MUTINERIE DES BATAILLONS PARISIENS I
citoyens de Caen pour armer, avec leurs fusils, le contingent de la Manche. Il revint sur le même objet, dans la lettre qu'il adressa à Oudot, aussitôt son arrivée à Caen.
Votre présence en la ville de Caen suffit pour nous rassurer sur sa situation. Vous compterez sans doute, au nombre des mesures urgentes de salut public, la prompte exécution des lois dans cette ville, le désarmement des citoyens qui ne marchent pas aux frontières, la remise des piques et armes superflues entre les mains des sans-<uIottes, l'arrestation des gens suspects. C'est ainsi que vous réduirez les méchants à la nullité, que vous rendrez aux patriotes toute leur énergie et préparerez le triomphe de la liberté.
Le désarmement présentait de grosses difficultés, si on le représentait comme une mesure de précaution et de défiance ; aussi le Comité s'en remettait-il à la prudence de ses députés. Là encore Lindet usa de ménagements et obtint le résultat demandé en ne s'adressant qu'au patriotisme des Caennais.
On ne cessait de me parler, dit-il, depuis notre arrivée, de faire désarmer les citoyens de Caen. Cette mesure me semblait injuste; elle pouvait aigrir et indisposer violemment les esprits et les porter à des excès qu'il aurait été difficile et douloureux d'avoir à contenir. Elle n'aurait point été utile : les citoyens auraient rompu et brisé leurs armes avant de nous les remettre; la République n'en aurait pas profité; je bravais les dénonciations faites à la Convention et aux sociétés populaires , j'attendis l'envoi et la publication de la loi concernant la levée des citoyens de la première réquisition.
Je fis alors assembler toute la garde nationale sous les armes ; elle était composée de 7,000 à 8,000 hommes, dont les deux tiers étaient armés de fusils. Je leur exposai que plusieurs bataillons du Calvados étaient chaque jour exposés sur les frontières au feu de l'ennemi, et n'avaient pas d'armes pour lui répondre ; que nous avions dans l'armée du Nord plus de 9,000 de nos frères qui manquaient de fusils. Je les invitai, au nom de la patrie, de s'empresser d'armer les bras de leurs défenseurs. On me répondit par des acclamations.
Je fus le soir à l'Assemblée du peuple ; j'adressai aux citoyens les plus vives, les plus pressantes exhortations, je leur demandai avec instance des armes et des moyens pour les défendre.
Je fis publier le lendemain une proclamation portant invitation à tous les bons citoyens d'offrir leurs fusils à la patrie paur armer les volontaires servant dans les armées.
Dans 24 heures, on rassembla 3, 000 fusils bien entretenus, qui furent aussitôt encaissés.
Je fus le soir à l'assemblée du peuple lui annoncer combien la Convention nationale serait touchée du zèle et de l'empressement que les citoyens avaient marqué dans cette importante occasion ; je les invitai de surveiller eux-mêmes l'entier accomplissement d'une mesure si nécessaire ; je devins plus pressant encore envers ceux qui n'avaient pas encore déposé leurs " armes.
Je fis publier une nouvelle proclamation cjui fut suivie du dépôt de
3,000 fusils. J*avais envoyé des instructions dans les districts pour presser le rasssemblement et la réparation des fusils. Personne ne vit et ne put voir dans cette opération un désarmement; ce fut un dépôt nécessaire que firent librement tous les citoyens qui voulaient et devaient concourir à sauver la patrie '. »
Ainsi, la prudence de Lindet était parvenue à faire restituer volontairement des armes qu'il aurait été presque impossible de faire réintégrer par un arrêté officiel, même appuyé du déploiement de la force publique *.
Au moment des semailles, les représentants se trouvèrent en présence d'une nouvelle difficulté créée par l'avarice des cultivateurs. Ceux-ci refusaient de faire battre leurs blés et de les mettre en vente, sous prétexte qu'ils étaient requis, en même temps, d'en porter dans différents marchés. Ils ne présentaient point aux halles du blé de première qualité pour l'ensemencement des terres, et les laboureurs désireux de s'approvisionner de semences ne trouvaient ni blé, ni seigle propre à cet usage. On ne voyait, dans les marchés, que des blés mal criblés, mal vannés, que les cultivateurs vendaient néanmoins comme semences, c'est-à-dire de première qualité et au taux du maximum. Un arrêté du i" octobre vint couper court à ces combinaisons égoïstes. Il obligea : i<> les cultivateurs, à approvisionner les marchés autant qu'ils l'étaient les années précédentes, en portant dans ces marchés autant de grains de toutes les qualités qu'ils en portaient précédemment ; 20 les municipalités, à rétablir l'ancien cours des marchés et à déterminer, sous la surveillance du directoire des districts, les arrondissements de chaque marché, suivant les habitudes locales, sans tenir compte des limites des districts. Enfin, les municipalités du chef-lieu de marché étaient tenues de distinguer, dans leurs réquisitions adressées pour l'approvisionnement de la halle, la quantité de grains de première qualité destinée à l'ensemencement des terres, et celle
1. Cf. Discours de germinal, p. 5o. — Voy. Lettre de Lindet et d*Oudot au Comité du salut public, i5 oct. 93. Âulard, Recueil des actes du Comité du salut public^ VII, 427. — « A la fin de la semaine prochaine, disent>ils, le département du Calvados pourra avoir 12,000 fusils rassemblés dans les districts. — La ville de Caen donne des preuves de patriotisme en déposant ses fusils. »
2. Le 14 du deuxième mois de Tan II, les municipaux de la ville de Caen indiquaient qu'il y avait eu aux mains des citoyens 3,700 fusils, 270 mousquetons et 45o pistolets, et qu'il avait été vendu 3,709 fusils, 260 mousquetons et 400 pistolets. Arch. Calvados, liasse Fédéralisme.