I . Discours du 2 germinal^ p
Ce récit ne s'accorde pas avec celui qu'a fait M. Ouvrard dans le premier volume de ses Mémoires. Il croit que c'est lui qui a fait suspendre la mise en jugement de ses compatriotes. Il a pu en avoir l'intention, mais Fouquier- Tinville lui-môme a pris soin d'indiquer, dans son procès, à qui le mérite de cette action appartenait.
Fouquier-Tinville, mis en jugement, fit assigner tous les membres des Comités de gouvernement. R. Lindet comparut. L'accusé dit : « Je n'ai pas mis en jugement les citoyens de l'Eure, du Calvados, de Nantes; j'ai suspendu les débats des municipaux de Couches, sur la réquisition de R. Lindet. Je l'interpelle de le reconnaître. » Cela fut reconnu. L'accusateur public dit à l'accusé : « Si vous avez respecté les engagements pris par ce représentant, pourquoi n'avez-vous pas tenu la môme conduite envers les autres ? » L'accusé répondit : « Les autres m'ont ordonné de mettre .en jugement, j'ai obéi. Lindet m'a déclaré, au contraire, que je ne devais pas mettre en jugement les citoyens accusés pour les objets qui regardaient ses missions ou les parties du service dont il était chargé ; je me suis conformé à ses intentions. » L'accusateur public reprit : a Vous deviez vous prévaloir des sentiments de ce représentant pour vous présenter devant la Convention et ses Comités, d L'accusé répondit : « Je n'aurais pas trouvé R. Lindet partout. Il était dans ses bureaux et les autres voulaient que j'obéisse. »
[1793] DELACROIX ET SAVARRE 289
Cette suspension de procédure ne profita pas seulement aux municipaux de Conches, aux Nantais, mais encore aux douze accusés d'Évreux qui, envoyés au tribunal révolutionnaire par Delacroix, étaient arrivés à Paris la veille de la comparution des municipaux de Couches devant le tribunal révolutionnaire.
Tout danger paraissait écarté. Lindet cependant, pour plus de sûreté, fit extraire les détenus de la Conciergerie et les fit déposer à Saint-Lazare. La témérité de Savarre, défenseur de la municipalité de Couches, faillit pourtant à nouveau tout remettre en question.
On n'a pas oublié que, dans son Mémoire au Comité de salut public, il avait cru devoir attaquer violemment Delacroix au sujet de sa conduite dans l'Eure. En outre, il avait fait arrêter Raymond et celui-ci supportait avec impatience la détention dont il était l'objet. Delacroix, de son côté, se sentait indirectement visé par la décision des Comités qui arrêtait les poursuites. Il voulut se venger de Savarre et de Lindet.
Le 8 pluviôse an II-26 janvier 1794, il fit comparaître Savarre devant le Comité de sûreté générale et le somma de prouver les allégations contenues dans son mémoire. Celui-ci ne put rien préciser. Il se borna à dire que les tracasseries, les persécutions organisées par Delacroix contre de pauvres sans-culottes dévoués à la patrie, ne pouvait que les détacher de la République et amener des mouvements contrerévolutlonnaires ; que, pour lui, cet ensemble d'actes était le résultat d'un complot, mais que ce n'était qu'une opinion personnelle sujette à discussion. Ces pauvres arguments n'étaient pas suffisants pour terrasser Delacroix : le Comité pensa que Savarre avait calomnié le représentant, et, aussitôt décrété d'arrestation, Savarre fut conduit au Luxembourg.
Débarrassé de Savarre, Delacroix se tourna vers Lindet qui s'obstinait à lui disputer ses victimes. Le 19 pluviôse (7 février 1794), Delacroix faisait admettre une nouvelle députation de la société populaire des Amis de la Montagne de Couches. Elle réclama à la barre de la Convention la mise en liberté de l'abbé Raymond et de son compagnon '. Legendre appuya aussitôt la demande des pétitionnaires et la convertit en motion ; il vanta, pour l'avoir apprécié dans sa mission avec son collègue Delacroix, le républicanisme ardent des deux citoyens arrêtés et s'étonna que la municipalité de Couches, municipalité rebelle,