CHAPITRE DEUXIEME
Briquet.
Gomme Gauthier allait prendre [la parole, Guiscard lui posa la main sur le bras. .
— Un instant, dit-il; avant de prononcer un seul mot, donne-moi un morceau
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de pain ; car maintenant que j'ai reconnu en toi un ancien ami, je puis franchement t'avouer qu'il n'y en a pas une bouchée dans la maison.
— Excepté celui qui est si dur, dit Gauthier.
— Ni dur, ni tendre; voila vingt-quatre heures que j'en ai oublié le goût.
— Que ne me disais-tu cela plutôt, mon pauvre Guiscard, s'écria Gauthier.
El tirant son pain du bissac, il le posa
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devant son ancien compagnon d'armes et se disposa enfin à parler.
— Un instant encore! s'écria Cuiscard tout en enfonçant dans le pain soir deux rangées de dents blanches, si je n'ai rien sur l'estomac, j'ai quelque chose sur le cœur, une petite délie que j'ai hâte de payer.
Et il allongea vivement la main pour s'emparer de son neveu; mais celui-ci, qui ne le quittait pas du regard depuis un instant, bondit lestement en arrière, et en deux sauts se trouva hors de l'auberge.
— Ah! petit oncle Guiscard, dit-il alors en ricanant, vous vouliez me prendre en traître, ça n'est pas gentil.
— Oh! je te rattraperai, dit Guiscard avec un geste de menace, et je te ferai repentir du tour que tu m'as joué.
— Eh ! que t'a-t-il donc fait , le pauvre garçon? demanda Gauthier.
— Ce qu'il m'a fait? s'écria Guiscard hors de lui ; mais il m'a empêché de prendre cet excellent pain noir, quand la faim me dévorait les entrailles.
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— Bah ! ne pense plus qu'à manger et laisse-le tranquille; il y a plus de malice que de méchanceté dans son fait.
— C'est possible, mais je n'en jurerais pas; car je n'ai jamais pu parvenir à déchiffrer son caractère, quoiqu'il soit mon neveu, et le diable lui-même serait bien
embarrassé de dire ce qu'il a au fond de
Iié ame.
— C'est justement ce qui me rassure a l'égard du malin esprit, dit Clochepain : ne connaissant pas mon côté faible, il ne saura comment m'attaquer.
Guiscard haussa les épaules et se rassit, renonçant à poursuivre Clochepain qui, à ce jeu, devait avoir sur lui tout avantage.
— Allons, parle, je t'écoute, dit-il a Gauthier.
— Apprends-moi d'abord, répondit celui-ci, quelle est la position de la comtesse deFenestrange et comment elle est traitée par son mari.
— Cette position est tout ce qu'il y a de plus triste, dit Guiscard ; la pauvre comtesse vit isolée dans une tourelle du châ-
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teau, ne voyant jamais son mari et privée de l'affection de ses enfants, qui ont reçu de leur père l'ordre de ne jamais paraître devant elle. Bref, elle vit séparée du monde comme une pestiférée, comme si le pape avait jeté sur elle l'anathême et l'excommunication. Personne ne l'approche qu'une domestique chargée de la servir.
— Quoi ! pas un être dans ce château ne prend intérêt à cette pauvre femme?
— Une personne, oui, une seule, dit Gùiscard, semble s'intéresser a elle et va lui rendre visite quelquefois ; c'est une
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jeune fille, une étrangère, qui vient des pays lointains et qu'on nomme Aïssa la Candiote.
— La Candiote? dit Gauthier.
— Elle est arrivée un jour au château, amenée par Robert de Fenestrange et plusieurs autres chevaliers normands , qui , dans une expédition maritime, l'avaient enlevée, dit-on, à une galère turque qui la conduisait au sérail du grand seigneur. C'est une jeune fille d'une grande beauté, mais d'une beauté étrange et d'un caractère trop sérieux pour son âge.
— Et elle ose voir fa comtesse, malgré
les ordres du comte de Fenestrauge?
— Elle exerce, dit-on, un empire inexplicable sur tous les habitants du château et sur le comte lui-même, qui ferme les yeux sur ses visites a la comtesse.
