CHAPITRE XVII
Compte rendu par R, Lindet^ de son mandat de député
à la Convention.
2 brumaire an IV — 23 octobre i jg5.
A la fin de la Convention, Robert Lindet fit afficher dans les salles des séances et des Comités, le compte qu'il rendait de son mandat de député à la Convention. Il nous a été impossible de nous procurer un exemplaire imprimé de cette pièce : elle n^existe point à la bibliothèque nationale ni dans nos collections normandes. Nous en sommes réduits à la copie conservée dans les papiers de R. Lindet. Nous croyons devoir reproduire in extenso ce document, parce qu'il résume, dans un tableau d'ensemble, la conduite politique de R. Lindet à la Convention.
Sur la guerre.
Il y a peu de représentants qui aient contribué autant que moi à soutenir la guerre contre toutes les puissances coalisées, d'une manière utile et glorieuse à la France, quoique je n'aie pas approuvé la guerre si injustement déclarée à l'Angleterre, On trouvera l'origine et la cause de cette guerre dans la lettre que Grégoire, président de la Convention et membre du Comité diplomatique, écrivit le 29 octobre 1792 a quelques factieux ou mécontents de Scheffield pour les inviter et les presser, au nom de la Convention nationale, à renverser leur gouvernement, en leur promettant l'assistance et les secours de la France dans cette entreprise, quoique nous fussions en paix avec l'Angleterre et qu'il existât une entière réciprocité d'égards entre les deux nations.
J'ai blâmé cette guerre dans un écrit public en juillet 1793. Cependant j'ai fait pour la soutenir ce que personne n'avait fait. Nous n'avions ni vivres, ni munitions, ni effets d'habillement et de campement, ni chevaux, ni moyens de transport. Nos armées portées à 1,200,000 hommes ont été
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plus abondamment entretenues qu^elles ne rayaient été lorsque nous n'avions pas 200,000 hommes ; elles Font mieux été qu*elles ne le sont aujourd'hui, quoique l'on dispose des immenses ressources du Palatinat, de la Belgique et de la Hollande.
Ceux qui m'ont succédé ont occupé les mâmes bureaux : ils ont abandonné mes travaux et ont suivi des systèmes nouveaux.
Sur la guerre civile.
Je n'ai jamais provoqué la guerre civile; je ne suis point du nombre de ceux qui ont voulu soutenir leurs opinions par la force des armes. Mes principes sont consignés dans une adresse aux habitants de la Vendée, imprimée à mes frais au commencement de 1793.
L'instruction décrétée le 7 mai qui est mon ouvrage, consacre mes vues et mes principes et aurait rendu la paix à la Vendée, si Ton s'y était con-* formé.
Mon avis, rendu public, sur les troubles de Lyon du 29 mai 179? et les moyens de réparer de grands malheurs occasionnés par Tarrôté de Dubois- Crancé du 14 mai, aurait conservé une grande cité à la République et réuni tous les esprits.
J'ai pacifié l'Eure, le Calvados et les départements de l'Ouest. Cette pacification ne sera pas comparée au traité de paix ou de suspension d'hostilités conclu avec les mécontents de la Vendée et de quelques parties de la Bretagne. Ceux qui ont négocié cette pacification traitaient avec de prétendus chefs, comme des ministres plénipotentiaires traitent les intérêts de leurs maîtres en cherchant à se tromper réciproquement. Pour moi, je ne reconnus point de chefs. Je présentais aux citoyens assemblés, la paix, la liberté et les lois de la République et je m'offrais comme otage de leur bonheur et de leur tranquillité. Lorsqu'on a tenté de violer cette pacification et qu'on a voulu traiter les citoyens de ces départements comme on avait traité ceux de Bordeaux, de Marseille, de Lyon, j'ai offert ma tête et j'ai déclaré que j'étais garant de l'exécution de la pacification. Plusieurs ont allumé le feu de la guerre civile ; je l'ai éteint dans les lieux où j'ai été.
