‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 159 sur 201 · MÉMOIRE 9E R. LINDET · texte numérisé non relu

MÉMOIRE 9E R. LINDET

et pétitions de toutes les parties de la République. Une députation se présenta dernièrement à la barre au nom de plus de cinquante négociants du Havre connus dans toute TEurope. Un membre de FAssemblée méconnut les pétitionnaires, les traita d'intrigants et vous dit que toutes les adresses qui vous étaient parvenues avaient été sollicitées et mendiées.

Je vous conjure, représentants, de vous faire faire un prompt rapport sur ma conduite. Vous avez ordonné ce rapport après avoir entendu les négociants de Nantes. Vos décrets sont des engagements que vous prenez envers la nation. L'exécution n'en peut être négligée dans votre assemblée qu'elle ne le soit plus encore dans toute l'étendue de la République.

Vous avez entendu tous les rapports qui vous ont été faits sur ceux de vos collègues qui vous ont été dénoncés. Les plus vertueux des Français me réclament; les citoyens qui ont le plus souffert, qui ont été violemment persécutés, vous attestent que je partageai leurs dangers pour être leur appui et pour les conserver à la patrie ; refuseriez-vous d'entendre un rapport à mon sujet ? Faites-vous rendre compte des adresses, des pétitions, des noms des signataires et faites-les publier. Ne permettez pas que l'on dise, ou que l'on puisse penser, que vous ne voulez entendre que des dénonciations contre vos collègues, et que vous n'avez aucun moment à donner pour entendre l'expression de l'opinion publique et du vœu de tous les bons citoyens en faveur d'un représentant qui a servi avec courage, avec persévérance, l'humanité, la liberté, le commerce, l'agriculture, les armées de terre et de mer et tous les citoyens de la République.

Dois- je vous répéter les motifs sur lesquels on demanda mon arrestation le 9 prairial ?

i*" On vous dit que j'avais provoqué la fureur et la violence des citoyens de Caen contre les administrateurs et les fonctionnaires publics. Vous savez tous que ce fait est faux... Tous les fonctionnaires civils et militaires du 3 1 mai, indignés de cette calomnie et touchés de mes malheurs, se sont réunis pour vous rendre compte de la conduite que j'ai tenue dans le Calvados et des services importants que j'ai rendus, au péril de ma vie, aux départements de rOuest pendant ma mission et depuis mon retour à Paris. Leur adresse vous a été lue : que faut-il de plus pour confondre l'auteur de la calomnie ? tout le département a protesté contre l'imposture et les plus honorables citoyens vous ont dit : R. Lindet nous a sauvé la vie!

2^ On vous dit que si le sang ne coula pas pendant ma mission dans le Calvados, l'hypocrisie seule me dirigea, que j'attendais des circonstances dans lesquelles je pourrais faire périr un plus grand nombre de victimes.

On ne croira jamais, représentants, que cela vous ait été dit, que vous l'avez entendu. Ce serait par hypocrisie que, pendant plus de trois mois, j'aurais passé les jours et les nuits à établir l'ordre, à faire respecter les lois, à les faire aimer, à prévenir les délits, à pourvoir à la sûreté des personnes et des propriétés, à entendre les autorités constituées, les citoyens, les volontaires et leurs officiers ! Ce serait par hypocrisie que, pour conserver à la République tous les citoyens qu'on avait voulu proscrire, j'ai lutté pendant neuf mois contre les Comités, contre le tribunal révolutionnaire, et contre les dénonciateurs des Jacobins, de Robespierre, répétées par Legendre à la Convention nationale !

J'attendais des circonstances plus favorables pour faire périr plus de citoyens ! Dans quel siècle peut-on faire entendre à la tribune de pareilles atrocités ?

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3« On yous dit que j'avais tenu chez moi un directoire de conspiration et [ que j'avais été dans le faubourg Antoine présider une assemblée de

conjurés.

Cette imposture n'a pu faire impression sur aucun de vous. On sait que je n'ai appartenu à aucune société, que je n'ai jamais vu ni Cordeliers, ni Jacobins; on sait que je n'ai formé aucune société dans la Convention même, ni en dehors : j'ai vécu seul ; et je n'ai été ni aux spectacles, ni dans les promenades, ni dans les faubourgs de Paris.

40 On vous dit que j'étais le plus dangereux des ennemis de la République et que j'étais coupable d'avoir surpris l'estime et l'amitié d'un grand nombre de citoyens ! Ce n'est que par l'humanité, la raison, la justice et de très grands services rendus que l'on acquiert et que Ton conserve l'estime publique, au milieu des chocs et des événements d'une longue et orageuse révolution. Si vous souffrez, représentants, que l'on me fasse un crime de m'étre mérité l'estime et la confiance publiques, et de les avoir conservées inaltérables pour les transmettre à ma famille après une mort honorable dont l'heure s'avance, quel jugement voudrez-vous que la nation porte de vous-même ?

5« On vous dit que j'étais l'auteur de la ruine de Lyon.

