CHAPITRE HUITIEME
Mil
l*e fils chassé.
Le SQleil avait disparu depuis longtemps, la nuit commençait a venir; dans un coin de la grande cour de Fenestrange, deux ombres se dessinaient vaguement sous le feuillage de deux chênes d'égale
grosseur, et dont la plantation devait remonter a plus d'un siècle, à en juger par l'ampleur de leur tronc et l'immense envergure de leurs branches. Ces deux ombres étaient Robert et Aïssa.
A vingt pas d'eux , cinq a six valets étaient groupés autour du cheval de Robert, tenant en main des torches dont la clarté vacillante jaillissait de temps a autre jusqu'aux deux jeunes gens et découpait vivement leurs silhouettes, qui se replongeaient aussitôt dans l'ombre.
— Robert, disait Aïssa, je ne déplorerai
pas ce qui vient de se passer entre toi et ton frère ; a quoi bon ? la chose est accomplie, n'y songeons plus que pour chercher les moyens d'atténuer le mai qui pourrait résulter de ton départ. D'ailleurs, qui sait? ce que nous considérons aujourd'hui comme une catastrophe, amènera peutêtre pour toi quelque résultat magnifique et imprévu.
— Je n'osais te dire ma pensée, Aïssa, répliqua Robert, mais elle s'accorde trop bien avec la tienne pour que je ne t'en fasse pas confidence. Eh bien ! au moment même où mon père me chassait de sa de-
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meure, j'ai ressenti tout a coup, au lieu de la douleur que j'aurais dû éprouver, comme une joie secrète et uu pressentiment intérieur qui me montrait dans ce coup inattendu la source de quelque brillante et mystérieuse destinée. J'ai compris mieux que jamais, au sentiment plein d'ardeur et d'indépendance qui faisait bondir mon cœur, que j'étais appelé a un autre rôle que celui de vivre immobile et sans éclat derrière les murailles d'un vieux château.
— Cet événement est donc doublement heureux, reprit Aïssa, car il t'a révélé le
secret de ta force et te jette dans la seule voie où tu puisses trouver un sort a la
hauteur de ton caractère et de ton intelligence.
Elle reprit après un moment de silence :
— Écoute-moi, Robert, je t'aime depuis le jour où je t'ai vu pour la première fois ; mais je ne t'aime pas d'un amour ordinaire ; il ne me suffit pas, comme aux autres femmes, d'éprouver près de toi toutes les extases d'une passion partagée, de
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tentendre me dire, de cette voix toute chargée de tendresse, que ton cœur et ton âme sont à moi pour l'éternité; non, Piobert, ce bonheur, si immense qu'il soit, ne saurait combler une ambition comme la mienne. Du jour où j'ai compris que tu étais tout pour moi, j'ai résolu de consacrer aux intérêts de ta gloire et de ta grandeur tout ce que Dieu a mis en moi d'intelligence et d'énergie; je me suis juré a moi-même de doubler ta force en joignant a tes facultés celles dont Dieu m'a douée et dont l'expérience et la comparaison m'ont appris h connaître la valeur. Quelque chose me dit que je ne suis pas une femme vulgaire: je sens palpiter du fond
de mon âme une audace et une énergie qui, j'en suis sûre, serviront puissamment a ta fortune. Robert, mets pour un instant sous tes pieds l'orgueil de ton sexe et ne t'étonne pas de ce que je vais te dire, car c'est la vérité que tu vas entendre. Depuis quelques mois surtout, j'ai sérieusement réfléchi, et je me suis convaincue d'une chose, c'est que je te suis indispensable et que tu ne peux rien faire abandonné a tes seules forces. Tu es brave, Robert, tu es hardi et aventureux ; mais tu te jettes dans la bataille pour le seul plaisir de la lutte ; mais tu cherches les aventures pour la seule joie de vaincre des obstacles et de braver des périls. Il te
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faut quelqu'un près de loi pour donner une valeur a ces précieuses qualités, pour te marquer un but et te tracer ia ligne par laquelle tu devras y atteindre. Eh bien, ce rôle, c'est moi qui le prendrai, moi qui me sens un courage à tout entreprendre, une force de volouté a feindre tous les sentiments, a comprimer toutes les émotions. Robert, m'acceptes-tu pour conseil et pour aide dans tout ce que tu voudras entreprendre?
