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— Ne le nie pas. Je le vois malgré tes efforts pour me le cacher. Réponds-moi donc : tout a l'heure, j'ai entendu dans la cour des voix qui semblaient animées par la colère; parmi ces voix, j'ai distingué celle du comte , mon époux. Que s'est-il donc passé, et quel nouveau malheur s'est abattu sur celle maison ?
— Hélas ! je n'ai rien , rien absolument pour m'attrisler, madame, répondit Marthe d'un air contraint, et quant a ces voix que vous pensez avoir entendues, je crois bien que vous êles dans l'erreur.
— Tu cherches a me tromper, Marthe ,
reprit la comtesse ; il est donc survenu quelque chose de grave, je n'en doufe plus maintenant. Je t'en supplie, ma bonne Marthe, parle sans tarder, dis-moi ce qu'il y a, car je te jure que la vérité , si cruelle qu'elle soit, ne saurait me faire autant de mal que l'incertitude et l'appréhension où tu me mets par ton silence.
— Puisque c'est ainsi, madame, dit Marthe en arrêtant son rouet , je vais donc tout vous dire.
Parle, Marthe, et ne crains pas de
déchirer mon cœur ; n'est-il pas accoutumé à la souffrance?
— Voyons , madame , calmez-vous ; puisqu'il faut l'avouer , vous avez bien entendu. Une querelle violente a eu lieu tout a l'heure dans cette cour/ presque sous vos fenêtres,.. M. le comte s'est emporté, et dans sa colère...
Achève!
— Eh bien ! poursuivit Marthe d'une
voix altérée , il a chassé l'an de ses fils de
Fenestrange.
— Un de ses fils! lequel? demanda la comtesse avec une vivacité dont on l'eût crue incapable.
— Messire Robert , répondit Marthe en baissant la voix.
La comtesse retomba dans l'inertie dont elle venait de sortir un instant, puis elle murmura d'une voix brisée :
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— Je devais m'y attendre ; Robert , le seul être qui m'aime ici , le seul cœur au monde qui batte à l'unisson du mien ; Robert, qui venait voir de loin en loin la pauvre recluse , malgré la défense de son père! Oui , cela devait être.
— Consolez-vous, madame, dit Marthe, en pressant dans ses grosses mains la main blanche et maigre de sa maîtresse. Mon Dieu ! je sais que le bien qu'on a ne dédommage pas de celui qu'on a perdu... mais , enfin , ne vous resle-t-il pas votre îils Raoul?
— Raoul ! répéta froidement la comtesse.
Elle sembla lutter pour comprimer je ne sais quel sentiment pénible qui gonflait sa poitrine ; puis elle reprit plus froidement encore :
— Raoul ne m'aime pas.
— Ysongez-vous,madame la comtesse?.
Yous dites...
— Je dis que Raoul ne m'aime pas. Et d'ailleurs , ajouta-t-elle après un silence , cela doit être ainsi.
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— Oh ! pouvez-vous croire.
— Cela félonne qu'une mère puisse parler... et penser ainsi de son ûls... c'est que tu ne sais pas...
Marthe attendit avec anxiété que la comtesse continuât; niais celle-ci , s'arrêta ni brusquement:
— Dis-moi ; Marthe , crois-tu que la résolution du comte soit inébranlable et que ce départ. . .
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— Ah! madame, M. le comte ne pardonnera jamais à messire Ilobert , car il a osé lui reprocher sa conduite à votre égard devant tous ses serviteurs réunis. Oh! si vous l'aviez entendu vous plaindre, vous défendre !
— Pauvre enfant! il m'a défendue! Tu dis vrai, Marthe, et c'est un malheur irréparable : le comte ne lui pardonnera jamais cela.
11 y eut un moment de silence ; puis la comtesse reprit :
— Aïssa é lail- elle présente a cette altercation ?
— Oui , madame.
— Et qu'a- 1- elle dit ? Car elle aime mon Robert . elle.
— La colère de M. le comte était si grande, qu'elle n'a osé la braver, quoiqu'il ne soit pas facile de faire trembler cetb* jeune fille, vous le savez.
— Hélas ! jusqu'à ce jour, j'étais la seule a souffrir dans celte maison; mais elle
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aussi va savoir désormais ce que c'est que le malheur. Pauvre Aïssa'
— Oui, sans doute, c'est une bonne personne, dit Marthe, car elle vient vous voir souvent ; elle cause avec vous et vous témoigne de l'intérêt ; mais il y a quelque chose qui m'étonne et me met en défiance vis-a-vis d'elle, c'est de la- voir toujours sérieuse, toujours réfléchissant, a un âge où les jeunes filles ont coutume de rire et de parler un peu a l'aventure.
— Si Aïssa diffère des autres jeunes
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filles par son caractère , il y a pour cela une raison que tu devrais comprendre, Marthe. Ne sais-tu pas qu'elle est loin de son pays, séparée de sa famille qu'elle ne reverra probablement jamais!
— Vous avez raison, madame, répondit Marthe, mais parlons un peu de vous ; car c'est Ta ce qui m'intéresse le plus, vous le savez bien, n'est-ce pas? Voyons, ma bonne maîtresse, est-ce que vous serez toujours dévorée par la tristesse comme je vous vois depuis que je suis a votre service... et il y a bien longtemps de cela!
— Toujours? répéta la comtesse, dont
les traits altérés s'éclairèrent subitement d'un rayon d'espoir; peut-être!... Il va un homme au monde qui ma fait un serment solennel, un homme dont j'attends le retour avec confiance et qui pourrait changer en un instant toute ma destinée.
