‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 160 sur 201 · ON REFUSE DES JUGES A LINDET SOQ · texte numérisé non relu

ON REFUSE DES JUGES A LINDET SOQ

tera, avec raison, que ce décret a été soumis au peuple qui Ta sanctionné ; mais je dis qu'il est juste de reconnaître, avant de nous séparer, l'innocence de ceux qui n'ont pas mérité le décret d'accusation. » La prétendue accusation dont il avait été l'objet n'ayant jamais été examinée ni jugée, R. Lindet se trouvait, d'après les principes thermidoriens, suspendu de ses fonctions de député, et, par conséquent, inadmissible à passer les déclarations nécessaires pour être éligible au nouveau corps législatif. C'était un déni de justice, flagrant, impossible à justifier autrement que par les effets d'une haine politique irrémissible.

L'opinion populaire rendit seule justice à R. Lindet.

Après ces violentes secousses qui avaient altéré cruellement sa santé, R. Lindet ne rentra pas à la Convention. Il avait vu, successivement, disparaître, à ses côtés, les uns après les autres, tous les ouvriers de la grande époque de l'an II. SaufCarnot et Louis (du Bas-Rhin), tous les membres des fameux Comités de salut public et de sûreté générale étaient morts sur l'échafaud, déportés ou emprisonnés. Le parti royaliste, sûr de sa victoire prochaine, faisait déjà prendre des informations pour retrouver les vieilles coutumes usitées aux sacres des anciens rois, afin de les renouveler au sacre de Louis XVIII. De nombreux officiers émigrés rentrés à Paris n'attendaient que le moment d'agir. Frappée du danger que de nouvelles élections allaient faire courir à la cause de la Révolution, la Convention avait décrété (5 et 1 3 fructidor) que le nouveau corps législatif devrait comprendre au moins les deux tiers des membres de la Convention actuelle. Cette décision rendait ainsi impossible les projets royalistes, puisque, dans aucun cas, ce parti ne pouvait plus obtenir la majorité au corps législatif, dans des élections ainsi réglementées.

Secrètement soutenu par une partie des Thermidoriens les plus acharnés contre la Montagne, par les Saladin, les Rovère, le parti royaliste fit appel à la force des armes . Le 1 3 vendémiaire, ses troupes sectionnaires, commandées par Danican et Lafond, essayèrent d'attaquer la Convention et furent mitraillées dans la rue Saint-Honoré par Barras et le jeune Bonaparte. Le bataillon des patriotes de 89, oubliant ses griefs contre la majorité de la Convention, vint à son secours, et ce fut encore le peuple, les patriotes, si souvent conspués, qui, ce jour-là comme au 10 août, défendirent la cause de la Révolution.

R. Lindet souffrit cruellement de cette triste fin de la Convention. Le 16 vendémiaire an IV, il écrivait à son frère :

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Quelle affreuse catastrophe signale la clôture de la Convention ! Dès avant sa composition, j'avais senti toute la difficulté qu'elle fût bien composée. Je reçus ma nomination avec une profonde tristesse. Je ne balançai pas à me sacrifier pour la patrie et je résolus dès lors de faire tout ce qui serait en mon pouvoir pour épargner des calamités. Je vis tous les orages qui devaient fondre sur les ministres des cultes : je leur donnai des conseils aux différentes époques funestes qui se sont succédées. Peut-être ai-je contribué à suspendre les proscriptions générales qui les ont tant de fois menacés; peut-être ai-je contribué à préserver quelques contrées des fureurs du fanatisme qu'on provoquait.

J'ai prévu, il y a longtemps, le danger et la ruine des fortunes en papier : j'ai prévu aussi le danger de ma position. J'ai préféré être à Vabri du soupçon arec la pauvreté^ à l'avantage d'assurer mon existence^ même par des moyens licites, mais que les circonstances pouvaient faire suspecter et exagérer.

Quelques jours après, le 25 vendémiaire, il écrivait aussi à sa sœur :

Quand vous m'avez écrit le 14, vous ignoriez ce qui se passait à Paris le i3. Tout cela m'est étranger : je ne tiens à aucun événement. J'ai voulu sauver Lyon où Ton disait que l'aristocratie dominait. J'ai sauvé Paris où l'on disait que la démocratie triomphait sans frein ; j'ai conservé l'Eure et le Calvados que l'on disait fédéralisés ; je me suis employé pour toutes les classes de citoyens, pour les armées et les communes. Vous sentez que je n'ai dû embrasser aucun parti. Je croyais qu'il fallait toujours négocier, tout conserver.

