son visage et au frémissement de tout son corps, qu'un violent orage grondait dans son âme et allait éclater d'une façon terrible.
Tous les témoins de cette scène, connaissant l'impétuosité de son caractère, le regardaient avec une secrète terreur et attendaient en tremblant l'effet de la co* 1ère dont ses traits pâles et crispés trahissaient les symptômes.
Deux personnages surtout attendaient avec un vif intérêt l'éclat qu'il était facile de prévoir, mais animés tous deux de sentiments bien contraires : c'étaient Aïssa et Raoul.
La Candiote paraissait haletante de
crainte et d'anxiété, tandis qu'un espoir atroce rayonnait sur les traits de Raoul, qui regardait tantôt le comte, tantôt son frère, comme pour aiguillonner la colère qui bouillonnait en eux.
— Robert, dit le comte, après un long silence et avec un sangfroid dont chacun demeura stupéfait, je te pardonne le mouvement auquel tu viens de le laisser emporter, car je comprends qu'après une absence de quatre années tu sois devenu étranger aux usages de ton pays; mais je te pardonne a la condition que tu te rendras enfin a la raison et que tu te confor-
meras aux devoirs que subissent sans rougir les plus fiers et les plus illustres seigneurs. Tu ne me crois pas moins jaloux que toi-même de l'honneur de mon nom et de ma dignité d'homme, je pense, et pourtant cette hommage qui te révolte, je l'ai rendu jusqu'à ce jour sans croire m'abaisser, et je Tirais rendre encore aujourd'hui si je n'en étais empêché par làge, par les chagrins et par la maladie. J'espère qu'après cette déclaration, dont j'aurais pu me dispenser, tu n'hésiteras plus à obéir a l'ordre que je viens de te donner , et dans lequel tu dois voir un honneur et non pas une humiliation.
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Et il fit uq pas en avant pour faire comprendre au jeune homme que cette résolution était irrévocable et qu'il ne devait plus répliquer un mot. Mais Robert fit aussi un pas pour se rapprocher du comte, et baissant un peu la voix, mais sans rien perdre de sa fermeté dans l'accent :
— Mon père , dit-il , puisque c'est un si grand honneur et que je sais si peu l'apprécier, pourquoi ne pas confier cette mission a mon frère ? N'avez-vous pas témoigné vingt fois , par vos actes ou par vos paroles , que de nous d'eux il était voire préféré? pourquoi donc m'accorde*
riez-vous une telle faveur a sou détriment?
— Certes , je serais lier de l'accepter , répondit Raoul d'une voix insinuante; mais vous êtes mon aîné, Robert, et je craindrais, en prenant voire place dans une circonstance aussi grave , de vous faire injure et de vous abaisser dans l'estime des gens de la contrée.
— L'injure serait surtout pour notre seigneur suzerain, auquel je ne puis envoyer en mon lieu et place que celui qui représente immédiatement après moi le
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nom de Fenestraniie , et celui-là c'est l'aîné , c'est vous , Robert , dit le comîe d'un ton bref et inflexible ; songez donc a vous préparer pour parlir après-demain au point du jour.
— Eh bien , non ! s'écria Robert avec énergie, je ne partirai point.
— Vous ne m'obéirez pas! dit le comle en palissant de colère.
— IVon ! répéta le jeune homme en s'exallant de plus en plus; j'ai vingt ans, je
suis un homme , je ne me laisserai pas tyranniser comme ma mère , que vous torturez depuis de longues années sans pouvoir donner un motif a vos indignes traitements.
— Malheureux ! malheureux ! pas un mot de plus, s'écria le comte ; ne réveille pas de pareilles pensées dans mon âme , ne prononce pas le nom de ta mère.