Vous savez tous, je crois, et il n'y a personne de vous qui puisse maintenant ignorer que j'eus seul le courage de faire connaître la cause des troubles de Lyon, que seul je fus d'avis que la voie de pacification devait ramener l'ordre et la tranquillité et que toute hostilité serait un crime. Vous saves que Oubois-Crancé, attribua mon avis à la force des circonstances qui m'avaient dominé. Il fit publier ma correspondance pour me perdre, et relever la gloire qu'il croyait avoir acquise pendant le siège de Lyon.

Aucun membre de notre Assemblée ne voudra sûrement insister sur les cinq motifs qui furent plaides le 9 prairial à notre tribune, avec une impétuosité qui ne permit à aucun membre d'obtenir la parole. On ne voudra même pas rappeler ces motifs dont la Convention, Paris et la France savent la fausseté. Mais lorsqu'on voulut méconnaître les négociants du Havre à la barre le 36 thermidor, deux orateurs s'élevèrent contre moi et publièrent de nouveaux motifs rapportés par les journalistes.

I* On vous dit que j'étais un barbare, que j'avais voulu 200,000 tètes. — Ah! si je m'étais tu, ne seraient-elles pas tombées?

Cent mille citoyens vous attesteront, représentants, ce que vous savez, ce que toute la France sait comme vous. Ce n'est pas par mon silence que j'ai sauvé la patrie et que j'ai rempli mes devoirs. J'ai arraché au tribunal révolutionnaire les victimes qu'il destinait à la mort; j'ai soutenu aux Comités qu'aucun tribunal ne pouvait juger les événements qui avaient agité la France ; j'ai résisté aux efforts de Legendre, qui demandait la mort des fédéralistes de l'Ouest et me dénonçait à la Convention comme leur ayant prêté un criminel appui. Il m'a fallu du courage, de la longanimité, de la persévérance, une vigilance soutenue et une abnégation entière de tout sentiment personnel, pour conserver un si grand nombre de citoyens, qui n'ont pas exagéré leurs dangers dans les adresses qu'ils vous ont présentées.

2* On vous dit que, lorsque j'étais à la tète des subsistances, j'avais fait passer secrètement des grains au Havre, à Rouen pour m'y faire des par» tisans et y trouver un asile. Dois-je m'arrèter à cette grossière imposture ? Je n'ai jamais administré immédiatement, j'étais chargé de surveiller, de

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diriger ; j*ai respecté Tordre établi par la loi. Loin que les communes du Havre et de Rouen aient été favorisées dans la distribution des subsistances, on sait que les citoyens de ces communes furent obligés de vivre, pendant le cours de la seconde année, avec la plus sévère économie et qu*ils eurent à supporter beaucoup de privations. Cent mémoires, cent procès-verbaux déposés au Comité de salut public et à la Commission du commerce justifient combien ces communes souffrirent et combien peu de secours elles reçurent.

Était-ce aussi pour me procurer un asile dans les armées de terre et de mer que chaque jour je m'occupais de leur situation et des moyens de pourvoir à leur besoin ? Était-ce pour m'assurer une retraite que je fis parvenir des secours à Versailles, à Auzerre, au Mans, à Mayenne, à Âlençon, etc., que je rassurai tous les départements voisins des Pyrénées ?

3** On vous dit que j'étais Tauteur de la création du tribunal révolutionnaire et que je forçai la Convention d'adopter mon projet. Jean de Bry, votre collègue, vous demanda l'établissement d'un tribunal révolutionnaire et proposa un projet de décret dans votre séance du 34 décembre 179a ; vous en ordonnâtes l'impression et vous décrétâtes même sur le-champ des mesures préliminaires pour vous assurer de la nécessité d'un pareil établissement. Le 9 mars, les sections de Paris firent éclater en même temps leur empressement à fournir leur contingent dans la levée de 3oo,ooo hommes et à vous demander de grands exemples de sévérité contre les agents civils et militaires que Ton accusait de la déroute d'Aix-la-Chapelle; elles vous demandèrent un tribunal révolutionnaire, vous décrétâtes le même jour la création d'un tribunal extraordinaire et vous chargeâtes votre Comité de législation de vous présenter un projet d'organisation. Le tribunal a été proposé, il a été créé, sans que j'aie môme été à portée de prendre aucune part à vos délibérations.

Le 10 mars, vous entendîtes le rapporteur de votre Commission ; on vous présenta divers projets d'organisation dans la séance du matin : vous décidâtes la question de priorité et vous décrétâtes les principales bases de la loi ; votre décret fut achevé dans la séance du soir, relu et adopté dans la séance du lendemain. Chacun de vous sait que je proposai l'établissement d'une Commission chargée d'examiner les dénonciations et de vous en rendre compte. Le tribunal ne devait juger que les traîtres, les conspirateurs et les contre révolutionnaires, que vous auriez décrétés d'accusation sur un rapport ; mais on vous porta quelques jours après à supprimer cette Commission : on augmenta depuis les attributions du tribunal. Ce que je proposai le 10 mars était si conforme au principe de justice et de conservation qu'on ne le laissa pas subsister, lorsqu'on voulut s'écarter de ces principes.

Si l'on avait conservé ce que j'avais proposé, si l'on n'avait pas supprimé la commission, la formalité des décrets d'accusation sur rapports, la publicité des opérations du tribunal, la lecture de ses jugements à la Convention, la France n'aurait vu dans le tribunal extraordinaire qu'une institution imposante qui aurait prévenu plus de délits qu'elle n'en aurait eu ^ punir; mais lorsqu'on voulut accoutumer les hommes à la destruction, on s'empressa de supprimer et de changer des institutions qui n'avaient été inspirées que par l'esprit d'ordre et de conservation.

