ES MUNICIPAUX AU TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
nait de retourner sans bruit dans notre commune. Nous avons dû nous retirer.
Il était facile de voir que Lindet prenait fait et cause pour les accusés et voulait arrêter, dès le début, toutes les poursuites pour cause de fédéralisme. Il sentait bien que, si un seul accusé était condamné, c*en était fait de tous les autres, et qu'après Couches, le tour viendrait pour Evreux, Caen, Lisieux. C'était le commencement d'exécutions sanglantes motivées par le fédéralisme et qui pouvaient remettre en question le sort des provinces pacifiées. C'était l'anéantissement de son œuvre. Un autre motif encore, tout personnel à Lindet cependant, stimulait sa conscience d'honnête homme. Persuadé que les poursuites pour cause de fédéralisme n'aboutiraient pas, il avait fait secrètement passer à M. de Fougy, l'ancien procureur de la commune de Couches, l'avis de se constituer prisonnier et de rejoindre ses collègues déjà incarcérés. M. de Fougy avait obéi à l'invitation, et quelques jours après, le 4 janvier 1794(15 nivôse an II), à huit heures du matin, les municipaux de Couches recevaient notification de leur acte d'accusation avec citation à comparaître le lendemain devant le tribunal révolutionnaire '. Or, si M. de Fougy était condamné, ne dirait-on pas que Lindet, par un acte abominable d'hypocrisie, lui avait tendu un piège pour le faire périr? Cette pensée exaspérait de douleur l'âme loyale de Lindet *. Au Comité de salut public, il ignora jusqu'au dernier moment la délivrance de l'assignation, mais quand il reçut de Savarre, le défenseur des prévenus, communication de l'ajournement, il se jura à lui-même d'employer tous les moyens pour sauver la vie de ces innocents.
Il était trop tard pour faire annuler la citation. Robert Lindet résolut alors de se faire assigner comme témoin à décharge, lui, membre du Comité de salut public, représentant envoyé dans l'Eure pour écraser le fédéralisme. Il écrivit donc à Fouquier- Tinville, lui faisant savoir qu'appelé à déposer le lendemain, comme témoin, dans l'affaire des municipaux de Couches, il avait de graves révélations à faire et qu'il l'invitait à lui marquer l'heure à laquelle il devrait se présenter devant le tribunal. Fouquier-Tinville s'empressa de répondre à Lindet qu'il le ferait prévenir à temps.
I . Lettre de François Savarre à la société populaire de Bernay (Arch. de Bernay).
a. Discours du 2 germinal, pp. 55 et suiv.
Lindet sentait bien qu'en se présentant devant les jurés, il allait engager le Comité de salut public dont il faisait partie, et au préalable, il s'aboucha avec ses collègues Carnot et Barère qui partageaient ses vues de clémence '. Fort de leur approbation, Lindet se présenta devant le tribunal révolutionnaire. On l'attendait : le débat avait déjà duré six heures. Les jurés, accoutumés à mener rondement les affaires, murmuraient. Fouquier-Tinville estimait que des témoins étaient inutiles, et que le texte de l'adresse au Roi du mois de juin 1792, et le procès-verbal dressé par Delacroix et Legendre suffisaient à faire la preuve des crimes reprochés aux prévenus. Lindet, par sa dignité personnelle, en imposa aux juges. Il prit TafTaire de haut et la traita en homme politique. « L'affaire dont vous vous occupez, dit-il, tient essentiellement au salut de la patrie. Elle appartient au compte que je dois rendre de ma mission à la Convention nationale et que je me propose de soumettre ce soir même aux Comités de gouvernement. Ce n'est point une affaire judiciaire; c'est la plus grande et la plus importante affaire politique. La Convention la décidera, et en réglant le sort de neuf départements, elle fixera celui de la République *. »
Comme on Ta fait justement remarquer, c'est la reproduction de la pensée qu'il avait exprimée, dans la Convention et au Comité de salut public, après le 3i mai. L'accusateur public refusait de se dessaisir de l'affaire ; il la trouvait complètement instruite et le jury, suivant lui, était édifié. Lindet, à force d'instances, obtint que la prononciation du jury serait différée de vingt-quatre heures.
Le soir même, devant ses collègues du Comité de sûreté générale et de salut public réunis, il leur présenta cette grosse question et leur fit connaître les conclusions sommaires de son rapport sur le fédéralisme. « Cette ligue, dit-il, avait été formée par des représentants du peuple; nous l'avons dissoute; nous en avons rompu les liens. Nous avons éclairé et pacifié les départe-
1. Voir : Discours prononcé par Lindet, député à la Convention nationale, sur les dénonciations portées contre Tancien Comité de salut public... p. 56. Lindet donne les détails de sa conférence avec ses deux collègues, pp. 56 et 57. — Dans sa Lettre à Serieys auteur de la tragédie de Robespierre, R. Lindet raconte ainsi ce qui se passa entre lui et ses deux collègues du Comité, a L'un des membres me répondit : je ne désapprouve pas cela; tu vois que nous ne sommes que deux. L'autre membre ne me dit rien. »