Pour jouer impunément un pareil rôle, il faudrait être logé dans une planète fort éloignée.

Je ne réclame rien de ce que les autres ont fait : je n'ai rien de commun avec les autres. J'ai toujours été isolé : j'ai toujours marché seul. Je ne regrette rien sinon le repos et le bonheur que la France a perdus et que j'aurais voulu lui rendre... On en est encore bien éloigné.

La majorité thermidorienne ne pouvait fermer la bouche à Lindet et l'empêcher de protester contre le gâchis dans lequel étaient tombées les subsistances, depuis que le soin en était confié à Boissy, et surtout contre Tagiotage et les spéculations sur les assignats que favorisaient les mesures arrêtées par le nouveau pouvoir. Ce fut à la fin de la Convention que R. Lindet fit paraître son Essai sur le Crédit public et les subsistances \ Dans cette brochure, R. Lindet montre que le discrédit des assignats n'a été causé que par des mesures d'agiotage, que le gage des assignats est suffisant et que les membres du gouvernement ont

I. In- 12, 34 pp. de l'imp. des Frères Unis, rue des Orties, cul-de-sac Mati^on^ vis-à-vis les galeries du Louvre^

[l79^] ESSAI SUR LE CRÉDIT PUBLIC 3 II

favorisé cette dépréciation préméditée, organisée, qui ruina le pays.

Comment les assignats, dit-il, pouvaient-ils conserver quelque valeur, lorsque les représentants du peuple, des financiers, des auteurs accrédités écrivaient et publiaient que les assignats ne pouvaient avoir qu'une valeur d'opinion et lorsqu'ils calculaient froidement les avantages immenses que leur procureraient chaque jour les variations et la baisse de Topinion qu'ils dirigeaient ? Leur opinion fit le cours de la place, et leur intérêt fut l'échelle graduée des malheurs et des calamités de la France....

Il combat le projet de réduire la valeur des assignats, car quand on aura réduit Tassignat de 5 livres à lo sous, on Taura plus discrédité et plus avili qu'il ne Test aujourd'hui, dit-il, mais on n'aura pas fixé le terme du discrédit, on aura simplement déclaré que le corps législatif ne veut ni ne peut donner de consistance à ses engagements. Réduire la valeur des assignats c'est les anéantir absolument.

Ni la création des cédules hypothécaires qui vont donner naissance à rétablissement de nouveaux bureaux d'agioteurs, ni le décret sur la circulation du numéraire, ni l'introduction des effets de caisse ne pourront conjurer la crise. On ne peut arriver au résultat cherché qu'en maintenant la circulation des assignats et en en relevant le crédit. On y parviendra par les moyens suivants ' :

I* L'établissement, au lieu d'une taxe de guerre, d'une contribution quadruple ou sextuple de la contribution foncière sur tous les biens produisant des récoltes, à percevoir sur ceux qui ont récolté en 1794, et au moyen des rôles de la dite année ;

3* L'abrogation de toutes les dispositions de loi qui ont légalisé l'avilissement des assignats;

30 L'amélioration du plan de perception de l'enregistrement;

40 L'établissement, au lieu du droit fixe, d'un droit proportionnel sur toutes les adjudications des biens nationaux ;

5* L'examen par la trésorerie nationale de tous les comptes des agents de la République, et la remise des fonds qu'ils conservent encore ;

60 L'exécution régulière des décrets concernant la rentrée des fonds avancés aux départements et aux communes pour l'achat des grains, et dont ils sont remboursés ;

7<* La publication de l'état des assignats en circulation ;

S^ La rentrée dans la caisse centrale des fonds laissés dans les caisses particulières;

9« L'impression par chaque département et sa publication de l'état des biens nationaux situés dans sa circonscription ;

io<> L'exécution des lois concernant la vente de ces domaines par adjudication et mise en vente d'après les soumissions et la révocation de tous les décrets permettant de vendre sous une autre forme ;

I. Nous ne f$ii$ons que doppçr l'analyse de ces moyens sous les n** 1 à |i,

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1 1* La pablication chaque mois de l'état des recettes et des dépenses.

