‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 133 sur 201 · THERMIDOR · texte numérisé non relu

THERMIDOR

la violente dispute qui les avait mis aux prises, au commence-* ment de floréal, à l'occasion des armes portatives et des poudres qui manquaient à Paris '. Saint-Just et Robespierre reprochaient à Carnot sa conduite vis-à-vis de Hoche et de Jourdan, et lui demandaient compte surtout de la faute qu*il avait commise en donnant l'ordre, le i*** messidor, de détacher 18,000 hommes de Tarmée de Sambre et Meuse pour une expédition sur les côtes de l'océan, ce qui avait eu pour conséquence d'empêcher Jourdan de recueillir les fruits de la victoire de Fleurus *. L'opinion publique s'était émue d'une pareille manœuvre et l'attribuait à un mouvement de jalousie de Carnot contre ce général. Carnot sentait bien que Saint-Just et Robespierre allaient se servir de ce moyen pour le discréditer à la tribune de la Convention. R. Lindet avait eu des démêlés, au sujet de l'approvisionnement des armées et des subsistances avec Robespierre comme avec Carnot ; entre Carnot et Robespierre il n'hésita pas : il semble d'ailleurs, bien réellement et de bonne foi, avoir redouté chez Robespierre des tendances à la dictature \ Les 4 et 5 thermidor, des tentatives de conciliation avaient eu lieu : le 5, on s'était séparé sans rien arrêter de définitif, tout en chargeant Saint-Just de rédiger un rapport sur la situation de la République. Mais déjà tout rapprochement était impossible. En dehors du Comité, les Tallien, les Fouché, les Fréron, ces proconsuls sanguinaires de Bordeaux, de Lyon et de Toulon, redoutant la justice révolutionnaire dont Robespierre les avait menacés, conspiraient la chute et la mort de leur adversaire. Fouché, le futur duc d'Otrantc, le mitrailleur de Lyon, exaspérait encore, par ses avis, la haine de Carnot contre Robespierre le tyran. Au sein du Comité, Billaud-Varenne ne cessait d'incriminer ses trois collègues du triumvirat. Aidés de Rovère, de

I . Réponse des membres des deux anciens Comités de salut public et de sûreté générale; note 6, io3.

3. Histoire parlementaire, 33, 391 et suiv. — Ce reproche fait à Carnot est, du reste, contenu dans le discours que Saint-Just ne put prononcer le 9 thermidor. Cf. Barras. Mémoires, I, 169.

3. Quand Robespierre, mécontent de ses collègues, quitta le Comité, — quatre décades avant le 9 thermidor, — il s*écria en sortant : « Sauvez la patrie sans moi ! — La patrie n^est pas un homme ! » aurait répondu R. Lindet. R. Lindet se serait opposé énergiquement aussi à la proposition de Saint-Just et de Le Bas essayant de faire décerner la dictature à Robespierre. Il aurait répondu : « Nous n'avons pas fait la Révolution au profit d'un seul. Dis à ton maître que je m*oppose à ce décret », et il serait sorti. (Papiers de R. Lindet conservés dans sa famille).

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Lecointre, de Bourdon (de TOise), d^André Dumont, de Legendre, de Guffroy, les ennemis de Robespierre semèrent parmi les membres de la Plaine les propos les plus alarmants et firent circuler des listes de prescription comme émanées du prétendu triumvirat. La peur et le souci de la conservation personnelle firent bientôt leur œuvre habituelle chez les indécis de la Convention. Robespierre, qui était au courant de ces intrigues, ne pouvait cependant se résoudre à croire que ses anciens collègues des deux Comités suivraient en majorité ' Amar et Voulland dans le Comité de sûreté générale, Billaud-Varenne, Carnot et Collot dans le Comité de salut public. Il voulut dénouer cette situation équivoque par un acte de franchise et tenter de ramener à lui ses collègues égarés, et la majorité incertaine de la Convention. Le 8 thermidor, il monta à la tribune. Il retraça éloquemment, il faut le reconnaître, les principes de justice qui devaient servir de règle au gouvernement révolutionnaire, mais il ne désigna point, par leur nom, les proconsuls qui avaient violé ces principes sacrés. Sa pensée demeura enveloppée dans des périodes littéraires manquant de précision. La majorité comprit seulement qu'entre l'orateur et certains membres de la Convention, une question de mort était en jeu. Faute d'indication nette, l'assemblée tout entière se sentit menacée, et, pour se protéger, chacun des membres se hâta, in petto, d'abandonner Robespierre et ses amis '. Malgré l'éloquence déployée et les applaudissements recueillis, Robespierre sentit qu'il avait manqué le but : ce discours^ dit-il, est mon testament de mort!

Le soir même, Robespierre réédita aux Jacobins son discours de la Convention et raviva l'ardeur de ses amis. Saint-Just rentré au Comité de salut public essaya d'achever son rapport pour la séance du lendemain. Pendant ce temps là, les complices de Tallien, de Rovère, de Bourdon (de l'Oise) s'étaient assurés des voix royalistes et girondines, et quand SaintJust parut à la tribune, le lendemain, pour lire son discours, il fut arrêté dès les premiers mots par Tallien et écrasé d^accusations par Billaud- Varenne. Sa voix se perdit dans le bruit des huées. « Si on l'eût

I. Hamel^ Histoire de Robespierre , II, 489. Barras. Mémoires, I, 173.

3. Si Robespierre avait, après son discours, et sur la sommation de Charlier, nommé ceux qu'il accusait, il est à présumer que la journée du lendemain n'aurait pas eu lieu. Robespierre possédait la force que donne la probité, et il dominait par son talent et sa popularité la masse de la Convention. Histoire parlementaire y XXXIII, 7 et 456.