— Oh ! il y a assez longtemps que je me tais, mon père, il y a assez longtemps que je souffre des douleurs de ma mère, que je
m'indigne de l'état d'isolement et de séquestration où vous la tenez avec une cruauté sans exemple ; j'irai jusqu'au bout, et je vous prierai humblement de déclarer ici, devant tous, ce que vous avez à reprochera ma mère; que l'on sache une bonne fois si vous êtes un époux offensé ou un tyran injuste.
A ces paroles hardies , s'adressaut à un homme tel que le comte, habitué a commander la crainte et le respect , tout le monde trembla pour Robert... Aïssa le contemplait à la fois avec un sentiment d'appréhension et d'orgueil ; Raoul seul
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semblait impassible ; il suivait cette lutte avec l'indolente insouciance du joueur qui se sent assuré du gain de sa partie.
— Ptobert , dit le comte d'une voix sourde et solennelle qui laissait pressentir quelque grande détermination , pour la deuxième fois je t'impose silence ; fais attention qu'un mot de plus...
— Mon père? interrompit vivement le jeune homme, je vous dois le respect, et je serais au désespoir de m'en écarter; mais je dois aussi, je dois surtout amour et dévoûment a ma mère, a ma mère qui
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souffre el dont nul ne prend la défense. Je vous en supplie donc de nouveau , mon père, diles-nous les griefs qui ont déterminé de votre part une conduite dont gémissent vos parents et vos amis , et qui vous attire le blâme de tous ; ou plutôt déclarez que vous allez rendre enfin à votre épouse, non-seulement sa liberté, mais les égards et les honneurs auxquels elle a droit , et qu'elle n'a jamais pu démériter, j'en jurerais sur le corps du Christ!
Le comte garda un instant le silence , fixa ni sur Robert un regard dont l'exprès-
sion morne et écrasante eût glacé le sang dans ses veines s'il n'eût été d'une nature aussi intrépide , aussi inébranlable que son père lui-même; puis, faisant un geste solennel et s'adressant a tous ceux qui l'entouraient :
— Vous avez tous vu et entendu ce qui vient de se passer ici, dit-il d'un ton calme et imposant, vous avez été témoins des désobéissances répétées de ce fils révolté et de la patience inouïe dont j'ai fait preuve en l'écoutant. J'en suis fort aise, car vous allez être juges du châtiment que va recevoir son insolence , et vous pourrez attester partout qu'il l'a bien mérité.
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Puis s'adressât! t à un homme d'armes qui se tenait derrière lui :
— Bertrand , lui dit-il, le pont-levis estil relevé?
— Oui, monseigneur.
— Va donner l'ordre qu'il soit baissé a l'instant même.
L'homme d'armes jeta sur Robert un
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regard plein de trisiesse et se dirigea vers la tourelle du midi.
— Jehan, dit alors le comte à un autre serviteur, lu connais le coursier favori de Robert?
— Oui, monseigneur.
— Tu vas le seller , le harnacher et le conduire près du pont-levis qu'on abaisse en ce moment.
Jehan se rendit aux écuries sans répondre un mot.
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Aïssa était vivement émue, mais quelque chose d'ardent et d'enlhousiaste éclatait sur son fronl;elle paraissait grandir et s'exalter à mesure que Forage approchait.
— Et maintenant, Robert, dit le comte a son fils...
— Mon père, interrompit fièrement Robert , épargnez-vous une peine inutile ; vous me chassez , je l'ai compris et je me résigne. Aussi bien , il n'en saurait être
autrement maintenant que j'ai osé parler haut ; et si ce n'était aujourd'hui, ce serait
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demain, après-demain ou dans huit jours, car tant que je serais demeuré sous ce toit , je vous aurais demandé compte des souffrances de ma mère.
Le vieillard lui montra par un geste impérieux la tourelle du midi , où piaffait déjà son cheval tenu en bride par Jehan , puis, faisant signe a Raoul de le suivre, il s'éloigna et disparut bientôt avec sa suite, laissant Robert seul avec Aïssa au milieu de la vaste cour.