L*on me dira, dit R. Lindet, que je ne propose aucuns moyens de fûre rentrer les assignats par milliards, et dans peu de mois. Je réponds que Ton a eu tort d'en émettre une aussi prodigieuse quantité, mais que Ton aurait un tort plus grand, si l'on prétendait les retirer promptement et par des opérations forcées.

Dans la seconde partie de ce travail, consacrée aux subsistances^ Lindet insiste sur la nécessité de rectifier les dispositions du dernier décret sur l'approvisionnement des marchés, et de ne permettre la vente des grains que dans ces marchés régulièrement approvisionnés. Il reviendra sur la même question ultérieurement, dans le numéro de VAmi des lois du 2 frimaire an IV.

Un des griefs que le peuple relevait avec le plus d'aigreur, consistait dans la mauvaise organisation des suhsistances qui n*avait cessé d'aller de mal en pis depuis les journées de prairial, et dans l'agiotage sur les blés et farines auquel se livrait ostensiblement la nuée d'agents que la nouvelle Commission des approvisionnements, dirigée par Boissy d'Anglas, avait lancée sur le pays '. Pendant que la disette factice produisait la famine, des fortunes scandaleuses s'élevaient subitement. Or, la tactique du parti thermidorien consistait à rejeter toute la responsabilité de cette situation déplorable sur les hommes qui, en Tan II, avaient dû soutenir le maximum et assurer la subsistance des armées et de la population. Le i5 fructidor, Monnot, au nom des Comités de salut public et des finances, demandait la suppression de la Commission des approvisionnements *. Le moment est venu, disait-il, de supprimer sans danger celle des institutions de Robespierre qui a fait le plus de mal, après les tribunaux révolutionnaires, je veux parler de la Commission des approvisionnements*. II était absolument inique de rejeter le gâchis où se trouvait la Commission actuelle, présidée et dirigée par les thermidoriens les plus acharnés, sur Tancienne Commission des subsistances présidée par Lindet en l'an II et supprimée le 18 nivôse précédent. Lindet répondit dans une lettre rendue publique :

1. Voir au chapitre suivant le placard : R. Lindet aux citoyens de Paris sur les subsistances et le compte du représentant Boissy d'Anglas,

2, Moniteur, XXV, 647-650.

[l79^] POLÉMIQUE SUR LES SUBSISTANCES 3l3

Pourquoi faut-il qu'il y ait des hommes qtii entreprennent continuellement de tout confondre, les temps, les choses et les personnes ? Des murmures, des plaintes se font entendre, sur la mauvaise qualité du pain; Monnot paraît à la tribune au nom des Comités dans la séance du 1 5 fructidor. Il dit que c'est une institution Robespierrienne à laquelle il faut attribuer tous les malheurs qui désolent la France...

Barras succède à Monnot, déclare qu*il a été chargé pendant six mois de faire protéger par les troupes le transport, la circulation et l'arrivage des subsistances, et que, ni lui, ni les Comités, n'ont pu avoir connaissance des marchés et des achats de la Commission.

Lindet rappelle ensuite les brigandages qu'un membre a signalés à la tribune au compte d'un agent de la Commission, ceux dénoncés par Roux et ajoute :

La Commission des approvisionnements n'est pas la Commission dont J'ai été chargé de surveiller et de diriger Vadministration, pendant la deuxième année,

La Commission que je surveillais était composée des citoyens Picquet et Jouannot. Le premier était chargé du commerce intérieur et extérieur. Il ne tombera dans la pensée de qui que ce soit de contester son exactitude, son application et ses connaissances... Le gouvernement lui a renvoyé les comptes de la Commission de l'évacuation du Palatinat... Jouannot était chargé des subsistances de l'intérieur.

Cette Commission fut supprimée le i8 nivôse. Tant que je fus chargé de la surveiller, chaque jour je vis le travail qu'elle avait fait et concertai celui qu'elle ferait le lendemain, indépendamment de la correspondance de tous les moments.

La Commission seule traitait avec les négociants français ou étrangers. Mais elle discutait avec moi l'objet et l'utilité des traités. Lorsque ces traités étaient au net et signés par les parties intéressées, on les soumettait à l'approbation du Comité. Et ils n'étaient obligatoires que lorsqu'il étaient revêtus de cette approbation.