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laissé parler, il n'est pas possible, dit M. Aulard ', qu'une majorité se fût formée pour repousser son projet de décret. Oui» s'il eût pu parler, la conjuration avortait et Barère eût célébré cet avortement. » Son discours précisait en effet les idées de Robespierre : il n'incriminait que Collot et Billaud, et se bornait à demander non pas leur mise en accusation, mais un désaveu de leurs manœuvres sous forme d'un décret exigeant que tout acte du Comité fût revêtu de six signatures. C'était ruiner ainsi la base de toute accusation de triumvirat.

Dans un fragment manuscrit consacré à Carnot *, R. Lindet parle en ces termes des événements qui se passèrent du 8 au 9 thermidor :

Carnot craignait de voir tomber son crédit et son influence. Il passa la nuit avec ses collègues. On délibérait, on n'arrêtait rien. Saint-Just avait un discours à prononcer. Il entra au Comité à 8 heures du soir. Il ne voulut pas communiquer son discours, qu'il disait n'avoir pas encore achevé et auquel il se proposait de faire des changements. On redoutait que ce fût une nouvelle attaque. On résolut de lui faire refuser la parole et d'empêcher qu'il ne fût entendu. Ce Saint-Just était l'une des têtes les plus despotiques de la Convention. C'était un homme froidement atroce et sanguinaire. On ne put prendre une résolution positive. Mais on se promit d'assister au commencement de la séance et de profiter des circonstances qui pourraient se présenter.

Il ne s'agissait encore que de savoir quel parti prévaudrait dans l'Assemblée. Il ne s'agissait que de la réputation de Carnot et de Robespierre.

Dans la matinée du 9, le Comité vit quelques membres de la onvention. On se trouva à la séance : Saint-Just parut à la tribune. Les membres du Comité déclarèrent qu'on ne devait pas l'entendre, qu'il ne leur avait pas communiqué son discours. Robespierre demanda qu'il fût entendu. On apostropha Robespierre. Il répondit. Cela dégénéra en altercation

On sait le reste : la voix de Robespierre couverte par la sonnette de Thuriot ne put se faire entendre ; accablé par les insultes, Robespierre garda pourtant son sang froid et aux cris de : Vive la République ! il répondit par celui-ci : c La République t elle est perdue ! les brigands triomphent! »

R. Lindet ne prit pas une part active, comme Billaud, Barère et Carnot à la journée du 9 thermidor : il ne fut pas un des meneurs, mais il paraît s'être associé à toutes les mesures arrô-

I . Les orateurs de la Législative et de la Convention, II, 47.

3. Papiers de R. Lindet. Ce manuscrit a été rédigé postérieurement au 18 fructidor et à la publication de la Réponse de Carnot au rapport de Bailleul sur la conjuration du 18 fructidor. Dans cette pièce R. Lindet attaque assez vivement Carnot au sujet de sa conduite vis-à-vis de Jourdan et de Hoche, et des commissaires Lacoste et Baudot qui soutenaient Hoche.

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tées par ses cinq collègues du Comité de salut public, et il a signé tous les arrêtés pris le 9 et le 10 thermidor, par la majorité des membres des Comités, pour s'assurer la victoire sur la commune rebelle. Dans leur réponse aux imputations de Lecointre, Barère, Billaud et CoUot purent écrire : a Nous n'avions dans le Comité qu'une opinion parce que nous ne formions qu'un même VŒU, celui de répondre à la confiance de la Convention », sans que R. Lindet essayât de protester. Plus tard, R. Lindet, en défendant les membres des anciens Comités inculpés, eut l'occasion de donner son opinion sur le gouvernement révolutionnaire ; mais il n'eut garde de faire peser sur Robespierre seul toute la responsabilité des excès qui furent commis sous le système de la Terreur. « Je sais, dit-il, qu'il (Robespierre) ne fit aucun bien à la France ; qu'il était incapable d'en faire. Je sais qu'il fut l'artisan de nos maux; mais il n'était pas le seul, ni même le plus puissant. Son tempérament atrabilaire le rendait atroce, mais il était sans moyens '. »

Le lendemain, 10 thermidor, Robespierre mourait sur l'échafaud; mais, du même coup, était brisé le ressort du gouvernement révolutionnaire. Le pouvoir du Comité de salut public ne devait jamais se relever de cette chute.

On le vit bien, dès la séance du 1 1, où les récriminations violentes commencèrent contre l'ancien Comité de salut public. Il y avait lieu de remplacer les trois victimes du 9 thermidor : Robespierre, Couthon, Saint-Just. La Convention, trouvant trop puissants les membres de ces Comités, décida de les renouveler par quart tous les mois et de ne les réélire qu'un mois après leur sortie. Le pouvoir allait ainsi changer fréquemment de main et l'esprit de suite disparaître dans l'action gouvernementale. Les nouveaux membres appartenaient pourtant encore à la fraction modérée de la Montagne, hostiles tout autant aux Jacobins, qu'au parti Girondin.

La chute de Robespierre semblait pour tous la fin de la Terreur, et pourtant Robespierre, dans les derniers temps, cherchait à orienter vers la clémence la politique du Comité. R. Lindet

I . Lettre à Serieys, du 1 2 thermidor an IX en tête de la Mort de Robespierre^ tragédie.

Dans sa lettre à Philippe Dumont, par laquelle il demandait à être jugé (38 juillet 1795), R. Lindet écrit : « J*ai expliqué au Comité de législation comment ma conduite assura la journée du 9 thermidor qui n'aurait pas eu lieu, si j'avais été dans les principes des membres du Comité, si j'avais parlé de réunion et de conciliation. Cest la seule fois que je n'en aie pas parlé. »

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