Pourquoi faut-il que la calomnie s'attache à me persécuter dans le sein de la Convention, tandis que tous les Français publient que si la tyrannie a

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voulu tout perdre et tout détruire, je me suis appliqué constamment et publiquement à tout conserver ; que lorsque le crime audacieux menaçait la Convention et que des hommes d'une grande réputation de courage, de talents et de vertus courbaient la tête en se taisant, je répondais aux dénonciations de Legendre, Hébert et Robespierre ; je sauvais les départements de l'Ouest ; j'honorais le commerce, les arts, les sciences et les professions utiles ; je préservais la France des maux dont elle avait été menacée par la loi du 29 germinal ; j'assurais tous les services des armées de terre et de mer et de l'intérieur ; j'inspirais aux étrangers la confiance et la considération dues à la République.

Que pourrait-on reprendre dans ma conduite, dans mes actions? J'ai demandé depuis longtemps l'examen le plus sévère. Me recherchera-t-on sur mes opinions ? Les opinions d'un représentant du peuple ne sont-elles plus libres ? Un représentant a-t-il perdu le droit d'émettre son avis sur ce qu'il croit essentiellement bon et juste; sur ce qu'il croit nécessaire relativement aux circonstances, sur ce qu'il croit propre à détourner les orages sur le choix même des maux, s'il croit que dans un grand pays il ne reste qu'à choisir le moindre des maux ? On ne redira plus que j'aie fait créer le tribunal révolutionnaire le 10 mars; mais on me reprochera, dit-on, d'avoir proposé l'établissement d'un tribunal san^^'t/r^.

Comme on ne parlait que de faire le procès à des généraux, à des officiers, à des principaux agents de la République que l'on accusait de trahison, à l'occasion de la déroute d'Aix-la-Chapelle; qu'il s'agissait de matières compliquées et difficiles, je crus qu'un grand nombre de juges bien choisis, très éclairés, obligés d'émettre et de motiver leurs opinions publiquement à haute voix, remplacerait, dans ces circonstances extraordinaires, le jury dont l'institution était alors récente et que l'on pouvait craindre de compromettre dans l'examen des marches et des plans d'un général et de la conduite d'un principal agent, où il est si facile de s'égarer, même avec beaucoup de lumières et d'expérience. Mais je proposais d'environner ce tribunal de tant de surveillance, qu'il semblait impossible qu'il devînt injuste et qu'il s'égarât. Les fonctions du jury d'accusation devaient être remplies avec une attention et une exactitude qui devaient rassurer l'innocence. Nul accusé ne devait être traduit devant ce tribunal, sans avoir été accusé par la Convention et la Convention ne pouvait porter aucun décret d'accusation, sans avoir entendu un rapport appuyé de pièces justificatives. Chaque semaine, la commission devait rendre compte à la Convention des travaux et des jugements du tribunal, afin que la nature autant que la justice exerçât toujours son empire sur les cœurs des représentants.

Voilà ce que j'avais conçu, proposé : la commission fut supprimée quelques jours après. On ne m'imputera pas désormais les crimes du tribunal, puisqu'il était créé avant que j'en parlasse, et que, dans la nécessité de le voir exister parce que vous l'aviez créé précédemment, j'avais proposé un plan dans lequel le crime aurait été impossible.

L'ouvrage que je fis imprimer dans le mois de juillet 1793 ne iiit composé, comme je l'ai dit, ni pour la Convention ni pour la tribune. Il le fut pour les départements dont je devais être le pacificateur. Lorsque nos armées étaient battues sur les frontières, que plusieurs places étaient déjà au pouvoir de l'ennemi; il fallait empêcher une guerre intérieure d'éclater. Jamais on n'écrivit dans des intentions plus pures et dans des circonstances plus pressantes.

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Me dira-t-on qu'il fallait laisser arriver Puisaye avec son armée dans les plaines des Sablons, que peut-^tre l'on ne se serait pas battu, que les oppresseurs et les brigands auraient été chassés, que tous les bons citoyens se seraient ralliés aux drapeaux des départements ? Fallait-il se reposer du salut de la République sur de pareilles conjectures ? N'existait-il pas alors à Paris un immense foyer, toujours ardent, qui pouvait couvrir la plaine de 40,000 hommes armés et de 200 bouches à feu ? Qu'auraient pu faire

8 ou 10,000 hommes assemblés de tous les départements de l'Ouest? Âuraient-ils éteint ce foyer dont les éruptions les auraient couverts de laves brûlantes?