— Quand je suis parti, dit Gauthier, les deux fils du comte étaient deux enfants au berceau; que sont-ils devenus en grandissant ?
— Robert, l'aîné, a tout le caractère des Fenestrange, en même temps que le
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physique. Il est grand , bien fait et fort beau de visage , avec une épaisse chevelure noire, des yeux noirs et des traits pâles. Violent et emporté comme son père, il est doué comme lui d'un grand cœur, d'un courage a toute épreuve et d'une haute intelligence. Il est aimé de tous les vassaux de Fenestrange, et très recherché des gentilshommes de la contrée, qui vautent tous sa franchise et sa loyauté. Au reste, grand amateur de voyages et chercheur d'aventures, il a fait entr'autres une absence qui n'a pas duré moins de quatre années, et il n'est de retour que depuis peu.
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— Et Raoul ? demanda Gauthier avec une expression de vive curiosité.
— Oh IJjRaoul , c'est tout autre chose, dit Guiscard en baissant un peu la voix ; celui-là, au contraire, n'a rien de ce qui a distingué de tout temps les Fenestrauge. Entre nous, il n'est pas beau et il a l'air sournois en diable. Quand il passe a cheval dans un champ au milieu des malheureux occupés a la moisson , il les regarde tous l'un après l'autre avec un grincement de bête fauve comme s'il ruminait quelque mauvais coup. Aussi tous tremblent quand ils l'aperçoivent, et nul ne lèverait les yeux sur lui pour un trésor. Il est vrai de
dire que leur terreur n'est pas sans motif, et qu'il a parfois cruellement maltraité plusieurs d'entre eux. Enfin, quoique tout jeune, puisqu'il a vingt ans a peine, juste un an de moins que son frère , il se plaît dans le mal et semble y trouver tout son plaisir.
— Les deux frères s'aiment-ils au moins ?
— Non ; Robert témoigne beaucoup d'iiidiiTérence pour Raoul , mais Raoul éprouve pour son frère une haine profonde et d'autant plus redoutable qu'il la
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dissimule de manière à tromper tous ceux qui n'ont pas pénétré son caractère.
— Oui , oui , cela devait être, murmura Gauthier comme se parlant a lui-même.
— Tiens, reprit Guiscard, tu sais qu'on ne m'a jamais reproché de manquer de courage , eh bien ! je te jure que je ne puis voir passer cet homme devant mon auberge sans trembler comme une femme.
— G'est pourtant vrai, dit Glochepain en haussant les épaules.
— Tu es donc bien brave, toi? lui demanda Gauthier.
— Moi , brave ! oh ! non , mais je suis aussi sournois que messire Raoul de Fenestrange, quand ça me convient; voila pourquoi, au lieu de le craindre, comme mon oncle Guiscard, je n'ai pas hésité a lui déclarer la guerre... oh ! mais tout bas, au fond du cœur, et nous verrons qui des deux aura le dessus.
— Ah ça ! tu lui en veux donc, toi, à ce Raoul?
— Oh ! oui , je lui en veux , dit Clochepain en serrant les dents.
— Que t'a-t-il donc fait?
— Je vais vous le dire. J'avais un chien qui se nommait Briquet et que j'aimais encore plus que mon oncle Guiscard, un beau chien au poil long et soyeux, taché de noir et blanc , qui n'aimait que moi , me suivait partout, léchait ceux qui m'aimaient, mordait ceux qui voulaient me battre, enfin un frère plutôt qu'un chien. Je l'aimais tant, voyez -vous, que j'aurais donné un des yeux de ma tête pour sauver sa vie, si elle eût été en danger. Or, un jour que je courais par la forêt avec
Briquet, voila que je me trouve tout a coup i *
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face a face avec ruessire Piaoul et cinq a six gentilshommes qui chassaient le sanglier avec lui. Malheureusement pour moi, ils avaient perdu la trace de l'animal et rentraient au château tout maugréants. Je me range humblement pour leur faire place, et mon pauvre Briquet, comme s'il eûl compris le danger qu'il courait en ce moment, vint se ranger et s'aplatir à mes pieds, léchant ma chaussure et levant sur moi un œil craintif. Comme il était de très méchante humeur, messire Raoul me détacha en passant un coup de houssine qui me fit jaillir le sang du visage; la souffrance fut vive, mais je m'y attendais; je ne souillai mot, espérant que sa colère al-
lait se passer ainsi. Je me trompai ; il aperçut Briquet.