— Hélas! madame, dit Marthe, voilà quinze ans que vous me parlez de cet homme, et je ne le vois pas venir.
Et elle jeta sur la comtesse un regard attendri, en faisant un signe de tête qui voulait dire :
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— Pauvre fenr.ne ! la tête se perd
— Oh ! il viendra, je n'en doute pas, dit la comtesse, car il sait que de son retour dépend plus que ma vie, et il mra juré sur son salut éternel...
— Mon Dieu, je crois comme vous qu'il n'est pas homme a manquer a sa promesse, répliqua Marthe se prêtant avec complaisance à ce qu'elle prenait pour l'aberration d'un esprit affaibli, mais il y a parfois des obstacles plus forts que la volonté : la morl nous attend souvent au
coin où nous comptons le moins la rencontrer, et en vingt années
— C'est vrai, s'écria la comtesse, je n'avais pas songé a cela.
Et se frappant le front d'un geste désespéré :
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, mon Dieu!
s'il était mort!
Elle resta longtemps dans cette posi-
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tion, le front contracté par une pensée pénible.
— Madame, reprit Marthe au bout d'un instant , voici l'heure de prendre votre deuxième repas, je vais donner des ordres pour cela.
El elle sortit.
La comtesse n'avait pas entendu les dernières paroles de Marthe; elle ne s'aperçut pas davantage de son absence. Elle
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continua a s'entretenir avec elle- i
poursuivant une pensée fugitive, un rêve peut-être... Mais qu'importe? Il était aisé de voir, au rayonnement de son visage, que ce rêve lui tenait lieu de réalité, et que cette pensée la faisait vivre.
Dès que Marthe eut disparu, la plaque de fer ciselé qui couvrait le fond de l'immense cheminée tourna sur elle-même et jeta dans la chambre, a deux pas de la comtesse, quelque chose qui roula en cabriolant. En y regardant de près, on reconnaissait dans cet objet une créature humaine, laquelle n'était autre que Cloche pain.
— Qu'esl-ce que cela signifie? s'écria la comtesse; Clochepain dans ma chambre, et par celte cheminée!
— Je vais vous expliquer cela, madame la comtesse, répondit Clochepain sans se déconcerter et en essuyant ses vêtements tout maculés de poussière; je dois vous dire d'abord que mon petit camarade Lorenzino et moi avons parcouru cent fois le château dans tons les sens, si bien que nous avons fini par découvrir une de ces voies souterraines qui aboutissent de cette tour dans la en m pagne, que les gens de guerre appellent Croûtes, et que tout le
inonde ici croyait bouchées depuis longtemps.
— Mais cela ne m'explique pas...
— Jusqu'à présent le passage de la Croûte ne m'avait servi qu'à venir attraper de temps à autre à Fenestran^e quelques menues provisions quand la misère se faisait trop sentir là-bas ; oh ! mais pour moi, pour moi seul, je n'aurais jamais eu l'indélicatesse de rien prendre pour mon oncle; mais cette fois, ça m'a servi à vous rendre service, madame la comtesse.
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— A moi ! • .
— Vous savez que depuis quelque temps on ne laisse entrer personne au château, pas même Clochepain, et c'est la ce qui me scandalise le plus ; cependant j'avais absolument besoin de vous voir pour vous remettre des papiers. . .
— Des papiers, dis-tu? D'où viennentils? s'écria la comtesse en se redressant tout a coup sur son fauteuil.
— Oh ! de très loin, a ce qu'il parait
— Mais qui le les a remis?
— Un ami de mon oncle Guiscard, un certain Gauthier, qui m'a recommandé très fortement. . .
— Gauthier! Gauthier! Oh! je savais bien, moi, s'écria la comtesse avec exallalion, je savais bien qu'il reviendrait! Enfin, Raoul , cet enfant maudit, je vais donc pouvoir!... Mais donne, donne donc ces papiers.
Glochepain dressa l'oreille.
La comtesse arracha la lettre des mains
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de Clochepain et voulut la lire; mais après plusieurs tentatives inutiles, elle murmura en laissant retomber ses bras avec
découragement
— Impossible! mon Dieu! impossible, la lumière s éteint dans mes veux.
Puis jetant tout a coup un cri d'espoir :
— Clochepain, dit-elle à l'enfant, je n'oublierai p;is ce que tu viens de faire pour moi et je l'en récompenserai , je te le jure ; oh ! oui, je te récompenserai au-
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delà de tout ce que tu peux, -espérer... et maintenant, veux-tu rue rendre un second service ?
— Tout ce que vous voudrez, oiadarne la comtesse.
— Tu connais ceite jeune fille qu'on nomme Àïssa la Candiote?
— Qui ne la connaît pas ici ?
Eh bien! va la trouver de ma part,
et dis-lui de se rendre près de moi a L'instant, a l'instant même, tu entends !
— J'y cours , madame la comtesse, j'y cours.
Et Clocliepain se dirigea du côté de la porte, beaucoup moins vite cependant qu'on ne l'eut supposé a l'entendre, et il murmura tout bas en passant devant la plaque de la cheminée, qui avait repris d'elle-même sa position naturelle :
Tiens, tiens, il parait que ces papiers-
là pourraient bien faire du tort a messire Raoul, l'assassin de Briquet. . . Il faut que je sache ce que c'est, et si je puis aider à la chose. . .
Il s'élança dehors, et on l'entendit descendre quatre a quatre les degrés de l'escalier.
la