Je crus qu'il fallait prévenir d'inutiles combats et Teffusion du sang. J'écrivis pour faire cesser ces hostilités ; mais lorsqu'on voulut exercer des vengeances, des actes de cruauté et traiter en vaincus les citoyens qui avaient consenti au retour de la paix ou mis bas les armes, je déclarai à la Convention que les départements de l'Ouest ne s'étaient pas laissé vaincre, qu'ils n'avaient accepté la paix o£Ferte que pour demeurer unis à toutes les parties de la République dont ils se seraient détachés s'ils avaient pu douter de la sincérité de la pacification. Il existait des monstres ; mais ce n'était pas à les servir que je m'étais engagé ; ce n'était pas pour satisfaire leurs fureurs que j'avais accepté dans le Calvados une mission importante et difficile. J'avais voulu conserver Lyon, l'on m'en empocha : je résolus de conserver l'Eure et le Calvados. J'écrivis comme je crus devoir le faire dans les circonstances où je me trouvais : ma conduite a tenu invariablement au but que je m'étais proposé de tout conserver.

Faut-il encore redire que je n'ai eu aucune part au décret du 3 octobre 1 793 ? J'étais alors à Caen et j'ai dit, dans tous mes écrits comme dans ma correspondance de Lyon, que le temps, les voies de conciliation et enfin le jugement du peuple français étaient les seuls moyens par lesquels les dissensions dussent s'éteindre ou se terminer.

On cessera sans doute de me faire un crime de ce que j'ai dit dans mon rapport du quatrième des jours complémentaires qui Ait adopté par la Convention et envoyé aux départements et aux armées. La révolution du

9 thermidor laissa la France dans l'incertitude et l'anxiété jusqu'à mon rapport : les nouveaux principes que la Convention devaient adopter ne furent consacrés que par ce rapport. J'interpelle Mathieu, Cambacérès et plusieurs autres membres des Comités réunis, de déclarer s'il tint à moi que la marche de la Convention ne fût plus rapide et qu'elle ne s'avançât à plus grands pas dans la carrière qu'il ne me fût permis que d'indiquer.

Je fus obligé d'abandonner tout ce qu'on rejeta alors, mais je proposai tout ce que je pus obtenir. On rendit enfin la liberté à tous les Français : les moyens que j'employai étaient les seuls qui me paraissaient alors devoir garantir le succès et si l'on se rappelle quelle était à cette époque la disposition des esprits, on comprendra que je servis la France avec courage, avec fidélité et avec prudence. Lorsque je vis attaquer le gouvernement, je craignis que l'on ne me confondit avec les auteurs des maux de la France. Je crus devoir exposer ma conduite et mes travaux ; en parlant des événements, je ne considérai que la masse de la Convention qui ne pouvait être trop investie, de la considération, de l'amour et de la confiance de la nation. Je ne la confondais pas avec ces grands coupables dont les forfaits ne s'efiàceront jamais de ma mémoire : le xo août 1792 paraissait encore ôtre la seule époque dont on pût dater. Un naufragé ne quitte point une mauvaise

planche à laquelle il est attaché si on ne lui en présente une plus sûre qui lui garantira son salut.

Personne n'entrevoyait alors si nous aurions une constitution épurée, organisée, un plan de gouvernement tout puissant pour faire le bien, impuissant pour faire le mal. J*ai toujours pensé, dès le commencement de la Révolution, que Pon devait conserver toutes les institutions, s'en tenir à ce que Ton avait fait, quelque défectueux, quelqu'irrégulier qu'il fût jusqu'à ce qu'on fût en mesure de remplacer ce qu'on voulait et ce que l'on devait supprimer. Je n'ai jamais fait cause commune avec qui que ce soit. Je n'ai entrepris de justifier aucun coupable. J*ai demandé que l'on examinât la conduite, les travaux de chacun des membres qui avaient été employés dans les Comités; il me semblait que la justice exigeait que l'on fît connaître nominativement ceux qui proposaient les proscriptions, les assassinats; ceux qui les délibéraient et les ordonnaient.

Le tableau de mes travaux est fidèle. J'ai fait tout ce qu'il était possible de faire et ce que l'on n'avait pas encore entrepris pour faire subsister et entretenir 3,000,000 d'hommes sous les armes, un million d'hommes employés aux services et aux arts de la guerre et de la marine, pour faire subsister les communes de l'intérieur, réparer les malheurs occasionnés par l'invasion des Prussiens et des Autrichiens au nord et au Levant, par le débordement de la Vendée dans trois départements qui ne se sont soutenus que par les secours qu'on leur a fait passer.

On me disait, il y a quatre mois, pourquoi parlez-vous? on ne vous accuse pas. Je répondis alors : on ne me nomme pas dans les discours, dans les dénonciations ; mais on ne m'excepte pas quoique l'on sache bien qu'il n'y ait jamais eu rien de commun entre moi et les autres membres du gouvernement. Voulez-vous que j'attende l'avènement d'une persécution et que l'on me dise un jour : Pourquoi n'avez-vous pas réclamé? Vous n'aviez rien de commun avec ce gouvernement qu'il fallait proscrire. L'ordre est porté ; il vous frappe aujourd'hui comme les autres.

On me fait aujourd'hui cet argument prévu depuis si longtemps dans mon discours : a Une tyrannie decemvirale a pesé sur la Convention. Vous étiez membre du Comité, donc, la Convention doit vous regarder comme l'un de ses tyrans. 9

Je réponds que la Convention sait, comme tous les Français échappés au massacre, ou qui ont sauvé les débris de leur fortune et recouvré leur liberté, que je ne fus jamais l'associé de ceux qui exercèrent la tyrannie, que je ne restai au poste dangereux qui m'était confié que pour sauver la France et alléger le poids des calamités publiques, jusqu'à ce que le joug de la nécessité qui semblait peser sur elle fût brisé.

