SÉANCE DU 9 PRAIRIAL
Je ne sais quand, dit-il, les comités de législation et de sûreté générale feront un rapport sur la conspiration du 12 germinal et du i*' prairial. Nous avons fait déjà justice d'une partie des auteurs de la conspiration, mais je crois que les deux chefs du directoire de la révolte siègent encore dans cette enceinte. Je dénonce ici, comme des conspirateurs très dangereux, Jeanbon Saint-André et Robert Lindet. Le premier disait aux Jacobins qu'il avait les mêmes sentiments que Robespierre.... Robert Lindet n'est pas moins dangereux par les conciliabules qu'il tient che:[ lui. Je demande que les Comités fassent leur rapport primidi prochain. (On était à nonidi.)
Mais TAssemblée n^était point encore assez en nombre pour s'occuper d'une question aussi grave. On reçut dans l'intervalle une députation de militaires ; Merlin (de Douai) donna lecture d'une lettre de Romero, député général du Guipuzcoa, puis fit rendre un décret relatif aux prisonniers de guerre. Alors l'un des meneurs de cette attaque contre Lindet, Gamon, demanda qu'une « commission de neuf membres fût chargée de faire un rapport sur tous les députés dénoncés et prévenus de complicité avec nos derniers tyrans ».
Hardy renchérit sur les motifs de cette proposition. « Vous avez autorisé les sections à se purger, eh bien, vous ne pouvez pas laisser plus longtemps dans votre sein les bourreaux des diverses parties de la République : ils n*en sont pas tous sortis. J'appuie la proposition de Gamon. »
Henry Larivière (Calvados), avec sa fougue de réacteur féroce, intervient aussi. Il combat la mesure ainsi généralisée et la trouve mauvaise.
Je sais, dit*il, que parmi les hommes dont on parle, il en est sur le compte desquels vous ne pouvez prononcer sans un examen préalable, mais je sais aussi qu'il en est d'autres dont les crimes sont si évidents qu'il n'est pas besoin de remplir aucune formalité pour s'en assurer. Ce sont les membres des anciens Comités de gouvernement. (Applaudissements.)
Ces hommes sont autant de cancers qui rongeront le corps politique si vous ne vous hâtez d'en extirper jusqu*à la dernière patte.
L'ancien Comité de salut public a été composé de trois partis : dans le premier étaient Robespierre, Saint Just et Couthon; dans le second, Barère, Collot et Billaud; dans le troisième, Prieur (de la Marne), Camot et Lindet. Plusieurs voix, et Jeanbon Saint-André... I Tant qu'il ne s'est agi que d'aller au but auquel ils aspiraient tous : le massacre des citoyens et l'envahissement des fortunes, ils ont été. d'accord ; mais lorsqu'il a fallu partager la proie, Robespierre, le plus ambitieux d'entre eux, a voulu se réserver le suprême pouvoir et les dominer tous, la division s'est établie, ils ont mutuellement cherché à se perdre pour s'attribuer la part de celui qui succomberait. Ceux qui restent ont été les plus heureux : ils ont survécu, mais ils n'en sont pas moins coupables.
Aussi terminait-il sa fougueuse harangue par ces mots :
Je vous l'ai dit, c'est là qu'est le cancer^ c*est là qu'est le caput mortuum du corps politique, et vous n'aurez rien fait pour la République, si vous ne rendez le décret que je vous propose. Je demande l'arrestation de tous les membres des anciens Comités de gouvernement. (Vifs applaudissements.)
Gouly vint à la rescousse et demanda aussi l'arrestation :
Vous comblerez, par cette mesure sage et cet acte de justice, les vœux de tous les républicains^ et vous n'aurez pas une manière de juger pour le peuple et une autre pour ses représentants, dans les mêmes cas. Pourquoi je vote l'arrestation des représentants du peuple Robert Lindet, Voulland, Jeanbon Saint André, Jagot, Élie Lacoste, Lavicomterie, David, Carnot, Prieur, Barbeau du Barran et Bernard (de Saintes), tous membres des anciens Comités de salut public et de sûreté générale.