— Messeigneurs , s'écria-t-il d'un air tout joyeux, il me vient l'idée d'une récréation tout à fait divertissante.
Je me sentis frissonner jusqu'à la racine des cheveux.
Tout le monde fit cercle autour de lui.
— Le sanglier nous a échappé, dit-il, et cependant je ne veux pas que nous rentrions au château sans rapporter un gibier
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quelconque. Eh bien ! au lieu d'un sanglier, ce sera un chien , celui que vous voyez couché aux pieds de cet imbécille.
Il appela un de ses valets et , lui désignant Briquet, donna ordre qu'il fût suspendu a une branche d'arbre, la tête en bas.
Je connaissais messire Raoul, je compris que toute prière serait superflue et que mon pauvre Briquet était bien perdu sans ressource ; mais je voulus lui donner un avertissement pour qu'il s'en souvînt un jour.
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— Monseigneur, lui dis-je , je vous en supplie dans votre intérêt même, ne faites pas de mal a ce pauvre chien , le seul ami que j'aie au monde ; quelque chose me dit que cela vous portera malheur.
— Allons, dépêche-toi, dit-il au valet, et si ce misérable ajoute un mot, qu'on le mette à la place de son chien !
Le valet prit le pauvre animal , qui me jeta des regards lamentables pour me reprocher de l'abandonner lâchement, lui qui m'avait si souvent défendu au péril de sa vie, et bientôt je le vis suspendu a un arbre par les deux pattes de derrière.
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— Maintenant, dit messire Raoul, nous allons nous mettre à vingt pas et éprouver notre habileté en lançant l'un après l'autre nos couteaux de chasse sur cet animal.
Cette proposition fut accueillie avec transport et le jeu commença aussitôt.
Mon premier mouvement fui de fuir pour ne pas entendre les cris de mon pauvre Briquet, qui courait la chance d'être mis en lambeaux avant de mourir; mais une réflexion me retint.
Déjà mon cœur s'était ouvert a l'idée de la vengeance ; je voulus le remplir de
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ma douleur et de ma haine pour qu'il ne pût jamais oublier ni pardonner. Je restai donc ; seulement je me retournai , car je sentais la sueur inonder mon visage , et je crois que je serais devenu fou si j'eusse regardé cette terrible scène.
Gela dura une heure ! une heure pendant laquelle j'entendis vingt fois mon chien, quand une lame l'atteignait, pousser des hurlements qui me donnaient comme un vertige dans l'âme. Oh ! les terribles serments de vengeance que je fis durant cette heure !
Enfin, ils partirent, emportant avec eux
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lecada vre de mon pauvre Briquet, el moi je rentrai ici en pleurant. Vous savez maintenant pourquoi j'ai déclaré une guerre a mort à messire Raoul de Fenestrange.
Après ce récit , Clochepain se tut et devint tout rêveur.
— Imbécille ! murmura Guiscard en passant sa main sur ses yeux, ne voilà-t-il pas que je pleure aussi, moi !... pour un chien!... Il est vrai que c'était une belle et bonne bête que Briquet.
Puis s'adressant à Clochepain : *
— Allons, lui dit-il, arrive ici, je le par-
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donne ton espièglerie, car après tout, tu as du bon , sauf que tu es un peu fou de parler de guerre entre toi et messire Raoul.
— Ah ! vous croyez que je suis fou , dit Clochepain en regardant fixement son oncle , eh bien ! c'est ce que nous verrons plus tard, si nous avons a vivre tous les deux.
— Y penses-tu? dit Guiscard, un pauvre misérable comme toi : petit, chétif, sans sou ni maille, oserentrer en lutte avec un Fenestrange, qui double sa puissance et