Si j'avais abandonné ce poste, qui aurait pris la défense des départements de l'Ouest ? qui aurait conservé à ces départements leurs fonctionnaires civils et militaires, leurs plus utiles citoyens ? A Nantes, ses négociants ? à Sedan, à Saint-Quentin, leurs fabricants ? à Paris, ses plus anciens et ses plus honnêtes banquiers et négociants ? On sait que mon opposition fit suspendre les exécutions qui se préparaient dans le jour même où je fus dénoncé. Je vais vous rappeler ici des faits qui prouveront à la France que j'étais enchaîné par le devoir à mon poste, et que, si je l'avais abandonné, la patrie était abîmée. Avant que je revinsse à Paris, le Comité avait senti combien il lui serait difficile de pourvoir à la subsistance des armées, à leur habillement, à leur équipement, à tous les services, à l'approvision-

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nement de Paris et de toutes les places de la République. Ne concevant aucun moyen de gouvernement par lequel il put satisfaire à tous les besoins, il avait fait créer une armée révolutionnaire. Vous savez qu'elle était la destination primitive de cette armée? C'était l'agent sur lequel le gouvernement comptait pour faire approvisionner Paris, toutes les communes et les armées de la République. Je me chargeai de toutes les parties dont on m'avait confié la direction sous la condition formelle qu'on n'emploierait pas Varmée révolutionnaire. Et, en effet, cette armée ne fut pas employée aux objets de sa destination primitive.

Mais si je n'avais pas réussi, ou si j'avais abandonné mon poste, le Comité qui conservait son terrible agent à sa disposition, l'aurait employé pour remplacer tous les moyens de gouvernement et d'administration. On ne vous demanda la suppression ou le licenciement de l'armée révolutionnaire que lorsqu'on vit, qu'aucuns services rendus, aucuns services à espérer, ne pouvaient compenser les maux et les dépenses qu'elle occasionnait. Fallait-il abandonner la F/'ance à une armée révolutionnaire, qui se serait augmentée dans toutes les communes qui aurait été continuellement électrisée, et qui, semblable à une armée de Tartares, aurait réuni dans son camp toutes les subsistances et toutes les propriétés mobilières de la République? Voilà une faible idée des maux qui menaçaient la France et dont je l'ai préservée.

Ai-je négligé aucune des parties de l'administration générale dont la direction m'était confiée ? Je réclame avec sécurité le témoignage de Boissy : le temps des orages est passé. C'est à lui de nous apprendre si j'ai fait ce que j'ai dû faire ; s'il était possible de faire plus que je n'ai fait. C'est à lui de vous dire si ce n'est pas à la persévérance de mes soins que l'on dut la levée de l'embargo des bâtiments neutres, et si l'arrêté que je fis adopter ne fut pas inséré dans les papiers publics de l'Amérique et ne fit pas renouveler toutes nos liaisons commerciales avec ce continent ; si, au lieu d'ôtre un ordonnateur négligent, je ne fus pas un solliciteur assidu et importun pour faire remplir fidèlement nos engagements envers la maison Rossi et toutes les maisons genevoises; si je négligeai de faire rendre justice aux maisons du Nord ; si je souffris que l'on prodiguât les métaux ; si je n'avais pas fait choix des maisons les plus solides et les mieux accréditées pour les approvisionnements de la République ; si les opérations que j'approuvais furent ténébreuses, équivoques ou onéreuses; si elles n'ont pas été utiles à la République ; si c'est à moi que l'on peut imputer le retard dans les paiements ; si l'on peut me reprocher de l'inconstance, de la versatilité dans les opérations. Boissy ne laissera sans doute rien à désirer. Les représentants du peuple Eschasseriaux et Cochon connaissent comme lui ces importants détails et vous en rendront compte. Je ne réclame point au milieu de vous, sur des faits que vous connaissez, le témoignage des étrangers. Mais je ne manquerais pas de témoignages respectables à opposer à mes ennemis.

Représentants du peuple, 6tes-vous éclairés sur ma conduite ? Mes ennemis ont provoqué des dénonciations contre moi. L'on vous a adressé des témoignages honorables de toutes les contrées de la République. Qu'importe que mes ennemis s'en irritent ! N'est-ce pas à vous qu'appartient le bien que l'on déclare que j'ai fait ? N'est-ce pas vous qui avez préservé la France des maux dont on vous assure que je l'ai garantie ? N'est-ce pas vous qui avez conservé à la République ces citoyens, ces communes, ces dépar-

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tements, ces plans de commerce dont on vous dit que pai empâché la perte absolue? C'est à vous que Ton doit rapporter ce que Ton m'attribue. Le désavouerez- vous et direz- vous à la France que la conduite que j'ai tenue était indigne de moi ?

On me dit que l'on se prévaudra contre moi de mes opinions pour exaspérer les esprits et réveiller les passions ; que l'on m'imputera la mort des premiers martyrs de la liberté. Je ne crains pas que vous vous laissiez égarer ou entraîner par des déclamations. Vous ne permettrez pas que l'on m'impute les décrets du 3 octobre, puisque j'ai écrit, dans toutes les occasions, que les événements qui ont donné lieu à ces décrets n'étaient pas de nature à être soumis à l'examen des tribunaux, qu'ils devaient être soumis au jugement de la nation française.