Taveau (du Calvados) traduisit les sentiments de justice et d'équité qui subsistaient encore sur quelques bancs de la majorité, en faveur de Lindet.
Je me suis prononcé, dit-il, contre les deux discours que Robert Lindet a faits dans les derniers temps ; je ne sais quel motif, quel sentiment les lui a dictés, peut-être ceux d'une fausse pitié, d'une fausse générosité ; mais ce que je sais bien, c'est que sa conduite a été en opposition de ceUe des autres membres du Comité de salut public. Le département du Calvados et neuf ou dix autres auraient été' anéantis, si Lindet ne s*y fût pas rendu. Il a sauvé un grand nombre d'individus, il en a même retiré de la Concier-gerie. Il a écrit, de sa main, sur une pétition qu'on lui présentait pour des citoyens inculpés de fédéralisme, qu'il n'y avait jamais eu de fédéralisme.
Plusieurs voix : Il a dit le contraire dans son grand discours.
Doulcet, député du Calvados, intervient à son tour, au milieu de ce déchaînement de passions furieuses.
J'ai très peu vu de mes concitoyens du département du Calvados qui ne m'aient dit que ce serait un jour de deuil pour eux, que celui où Lindet serait décrété d'accusation. Je ne sais jusqu'à quel point il a partagé les opinions de ses collègues du Comité de salut public : nous ne devons pas juger les opinions, mais les faits.
La première fois qu'il fut envoyé à Lyon, lors de l'insurrection, je ne dis pas la révolte contre la municipalité composée d'égorgeurs, il avait très bien vu quelle était la nature du mouvement ; il avait dit la vérité en revenant ici et il fut exposé pour l'avoir dite.
Il rapporta également, après une autre mission, qu'il avait vu dans tous les départements de la ci-devant Bretagne et de la ci-devant Normandie, un mouvement spontané dont il était impossible de connaître les auteurs. Il ne fit pas même arrêter les administrateurs que la Convention égarée avait accusés et ensuite mis hors la loi. Il fut chercher jusque sur le siège fatal la municipalité de Couches qu'on accusait de fédéralisme, il soutint qu'elle n'était pas coupable et il la délivra.
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Mesnil, administrateur du Calvados, venait d*ôtre traduit, avec quatre autres personnes dans les prisons de la Conciergerie. La femme de Mesnil alla réveiller Lindet à 4 heures du matin ; celui-ci courut aussitôt à la Conciergerie, en fit retirer cinq individus quMl répartit dans diverses maisons d'arrêt et leur sauva ainsi la vie.
La proposition qu'on vous a hite a tout l'inconvénient des mesures générales. Il me semble que vous ne devez pas l'adopter si légèrement. Jusqu'à présent, vous n'avez frappé vos collègues que pour des faits positifs, et ici, il n'y en a aucun contre les membres de l'ancien gouvernement.
Ce langage simple et modéré qui, dans une assemblée même d'adversaires, mais de sens rassis, aurait suffi pour faire rejeter une telle proposition, ne pouvait que surexciter la fougue de Henry Larivière.
« Toujours les scélérats ont au moins une bonne action à citer en leur faveur >, répond-il à Doulcet.
Puis s'attachant à Lindet auquel il a voué une haine particulière :
Lindet est le plus hypocrite de tous les hommes : il est capable de graU ter avec le fer la plaie d'un ami, en lui faisant de gracieuses grimaces. J'ajoute aux torts que je lui reproche celui bien grand d*avoir trompé des hommes probes sur son Compte.
Ainsi Larivière considère comme un crime pour Lindet d^avoir Testime des honnêtes gens. Il poursuit alors sa perfide tirade :
S'il n'a pas d'abord ensanglanté le Calvados, c'est parce que le midi était en feu, que la Bretagne et le Calvados étaient levés contre la tyrannie, et qu'il fallait temporiser pour se procurer une troupe de sicaires assez considérable pour égorger les braves citoyens de ces départements ; c'est par ce motif qu'il fit rappeler ses deux collègues Du Roy et Bonnet qu'il ne trouvait pas assez robustes pour une pareille expédition, mais je l'accuse d'avoir excité à Caen, sur le cours, le peuple à faire main basse sur les administrateurs.
