ROBERT LINDET [I794J
de la publication du décret rendu en nivôse. — Boissy se rendit à mes observations qui tendaient à assurer le service dont il était chargé, et il demanda et obtint quelques jours après le rapport de ce décret.
Comme on le voit, Lindet n'avait négligé aucune occasion, comme il le dit lui-même, pour communiquer les vues et les réflexions qu'il croyait utile de transmettre au gouvernement.
Au moment où la contrerévolution levait la tête et dominait dans la Convention, il se garda bien de pactiser avec les Thermidoriens et de renier son passé. Un mois après son grand rapport du quatrième jour supplémentaire de Tan II, dans la séance du i^' brumaire (22 octobre 1794), la discussion soulevée par Cambon, à l'occasion de l'existence d'un registre secret, tenu au Comité de salut public ', appela Robert Lindet à la tribune. Delmas venait d'indiquer que Robespierre avait rédigé l'acte d'accusation contre les cinq membres signataires de ce registre qui l'avaient soupçonné d'intrigues avec Danton à propos des entrevues de Charenton. R. Lindet, sans vouloir parler des délibérations secrètes du Comité qui avaient précédé ou suivi le 3i mai, justifia la nécessité de cette journée.
La journée du 3i mai fut grande, heureuse^ utile et nécessaire. Elle était préparée depuis longtemps. Souvenons-nous quel avait été Tétat de la Convention avant cette époque. Depuis longtemps, la France nous demandait une Constitution que nos dissensions lui ôtaient Tespoir d'avoir jamais. Partout Topinion était égarée et nous ne pouvions la fixer.... Les sections de Paris vinrent vous demander de vous juger vous-mêmes; enfin, on sut vous rendre justice... Elles vous signalèrent vingt-deux membres comme les ennemis du peuple. Ces membres, qui avaient un grand crédit et de grands talents, crurent qu'ils devaient ériger un tribunal terrible, la commission des Douze qui alarma Topinion publique...
Malgré les interrupteurs que blâme sévèrement Merlin (de Thionville), Lindet continue :
J*ai cru important de rendre compte à la France des motifs qui ont amené le 3 1 mai *. Lorsque je fus passer huit jours à Lyon, j'écrivis à mes collègues : < Hâtez-vous de faire connaître à la France les motifs de l'arrestation des vingt-deux membres, car c'est un grand sujet de division dans les départements. Le rapport fut trop différé, si on l'avait pressé davantage, il n'y aurait pas eu d'aussi grande agitation dans la République : on n'eût pas levé des armées dans tous les départements. » Lindet parle alors de sa mission dans l'Eure et le Calvados, a Dès que j'eus dit que la Convention
I . Ce registre n'existe pas aux archives et n'a point encore été découvert. 3. Allusion à sa brochure de juillet-août 1793 : Exposition 4es motifs, etc., etç.
[1794I APPROBATION DES JOURNEES DES 3l MAI ET 2 JUIN 203
était libre, tous les bataillons disparurent... On ne voulut plus recevoir de lois que de vous... »
Sa péroraison paraît bien indiquer qu'il est au courant des préventions élevées contre les anciens membres du gouvernement et qu'il est prêt à soutenir Tattaque si elle se produit. « J*ai ouvert mon âme à tous ceux qui ont voulu y lire. Je demande aussi qu'on éclaire ma conduite, je me soumets à tous les jugements. »
Il ne s'agit pas de cela..., dit un interrupteur, et la Convention passe à l'ordre du jour.
Mais, dès ce moment, le parti thermidorien dominait l'assemblée '. Le commencement de frimaire fut consacré au procès de Carrier : la tactique de la réaction consistait à rejeter sur tous les membres de l'ancien gouvernement des Comités la responsabilité des abus commis par certains représentants en mission. C'était habile, mais profondément inique. Cambon, en motivant son vote en faveur de la mise en accusation, prit soin de démasquer cette fourberie en rendant indirectement hommage à l'œuvre rédigée sous le titre de Plan de travail, de surveillance et de correspondance pour les représentants du peuple députés près les armées, et qu'il avait présentée à la Convention le 7 mai 1793.