Un représentant du peuple n'est comptable de ses opinions qu'à sa conscience.

Cette défense ne laissait rien subsister des attaques des Hardy et des Larivière : elle respire un tel accent de franchise qu'il nous paraît inutile de la commenter.

Lindet avait bien compris que le redoublement d'attaques dont il était l'objet de la part de Hardy (Seine-Inférieure), de Henri Larivière (Calvados), de Delahaye et de Duval (Seine- Inférieure), réacteurs royalistes au service des Thermidoriens, provenait en grande partie de la noble défense qu'il avait présentée, le 2 germinal, de l'ancien gouvernement. Il ne voulut point laisser sans réfutation les mensonges de ses accusateurs et il publia encore une sorte de défense complémentaire sous ce titre : Robert Lindet, représentant du peuple à la Convention nationale \

Des préventions, écrit-il, se sont élevées contre R. Lindet à l'occasion des discours qu'il a prononcés à l'ouverture de la discussion sur le rapport de la Commission des vingt et un, contre les quatre membres des anciens Comités de gouvernement. On dit qu'il a pris la défense des quatre accusés ; qu'il s'est déclaré solidaire de leur administration ; qu'il a fait cause commune avec eux.

I. Brochure in- 12, de l'imprimerie nationale. Prairial l'an III. Imprimé par ordre de la Convention nationale, 14 pp. Ce mémoire fut envoyé au Comité de législation et à Philippe Dumont, membre de ce Comité, le 3 vendémiaire an IV, par R. Lindet. « Sa santé ne lui a pas permis de le leur faire parvenir plus tôt. Vous avez dans les mains, leur dit-il, le tableau de ma conduite tracé par les membres les plus respectables de la Société. Vous connaissez le vœu de mes commettants. La Convention nationale attend votre rapport. Tous les bons citoyens l'attendent aussi et ont prévenu la justice qui me sera rendue. La situation dans laquelle je suis, compromet ma santé et ma fortune qui me laisse au-dessous de la médiocrité. Nul de vous ne veut abréger le cours de ma languissante carrière. Nul de vous ne veut consacrer ma ruine. Cependant ces sacrifices sont faits... »

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Il n*y a pas un mot de cela dans son discours qui a été composé dans un sens et dans une intention bien contraires à un semblable dessein. On dit qu'il aurait dû se présenter à la tribune pour dire : vous accusez le Comité de salut public; j'en étais membre, examinez ma conduite, jugez-moi. C'est ce qu'il a fait^ il a exposé la part qu'il a prise aux opérations du gouvernement. Le reste lui est étranger. Attaqué depuis, dans un temps où la tranquillité publique était menacée, il s'est abstenu de répondre.

La Convention nationale a rendu justice à Camot^ il organisa la victoire , mais il ne Vorganisa peiS seul; R, Lindet assura les vivres^ les équipements^ les habillements^ les charrois, les transports, et sans ces moyens dont les éléments n'existaient pas encore à la fin de brumaire, que seraient devenues nos armées ?

L'odieux déversé sur les réquisitions et le maximum a empêché d'apprécier les travaux auxquels R. Lindet s'est livré. Il n'a pu se servir que des moyens qui lui étaient présentés par la loi.... Les lois sur les réquisitions et le maximum avaient été faites avant sa rentrée dans le sein de la Convention. Il n'y avait eu aucune part.

Il a fait, en toute circonstance, tous ses efforts pour rendre la liberté aux agriculteurs et aux commerçants. Au mois de nivôse, il fit prendre par le Comité un arrêté autorisant provisoirement les administrateurs de district à mettre provisoirement en réquisition pour la continuation de leurs travaux ordinaires les jeunes citoyens dont la présence était indispensable pour le service de l'agriculture. Cet arrêté fut rapporté un mois après, sans qu'on l'eût entendu, sans qu'on l'eût prévenu.

Après le 9 thermidor, c'est lui qui proposa les premières mesures de pacification : la révocation des décrets rendus pour cause de fédéralisme, la rectification de la loi du 17 septembre, l'exclusion des fonctionnaires des sociétés populaires : si d'autres mesures proposées par lui n'ont pas été adoptées, il en fit admettre un grand nombre, telles que la liberté des parents des défenseurs de la patrie.

Ses opinions ne peuvent donner lieu à accusation. Lors de sa mission dans l'Eure, il fit preuve à Caen de sentiments modérés et rappelle à Henri Larivière qu'il s'est montré constamment le défenseur des opprimés. On ne peut méconnaître sa conduite, sa longue persévérance qui ne s'est jamais démentie, et alors on le taxe d'hypocrisie !

R. Lindet a défendu, au péril de sa tète, pendant plus de neuf mois, ceux qui ont été poursuivis pour fédéralisme et les a sauvés !

A Falaise, il laissa le temps à un représentant du peuple de se sauver, en éludant son voyage dans cette ville.

Hardy a parlé d'un directoire de révolte chez Lindet. Le Comité de sûreté générale a pu vérifier la fausseté de cette allégation.