Robert resta quelques instants sans répondre.
" — Oui, Aïssa, dit-il enfin en prenant la
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main de la jeune lille ; oui, j'accepte. Mon orgueil s'est révolté d'abord comme tu l'as deviné; mais plus j'y songe, plus je suis pénétré de la justesse de tes paroles ; plus je suis forcé de reconnaître qu'il faut une volonté a la fois intelligente et dévouée pour diriger ma force et mon courage.
— C'est bien , dit Aïssa , je n'attendais pas moins de la noblesse de ton caractère; et maintenant, entendons-nous sur ce que nous avons a faire chacun de notre côté.
— Avant toutes choses, dit Robert, ne songes-tu pas a quitter ce château pour
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me suivre? En quoi pourras-tu m'être utile si tu restes loin de moi?
— Au contraire, répondit Aïssa, c'est ici seulement que je puis veiller a tes intérêts. Tu as dans ce château un ennemi redoutable, car il est lâche et profondément perfide : c'est Raoul, c'est ton frère. Voilà le vrai, le seul danger qui te menace en ce moment, et crois-moi, ce n'est pas trop de nous deux pour le combattre.
— Raoul ! murmura Robert d'une voix sombre; qui m'empêche d'en finir d'un
seul coup avec lui, eu le contraignant, par quelque insulte éclatante, a croiser son épée avec la mienne !
— Tuer ton frère! Non, nou, dit Aïssa, ce serait attirer sur ta tête la réprobation universelle , ce serait briser ta carrière pour toujours. Il est un moyen plus prudent et aussi sur, c'est de toujours nous tenir sur nos gardes ; c'est de veiller sans cesse, de nous mettre en mesure de l'écraser le jour où il voudra entrer ouvertement en lutte contre toi. Pour cela^ voilà ce que nous avons a faire. Toi, tu emploieras ton courage, l'influence de ton
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nom a te créer une puissance pour pouvoir, le jour venu, combattre la force par la force. Moi, je vais rester ici, faire face à Raoul , pour déjouer par la ruse toutes les noirceurs et les perfidies que pourra lui suggérer son caractère infernal.
— Ah ! dit Robert, j'ai en tète un projet magnifique, et je te jure que d'ici peu, l'éclat de mon nom rejaillira jusqu'en ces lieux ; je pars de ce château , seul et sans cortège, mais j'y reviendrai puissant et terrible, et alors malheur a ceux qui auront osé s'attaquer a moi. Mais toi, Aïssa, te laisser seule ici, seule avec Raoul, dont
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rame est capable de toutes les infamies, et qui a conçu contre toi une haine mortelle, ce serait vouloir ta perte, non, non, je ne puis m'y résoudre.
— Je resterai, dit Aïssa avec* fermeté, car ton intérêt l'exige, car ta fortune], ta grandeur, ton avenir, tout réside pour toi dans la possession du nom et du château de Fenestrange. Le nom, dont l'éclat seul est déjà une puissance, le château , qui , dans les mains d'un homme de la trempe, peut devenir le nid de l'aigle planant sur toute une contrée qu'il tient immobile et tremblante sous sa serre, tout cela est a
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toi aujourd'iiui ; mais tout cela peut réchapper par quelqu'une de ces perfidies profondes et imprévues qui jaillissent si souvent du cerveau de ce Raoul maudit.
Il faut quelqu'un pour le surveiller sans relâche, pour le deviner, pour prévenir ou déjouer ses tentatives; je resterai donc, et sois tranquille, je saurai bien me défendre contre lui. D'ailleurs, n'ai-je pas une protection dans les six hommes d'armes que tu as ramenés avec toi en rentrant dans ce château et qui me sont aussi dévoués qu'a toi même?
— Aie soin qu'ils ne te laissent jamais
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seule, dit Robert, et surtout ne t'éloigne pas de Fenestrange sans qu'ils t'accompagnent, car Eustaclie d'Auberticourt rôde aux environs avec sa bande de routiers, et ce sont de vrais dénions dont il ne faut attendre ni respect, ni pitié.
— Je serai prudente, chasse donc toute inquiétude de ton esprit.
Robert se tut encore quelques instants, puis il reprit avec un peu d'hésitation :
— Je suis a peu près rassuré sur ce