Puis, il terrifie les pusillanimes membres de cette majorité thermidorienne : « Il faut agir en hommes d'État et nous prononcer d'une manière vigoureuse contre les massacres qui ont été commis. Si la Convention ne prend pas ce parti, on les lui attribuera tous... Combien de fois n'a-t-on pas dit : la Convention approuve toutes les horreurs qui ont souillé nos jours, puisqu'elle garde dans son sein ceux qui en sont les auteurs ! »
L'Assemblée, où dominaient les membres de la plaine qui, après le 3 1 mai, ont laissé la Terreur et ses cruautés s'ériger en système, apprécie l'argument et croit pouvoir dégager sa responsabilité en accablant les membres des Comités pris en bloc. Elle
applaudit vivement. Les thermidoriens se voient en majorité et ont déjà oublié les paroles équitables de Doulcet, l'un des leurs pourtant.
Legendre, le boucher de Paris, se joint à Larivière. Et comme si ce n'était pas assez pour Lindet d'avoir vu ses accusateurs lui faire un crime de l'estime que les hommes honnêtes et probes avaient pour lui, voici revenir Hardy, l'ennemi personnel du prévenu, apportant à la tribune cette stupéfiante déclaration :
Si le législateur devait s'arrêter à des faits particuliers, je dirais à la décharge de Robert Lindet qu'il a sauvé toute ma famille qui était mise hors la loi ; mais je ne vois que la patrie, et je me crois obligé de prononcer sur les crimes dont le député Lindet s*est rendu coupable envers elle.
L'Assemblée était très surexcitée : R. Lindet essaya de prendre la parole : Je ne fus jamais l'ami de Robespierre, j'ai tou" jours vécu isolé. Lorsque je fus envoyé à Lyon...
On l'interrompt : « Tu y es allé avec un nommé Gaillard et là, tu as fait tout le mal possible... »
Le tumulte, les cris, les vociférations empêchent Lindet de se faire entendre. On demande de toutes parts la mise aux voix. Mais Dubois-Crancé, qui n'a jamais pardonné à Lindet d'avoir mis au jour les fautes par lui commises dans l'affaire de Lyon, tient à donner au vaincu un dernier coup auquel celui-ci ne pourra répondre. L'Assemblée est trop houleuse, trop animée de la haine ultra réactionnaire pour entendre la voix de l'ancien membre du Comité de salut public. Dubois-Crancé ', sûr dès lors de ne point recevoir de réplique, intervient :
I. Â cette époque, Dubois-Crancé était passé des rangs des montagnards dans ceux des thermidoriens les plus ardents. Sa conduite, dans le siège de Lyon, avait été très sévèrement appréciée. Après avoir réclamé très énergi* quement du Comité de salut public des mesures de rigueur et obtenu, le 1 2 juillet, le décret qui déclarait c traîtres à la patrie les administrateurs, officiers municipaux et fonctionnaires coupables d'avoir convoqué ou souffert le congrès départemental, il ne sut point agir de suite et perdit son temps à négocier, quand tout espoir de rapprochement et de conciliation était reconnu impossible à la suite de la mission de Lindet. L'atrocité dont Dubois-Crancé fit preuve dans le bombardement de Lyon lui avait aliéné les sympathies des thermidoriens. En accablant R. Lindet, crut-il foire oublier son passé et rejeter sur son collègue la responsabilité du siège de cette malheureuse ville? La vérité est qu'au moment où le décret du 12 juillet fut rendu, R. Lindet était à Mantes, occupé à organiser les forces destinées à marcher contre les fédéralistes de l'Eure et du Calvados, et qu'il demeura étranger à ce décret. V. Albert Duruy, Dubois-Crancé. Études d'histoire militaire sur la Révolution et V Empire. Paris, C. Lévy, 1887.