Legendre reproche à Lindet de n'avoir pas dénoncé la tyrannie. Quelle dénonciation fijt plus solennelle que celle qu'il fit le 19 pluviôse, en répondant à l'accusation d'avoir enlevé des victimes à l'échafaud ? Quel jour la tribune retentit-elle de vérités plus hardies et, pour lors, plus insolites ? Qui éleva la voix en faveur de Lindet et des principes qu'il avait professés ? II fut renvoyé en état de prévention aux Comités chargés de faire un rapport. Il profita de la suspension momentanée prononcée en faveur de la municipalité de Couches pour sauver les administrateurs d'Évreux, de Caen, les quatre-vingt-quatorze Nantais, dont il ne connut pas un seul pendant les neuf mois qu'il lutta contre leurs persécuteurs, etc.

3o6 ROBERT LINDET [^795]

R. Lindet avait donné, dès le 12 mai, sa démission du Comité de salut ' public; on ne l'accepta pas. Plusieurs fois, il forma la même résolution, on

Ten détourna parce que sa retraite aurait donné lieu de rompre la digue qu'il avait opposée aux calamités dans les départements de TEure, du Calvados, et autres étaient menacés.... Occupé d'un travail immense, il n'avait rien de commun avec les tyrans; il ne partageait pas leurs crimes, il s'opposait à leurs fureurs.

Depuis le 1 5 brumaire, il eut un bureau éloigné du lieu des délibérations du Comité. Il fut et il devait être continuellement le jour et la nuit dans son bureau : il n'entrait au Comité que pour communiquer rapidement des plans, des projets; il n'assistait jamais aux conférences, à la lecture des rapports, des projets de décret, aux discussions....

Il répond ensuite à Dubois-Crancé. Celui-ci ne peut ignorer qu'à son retour de Lyon, Lindet fut envoyé dans le Calvados et qu'il ne put pas influencer les délibérations du Comité de salut public.

Le représentant Duval ' (de la Seine-Inférieure), alors absent, avait poussé la haine politique jusqu'à écrire contre Lindet à la Convention, en reprochant à celui-ci d'être l'auteur de la loi du 10 mars 1793 et d'avoir organisé la famine. Lindet montre alors que le projet accepté par la Convention pour la création du tribunal révolutionnaire n'est point le sien, et termine son mémoire en établissant que le renchérissement des denrées par lui prévu et annoncé lors de Tabolition du maximum ne saurait lui être imputé.

Celui qui, longtemps presque seul, lutta contre la tyrannie, succombera-t-il sous l'accusation de tyrannie?

Refusera-t-on d'entendre, sous le règne de la justice, celui qui osa se faire entendre le 19 pluviôse de l'an II ? Si la parole lui avait été refusée ce jour-là, quel sort était réservé à la municipalité de Couches, aux admi-

I. Duval (Jean-Pierre), député de la Seine-Inférieure à la Convention. Né à Rennes le 20 février 1764, greffier du bureau central des juges de paix à Rennes, il fut envoyé dans l'Orne comme commissaire (11 avril 1793) pour vérifier les faits d'une prétendue conspiration du duc d'Orléans. Décrété d'accusation le 3 octobre 1793, il évita l'arrestation et reparut après thermidor pour se signaler par sa haine contre ses collègues républicains. Il fit partie des Cinq Cents. Successivement ministre de la police (1798- 1799), membre du corps législatif, puis commissaire général de police à Nantes (i8o3), préfet des Basses- Alpes (i8o5), il servit docilement l'empire. L'élasticité de ses principes lui permit d'être conservé par les Bourbons dans ce poste, sous la première restauration et d'accepter la préfecture de la Charente aux Cent jours. Il mourut à Paris le 23 août 181 7. Il a ainsi réussi à se mettre toujours du côté du plus fort sans se préoccuper le lendemain de ses opinions de la veille. C'était un vrai Thermidorien dans la plus mauvaise acception du mot.

[I79^] DÉFENSE DE R. LINDET Soj

nistrateurs d'Évreuz, de Caen, aux Nantais, aux neuf départements de rOuest?... Celui qui, au milieu des dangers et des oppositions, ne s'occupa qu'à diminuer les maux et à faire le bien qu'il était en son pouvoir de faire, sera-t-il regardé comme indigne de concourir au nouvel ordre de choses qui se prépare pour le bonheur de la France ?

Lindet avait tort de croire à la justice en ce temps où les passions réactionnaires, surexcitées par Tallien et les viveurs du Palais royal, ne connaissaient plus de frein. Aux Girondins proscrits et rappelés par la loi du i8 ventôse an III (8 mars ijgS) était venu se joindre Delahaye ' (de la Seine-Inférieure), celui-là même qui avait servi dans Tarmée catholique et royale, et dont

I. Delahaye (Jacques-Charles-Gabriel), né en 1761, avocat à Caudebec, député à la Convention par la Seine-Inférieure vota, dans le procès du roi, dans le sens le plus favorable à l'accusé, puis se solidarisa avec les Girondins. Après le 3i mai, il s'enfiiit dans le Calvados avecBuzot; il arriva à Caen le i5 juin 1793.

