RAPPEL DE LINDET ET DE OUDOT
Il est plus instant que jamais, cher collègue, que tu reviennes parmi nous. Il y a des objets de travail de la plus haute importance que nous désirerions vivement voir sous ta direction et ta surveillance spéciale. D'ailleurs, le Comité est réduit à cinq membres par les Commissions particulières qu'il a été obligé de donner au dehors à ses membres.
Termine donc au plus tôt ce qui peut te retenir à Caen. Laplanche doit y être arrivé. Oudot pourrait rester quelques jours avec lui pour lui communiquer les renseignements utiles à sa mission.
Nous t'attendons avec le plus grand empressement : la chose publique souffirirait vraiment d'un plus long retard de ton arrivée. — Salut et fraternité. — B. Barère. C. A. Prieur, Billaud-Varenne.
Cette fois, c'était Prieur qui avait tenu la plume ; mais cette lettre se croisait avec celle que R. Lindet écrivait en réponse à la première lettre du Comité de salut public, datée du 6, et qui n'était parvenue que le 9 à Caen. Lindet répondait :
Je n'attendrai pas l'arrivée de celui qui doit me remplacer. Je partirai cette nuit ou demain matin. Je vous prie cependant de trouver bon que je passe vingt-quatre heures chez moi, à dix lieues de cette ville, où je n'ai pas été depuis plus de deux ans. J'ai passé en allant d'Évreux à Lisieux à une lieue et demie de ma maison, je n'y ai pas été. Je voyageais le 22 juillet au milieu de la nuit, et il fallait me rendre au commencement du jour à Lisieux. Je ne passerai que vingt-quatre heures chez moi, parce que, dans l'état où je suis, je ne sais si je terais ma course sans m'arréter, et j'ai un besoin absolu de vingt-quatre heures de repos '.
R. Lindet passa donc à Bernay, où il put embrasser sa famille, son frère et sa sœur : il n'y resta que le temps strictement mesuré qu'il s'était imparti comme repos, et courut rejoindre son poste au sein du Comité de salut public. Le surlendemain, 12 brumaire an II (2 novembre 1793), il siégeait au Comité de salut public avec Billaud, Barère, Carnot, C.-A. Prieur et Robespierre *.
Dans cette mission, qui avait duré plus de trois mois, jamais les représentants députés dans le Calvados ne déléguèrent aucune partie de leurs pouvoirs. Il leur fallut cependant gouverner, administrer et faire la police. Lindet, tenant à conserver toute sa liberté d'allures, n'alla chez personne, ne reçut ni ne donna aucunes soirées ou fêtes ; il vécut isolé et concentra toutes ses
I. Quoique R. Lindet n*ait repris séance au Comité que le 12 brumaire, nous trouvons cependant plusieurs arrêtés du Comité de salut public antérieurs à cette date et qui sont souscrits de sa signature. Tels sont deux arrêtés signés par ses collègues et lui-même aux dates des 4 brumaire (Aulard, VIT, i et 2) et 5 brumaire (id. 20). Cette signature a dû être donnée après coup.
2« Ârch. nat., AF, II, 170.
forces, toutes ses facultés dans Tobjet de sa mission. Le travail était sa vie. A Caen, comme plus tard à Paris au Comité de salut public, il étonna tous ceux qui l'approchaient par une puissance de travail prodigieuse mise au service d'une intelligence nette et claire dans ses décisions les plus rapides.
Nous voulûmes, dit Lindet, remplir notre mission dans toute son étendue; nous embrassâmes toutes les parties de gouvernement, d'administration et de sûreté publique.
J'appelle sur ma tête toutes les responsabilités de nos opérations, — répondait-il hautement à ceux qui attaquaient les membres de Tancien Comité de salut public. — Nos arrêtés, nos proclamations, nos instructions, nos lettres, nos mémoires, nos projets, notre correspondance sont notre ouvrage, je les ai rédigés. Mon collègue Oudot a rédigé quelques-uns de nos arrêtés concernant des destitutions et des remplacements dans le district de PontrÉvêque ; nous n'avions que des secrétaires copistes qui cependant auraient pu mieux faire ; notis n'avions auprès de nous aucun citoyen habitué. Personne n'eut d'influence ; je ne mangeai chez personne ; je ne me trouvai à aucune fête, à aucun spectacle ; je ne fus que le représentant du peuple, mais je le fus dans tous les moments du jour et de la nuit; l'ivresse du pouvoir ne me surprit jamais.
Je fus sollicité, à Caen, à Bayeux, dans les assemblées du peuple, de terminer ma mission par un de ces actes éclatants dont le mérite pouvait seul me faire illusion. Je répondis aux instances du peuple que la Convention nationale ne m'avait pas délégué ses pouvoirs, qu'elle ne m'avait chargé que des fonctions dont je devais rendre compte, que dans de grands dangers mon devoir était de déployer, aux périls de ma tête, une grande autorité et des pouvoirs illimités; qu'après le retour du calme, soumis aux lois, je devais m'y confirmer et les faire exécuter; qu'un excès de zèle, trop de précipitation et un abus de pouvoir auraient des suites funestes et nous éloigneraient du but proposé. J'ajoutai que la Convention nationale n'abandonnerait pas de si grands intérêts à l'examen d'un tribunal ; que le vœu que l'on manifestait serait pesé dans la balance du pouvoir suprême, soutenue et dirigée par l'humanité.
Je pris dans ma conscience l'engagement d'accomplir le vceu de ces citoyens et d'exposer mes jours plutôt que de souffrir que l'heureuse pacification de ces contrées fût souillée par des vengeances. On verra si j'ai rempli cet engagement '.
Lindet rentra à Paris pour apprendre, à son arrivée, les dénonciations portées contre lui. Les uns lui reprochaient de n'avoir point fait desarmer les citoyens de Caen, les autres de n'avoir pas employé des mesures énergiques contre les fédéralistes et les aristocrates. Il s'était passé à Paris de graves événements depuis son départ. Le Comité de salut public avait été renouvelé, Lindet ne connaissait pas tous ses nouveaux collègues. Il