Dans cette instruction se trouvent écrits, dit-il *, les pouvoirs qui furen^ délégués aux représentants du peuple près les armées de Touest qui combattaient les rebelles de la Vendée... Personne n*a cité, pendant la discussion, la loi du 7 mai 1793, dont la connaissance peut devenir nécessaire lors du jugement, et qu'il est important que la France et la postérité connaissent, puisque dans l'instruction de votre Comité de salut public que cette loi a approuvée, se trouvent consignés les principes de justice, d'humanité et de gouvernement qui ont dirigé la Convention dans ces temps difiBciles.
Cette instruction portait expressément que « le premier devoir et le plus pressant des représentants du peuple députés près les armées des côtes de l'océan, était de concourir de tout leur pouvoir à éclairer les citoyens égarés, à dissiper les rebelles, à faire punir les brigands, les chefs des révoltés, et à rendre à la patrie des citoyens que la séduction, l'ignorapce et les préjugés en avaient séparés.
I. Chasles, dans VAmi du peuple , dont le premier ntunéro est du 39 fructidor an II, menait à ce moment une courageuse campagne pour justifier le 3i mai et la nécessité de constituer la démo(:ratie suivant les rè^es tracée» par la Constitution de 1793.
^. Afoniteurf t. XXII, 595 ^
264 ROBERT LINDET [l794]
Carrier, loin de se conformer à ces règles tracées par la Convention, avait violé les principes de l'humanité; aucun des membres de l'ancien Comité de salut public ne pouvait l'absoudre.
R. Lindet, son frère Thomas et les autres députés de l'Eure, sauf Bouillerot en mission et Francastel malade, votèrent pour la mise en accusation.
Les paroles de Cambon, en même temps qu'elles faisaient ressortir la prudence et l'élévation de vues que le Comité imposait aux représentants en mission, contenaient un hommage indirect à R. Lindet, dont cette Instruction ou Plan de conduite était l'œuvre exclusive. Il l'avait rédigée, et la Convention l'avait approuvée ensuite, sans aucune modification.
Le courant d'idées thermidoriennes inclinait de plus en plus vers la réaction; la salle des Jacobins venait d'être fermée par décret. Les pamphlets de Fréron, les violences de son journal, — l'Orateur du peuple, — les chansons royalistes fredonnées dans les salons à la mode, ranimaient les espérances des factions hostiles à la République et décourageaient les patriotes. Le Réveil du peuple était devenu le chant officiel des réacteurs ; la Marseillaise n'était plus dans la bouche des républicains qu'un moyen de s'offrir aux coups de la jeunesse dorée de Fréron.
La réaction devenait de plus en plus audacieuse, du moment où elle se croyait soutenue par l'opinion publique qu'elle travaillait par des publications faisant appel à toutes sortes de vengeances. Paris était le grand foyer d'où rayonnaient sur la province ces élucubrations royalistes et thermidoriennes. Quelques-unes cependant naissaient en province. On imprima même à Bernay, patrie de Lindet, vers ce moment, chez Philippe frères, imprimeurs du district, une brochure dont le titre est significatif : Crimes atroces dont les sextemvirs et membres du Comité de salut public ont obscurci leur vie politique^ avec cette épigraphe latine tirée des Catilinaires : « Nec vero usquam beU lorum civilium semen et causa décrit^ dum homines perditi has' tam istam cruentam et meminerunt et sperabunt et impunè vitâ fruerentur. » — « Non, nous ne verrons jamais la fin de nos discordes civiles tant que vivront les scélérats qui ont manié la hache sanglante et qu'ils auront l'espoir de la ressaisir encore. » Et Lindet, sentant monter le flot des audaces et des haines réactionnaires, écrivait à la Société populaire de Bernay le 24 brumaire an III (i5 novembre 1794) : « Je vois avec inquiétude renaître les passions qu'une longue et dure compression n'est