Après la déroute de Brécourt, Delahaye s'engagea dans l'armée catholique et royale et servit contre son pays, en qualité d'officier et commissaire du roi, ce qui l'empôcha d'être rappelé comme ses autres collègues girondins dans le sein de l'Assemblée. Merlin (de Douai) fut obligé de l'avouer dans son rapport du 18 ventôse. Le 5 germinal suivant, I^ecointre donna lecture de la Commission royale remise à ce conventionnel (Moniteur, XXIV, 70). Mais les Thermidoriens ne pouvaient se passer longtemps d'un royaliste aussi ardent. Le même Merlin (de Douai) n'hésita pas, dans la séance du 23 germinal (13 avril 1795), à faire un nouveau rapport décla* rant qu'il n'y avait aucune preuve que la Commission royale dont le député Alquier avait envoyé copie s'appliquât au sieur Delahaye, député. C'était une fourberie indigne. Delahaye, d'ailleurs, ne nia jamais sa participation à la guerre vendéenne, mais le fait aujourd'hui ne peut être méconnu. Une déclaration signée le 30 août 18 16 par le ministre secrétaire d'État constate que Delahaye... « a servi la cause royale en portant les armes pour le Roi en Normandie et en Bretagne sous les ordres de M. de Puisaye, que subséquemment il a correspondu pour la môme cause, d'Anvers où il était

retiré et que ces diverses circonstances motivèrent ses arrestations à

Anvers en 1807 et à Paris en 1808 » (Loth, Les conventionnels de la Seine- Inférieure),

Ce fait montre à nu le dévouement à la République dont les Thermidoriens étaient animés, et l'origine de la haine de Delahaye contre Lindet.

Rentré à la Convention, Delahaye fit partie du Comité de législation et s'y montra réacteur féroce. Il fut élu aux Cinq-Cents par le département de l'Aisne, et resta toujours royaliste ardent, poursuivant d'une haine implacable le clergé assermenté. Il fut secrétaire des Clichiens qui se réunissaient chez lui. Déporté au 18 fructidor, il se fit à l'étranger l'agent secret des princes.

Arrêté plusieurs fois par la police impériale, il reparut en 18 14 et attira l'attention du public par son procès avec le baron d'Imbert. Il se fit avocat à Paris, et jusqu'à sa mort, resta chargé des intérêts de la duchesse douairière d'Orléans. Il mourut à Paris, le 3i décembre 18 19.

3o8 ROBERT LINDET [^ZP^]

Merlin de Douai n'hésita pas à demander le rappel le 23 germinal (i2 avril). Les royalistes devenaient de fervents thermidoriens '. Tallien ne pouvait compter sur de meilleurs séîdes. A partir des premiers mois de 1795, tout républicain passera pour un terroriste aux yeux des Muscadins et de la majorité thermidorienne, et tout royaliste sera thermidorien.

Certes, ces deux Mémoires où le conventionnel montagnard reste fidèle à ses principes démocratiques ne contenaient pas le langage d'un résigné, décidé à brûler ce qu'il avait adoré et à adorer ce qu'il avait brûlé. Sa vie était pure ; ce qu'il voulait, c'était des juges : il tenait à faire proclamer son innocence par les tribunaux. Il n'y réussit point. Il eut beau écrire, protester, réclamer. Les Thermidoriens firent la sourde oreille et, ne poursuivant pas Lindet, le mirent pourtant dans l'impossibilité de se débarrasser de la prévention inique qui pesait sur lui. On avait ouvert les portes de la prison à R. Lindet malade, épuisé de fatigue et de tristesses morales, mais on brisa sa carrière politique, en le déclarant inéligible aux termes des décrets des 5 et i3 fructidor. Dubois-Crancé, si acharné contre Lindet, n'était pourtant point partisan d'une pareille exclusion. Le 8 octobre (16 vendémiaire), l'Assemblée décida que la demande de Thirion qui demandait à être jugé ou à être mis en liberté, serait renvoyée au Comité de législation, chargé de faire son rapport. Dubois- Crancé demanda que ce rapport s'étendît à tous les députés mis en arrestation. « Nous avons violé la Constitution, dit-il, car il ne nous appartenait pas de déclarer que les députés qui n'étaient point en état d'accusation seraient inéligibles au corps législatif. (Quelques applaudissements. — Violents murmures.) On objec-

I . Faure, député du Havre, ennemi de R. Lindet, en est un exemple. — Faure Pierre-Joseph-Denis-Guillaume avait été officier de marine, publiciste, puis avocat. Il était juge au Havre quand les électeurs de la Seine- Inférieure renvoyèrent à la Convention. Il présida, comme doyen d'âge, la Convention, le 20 septembre 1792. Dans le procès du roi, il vota toujours en faveur de Taccusé et soutint que la Convention n'avait pas le droit de juger le roi. Il signa la protestation des 73 contre le 3i mai et put échapper à l'arrestation. Il reparut après le 9 thermidor seulement. Dans les discours qu'il publia contre les quatre députés prévenus par la Commission des 21 il ajouta une note hostile à Lindet que nous avons reproduite au chapitre précédent. C'était un royaliste thermidorien déclaré : à la fin de la Convention, il reprit au Havre ses fonctions de juge. Sa conduite courageuse de royaliste pendant la Révolution lui valut la noblesse qui lui fut conférée par Louis XVIII en 1814 (Voir le Moniteur du 6 janvier 181 5).

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