RECHERCHES PEU RIGOUREUSES DES INSURGÉS I
trouvèrent la facilité de me faire parvenir des lettres, des mémoires, sans que je susse le lieu de leur retraite ; et je ne pensais pas que pour parvenir à le savoir, il me fût permis d'inquiéter leurs familles. » Vaultier, pourtant, ne craint pas d'accuser Lindet de fourberie : il n'aurait montré tant de bienveillance affectée que pour mieux capter la confiance et mieux remplir son filet. Son annotateur Mancel proteste contre cette affirmation. Les retards apportés dans l'envoi au tribunal révolutionnaire des citoyens compromis ne pouvaient qu'augmenter leurs chances de salut définitif. L'avenir devait le prouver. En effet, Legoupil- Duclos, l'ancien maire de Caen, à l'occasion duquel Vaultier formule son accusation de duplicité, est Tun des principaux signataires de l'Adresse des administrateurs du Calvados lue à la Convention le i5 messidor an III, par laquelle ceux-ci rendent hommage à la droiture et à la bienveillance de Lindet alors poursuivi par les réacteurs thermidoriens, et déclarent qu'ils lui doivent leur salut. N'est-ce pas la meilleure réponse que Ton puisse faire aux allégations de Vaultier?
La levée en masse de la nation obligea nos représentants à arrêter les mesures nécessaires pour assurer la réunion, le logement, rhabillement et Tarmement des contingents de chaque département. Le 26 août. Bonnet ordonnait par arrêté, que la caisse du payeur général de l'armée des côtes de Cherbourg avancerait à la commune de Caen 1,200 liv. pour payer les frais des locaux et d'ameublement strictement nécessaires au casernement des recrues '.
Au moment où R. Lindet allait essayer de réaliser les instructions du comité pour le désarmement de la ville de Caen, une sédition militaire, qui aurait pu avoir des conséquences déplorables, se produisit le 6 septembre dans les premier et deuxième bataillons de Paris. Lindet nous a laissé, dans deux lettres datées du 8 septembre et signées de lui et d'Oudot ^ des renseignements sur cette mutinerie. Mais dans son discours du 2 germinal, il nous donne des renseignements plus explicites.
I. Arch. du Calvados. Registre des arrêtés des rep. L. reg. 89.
3. Âulard, Recueil des actes du Comité de salut public, VI, 36o. Dans sa réponse, le Comité aime à se persuader « que les représentants emploieront avec discernement la fermeté nécessaire envers les malintentionnés et rindulgence que méritent des hommes dans qui le repentir efface un instant d'erreur».
198 ROBERT LINDET [l793]
Ils s'ouvrirent facilement [les bataillons parisiens] aux insinuations qu'ils reçurent à Caen. Le temps était bien pris, les mesures étaient bien concertées. J'étais seul : mon collègue Oudot n'était pas encore arrivé. Du Roy visitait les côtes de la Manche avec le général. Les volontaires du 2^ bataillon annoncèrent le matin qu'ils allaient partir le soir, que leur mission était remplie. Ils se formèrent en club avec quelques députés du i*' bataillon ', en l'absence de tous leurs officiers. Ils élurent un président, des secrétaires. On convenait des propositions qu'on allait mettre en délibération. Le commandant du bataillon m'en informa et crut n'avoir aucun moyen de réprimer ce mouvement. Je me rendis seul dans le lieu de l'assemblée qui était composée de plus de neuf cents volontaires. Je montai sur l'estrade qu'occupait le président ; je parlai au nom de la loi et comme organe de la Convention nationale. Ma fermeté, la pureté de mes principes, une sorte d'austérité dans mon langage, ma sincérité, mon abandon» ma confiance firent une vive impression sur l'assemblée qui renonça à son projet et se sépara après m'avoir entendu.
Le bataillon me désigna, quelques jours après, six volontaires sur le retour desquels ils ne pouvaient compter et qui furent envoyés dans leurs sections, invitées de surveiller leur conduite.
C'est ainsi que je parvins à retenir et conserver deux bataillons qui depuis ont été si nécessaires à la République, dans les départements de la Manche, de la Sarthe et de la Loire-Inférieure '.
Le Comité de salut public avait demandé, dans sa lettre du 26 août aux représentants, de s'occuper du désarmement des
I. Ce I*' bataillon de Paris avait hâte de rentrer dans ses foyers et paraissait peu disposé à combattre. Quelques mois plus tard, après avoir quitté le Calvados, il fit partie des troupes cantonnées en pluviôse (février 1794) à Port-Malo et Port-Solidor (Saint-Servan), pour tenter la descente dans les îles anglaises voisines. À la revue que Billaud Varenne et Ruamps passèrent de ces troupes le 1 3 ventôse (4 mars), ce bataillon par lequel la revue commençait répondit faiblement au cri de : Vive la République qui terminait le discours des représentants. Voilà qui est bien froid pour un bataillon de Paris! lui dirent-ils. « Alors, plusieurs sortent des rangs, et leur signifient qu'ils ne veulent pas s'embarquer, qu'ils n'ont été levés que pour marcher dans le Calvados, et que Lindet leur avait promis de rentrer aussitôt après leur expédition. » La position était difficile, les représentants n'ayant pas encore les autres troupes. Il fallut se contenter de leur rappeler, avec énergie et dignité, ce qu'ils devaient à la gloire de la ville à laquelle ils appartenaient. Une contenance ferme et sage les fit rester dans l'ordre, et le reste de l'armée dédommagea les commissaires de cette scène affligeante. (Rapport de Billaud Varenne, au Comité du salut public du 14 pluviôse. Chassin, La Vendée patriote^ III, 568.) Cf. Discours du 3 germinal, p. 48.
3. Lindet omet de dire que trente-deux volontaires furent dégradés à la suite de l'émeute, et que vingt-sept furent graciés et réintégrés au corps vers le i5 septembre. Journal de l'armée des cotes de Cherbourg^ numéro du 16 septembre, V, lettre du 8 septembre, Âulard, Recueil, VI, 36o,