Cette Commission ne fut point une institution Robespierrienne. Elle était devenue indispensablement nécessaire d*après les lois rendues dans le mois de septembre pendant ma mission dans le Calvados, Elle était devenue nécessaire lorsqu'il était impossible de concevoir un autre moyen de soutenir un État qui fit, Van II, un effort sous lequel auraient succombé tous les États de l'Europe et de VAsie, Ce ne fut point Robespierre qui organisa et soutint cet immense édifice de la nécessité. Il n'avait vu qu'une armée révolutionnaire qui, selon lui, devait remplacer toutes les administrations et suppléer tous les moyens de gouvernement. — La Commission fut supprimée le i8 nivôse. Boissy fit établir et organiser une nouvelle Commission. On en a déjà changé plusieurs fois l'organisation. C'est aux nouveaux agents que s'adressent ces reproches faits par Barras d'avoir vendu à la République jusqu'à 5 et 6,000 fr. des sacs de farine qui ne coûtaient que 4 à 5oo fr.

A ce moment où la réaction royaliste venait imprudemment de jeter le masque, où Rovère et Saladin, les dignes complices de Tallien et de Fréron étaient compromis dans l'insurrection du 1 3 vendémiaire, triste conséquence de la politique thermido-

rienne, R. Lindet voulut encore s'adresser à l'opinion publique et retracer dans un rapide mémoire la série des événements politiques qui s'étaient déroulés depuis le mois de septembre 1792 jusqu'aux derniers jours de la Convention. Il publia alors la brochure extrêmement rare dont nous avons déjà dit quelques mots : Robert Lindet au peuple français ou Tableau de la Convention nationale '. Il débute en répondant encore aux attaques formulées le 9 prairial par Hardy et Larivière, rappelle ses travaux pour assurer les subsistances et maintenir le crédit des assignats, et Fétat satisfaisant des approvisionnements quand il quitta le Comité de salut public le i5 vendémiaire *.

Cette conduite constante m'a valu ^ dit-il — les témoignages honorables des citoyens des départements de TEure et du Calvados, de Nantes, du Havre, de Sedan, de Saint-Quentin, des Français les plus distingués par leur attachement à la patrie. Je ne connus ni les amis de Petion, ni les amis de Robespierre, ni cette coalition que Tallien a appelée une Sainte Ligue dont on dit que Rovère est le chef ; que Bourdon (de TOisc], Lanjuinais, Henri Larivière, Tallien, Legendre sont les principaux coryphées. Je n'ai vu que TÉtat et n'ai point connu d'autre maître.

En présentant ce tableau au peuple français, j*ai moins aspiré à fixer ces regards, à faire comparer ma conduite avec celle de tous les autres représentants qu'à diriger l'attention sur les subsistances et le crédit public^ sur la nécessité de proscrire toutes les opérations et tous les systèmes de finance y adoptés ou proposés. Ce ne sont pas des systèmes de finance que l'état de la France exige. Il faut de l'ordre, de l'économie, de la sagesse, de la probité, du désintéressement dans ceux qui gouvernent et dans leurs conseils.

Nous allons bientôt devoir aux armées, aux armées seules le bonheur de la paix. Les charges annuelles de l'État.... s'élèveront à neuf cents millions, valeur métallique, sans y comprendre la dette exigible, la valeur des fournitures faites, de celles qui se feront encore, et de ce qu'on appellera alors la dette arriérée. Nous ne pourrons nous passer d'assignats : il faudra donc en relever le crédit. L'introduction d'un nouveau papier serait un dernier attentat de l'agiotage. Il faudra que les subsistances reparaissent et que leur distribution soit désormais calculée sur les besoins de la consommation.

Représentants du peuple, sortez du Capitole ; attendons tous en silence le jugement de la nation !

Lindet sortit de la Convention plus pauvre qu'il n'était en en 1791, lors de son élection à la Législative. Le 22 vendémiaire an IV (i 3 octobre 1795), il avait fait la déclaration de sa for-

1 . Â Paris quatrième année de l'ère républicaine. Cette brochure parut vers le 2 ou 3 brumaire d'après les papiers de R. Lindet.

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