Sur l'établissement des tribunaux et de commissaires et comités
révolutionnaires,
Jean de Bry a proposé, le 24 décembre 1792, l'érection d'un tribunal révolutionnaire. La Convention a décrété ce tribunal le 9 mars. Je voulus le lendemain neutraliser et paralyser son action. On adopta une partie de mes vues, et huit jours après on les rétracta pour rendre à ce tribunal l'autorité et la terrible influence que devait lui donner le décret du 9.
Je n'ai pris aucune part à l'établissement des commissions. Quant aux comités révolutionnaires, ils ont été proposés par Jean de Bry.
Mais quel membre de la Convention s'est montré à découvert pour réclamer ses frères, ses parents, ses amis ? On les laissait traîner à l'échafaud et l'on dit aujourd'hui qu'ils étaient innocents. Pourquoi ne les sauvait-on pas? Ne m'a-t-on pas vu me présenter au tribunal, aux Comités, à la Convention, pour leur arracher des milliers de victimes que je ne connaissais pas ? N'ai-je pas conservé à la République plus de citoyens exposés au péril certain du supplice, que les bourreaux de la France n'en ont fait périr. J'ex-
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cepte les éréocmeiitt attribués à Rorère ; îl^ore combien ils ont coûté de lan^ a la France.
Sur U$ arrestatkms arbitraires et Pexpulsicm da âtoyemM de lemr domicile
on de leur résidence,
La France n*a ancnn reproche à me faire h. cet égard, qooiqoe les missions qoe i*aî remplies, les immenses fonctions dont j^at été chargé, et que tant d*aatres se sont partagées depuis arec si pen de succès, m'eussent souvent mis dans l'alternative d'exposer ma tête on de faire exécuter les décreu les plus sévères de la Convention. Nul représentant n*a respecté auunt que moi la liberté des citoyens, nul n'a £ût ordonner la liberté d'un plus grand nombre, nul autre que moi n'a préservé la France des manz que devait lui £iire éprouver le décret du 39 germinal. J'ai, seul, et malgré les plus fortes oppositions, conservé le commerce maritime, les fabriques, les manufactures et tous les éublissements que les arrestations arbitraires et la loi du 27 germinal anéantissaient.
Sur V athéisme et les persécutions pour les opinions religieuses et politiques.
Je n'ai jamais été théologien, académicien, philosophe ni orateur, mais j'ai déclaré qu'il n'était pas permis d'enseigner ni de soutenir publiquement l'athéisme, La politique m'a paru un vaste champ ouvert à tous les êtres pensants. Mon adresse aux citoyens de la Vendée ne serait pas confondue, si elle était connue, avec tout ce qui a été dit à la Convention. La meilleure religion, la plus sublime politique consistent pour moi dans le courage de V esprit, dans un sens droit et une conduite irréprochable.
Sur Venvoi des représentants du peuple près des armées et dans les départements, et la puissance proconsulaire qu'ils y ont exercée.
Je n'ai eu aucune part à la création de cet établissement : mais l'ayant trouvé formé, j'ai voulu en écarter tous les abus. Quand on lira l'instruction décrétée le 7 mai 1793 ' on se convaincra qu'aucun autre représentant ne s'est plus pénétré des devoirs qu'il avait à remplir, n'a embrassé plus d'objets et ne s'est plus appliqué à mettre les personnes et les choses à leur place, pour produire le plus grand effet et assurer le bonheur commun.
Sur l'avilissement des assignats et la perte de notre crédit au dedans et au
dehors.
Sous le règne des Dumouriez, des Brissot, les assignats étaient tombés dans un si grand discrédit, que la trésorerie nationale voulant se procurer des espèces d*or et d'argent donnait six capitaux en assignats pour une pièce métallique. Notre crédit se releva. Je contribuai plus qu'aucun autre membre de la Convention à le rétablir et à le soutenir : lorsque je sortis du Comité de salut public, cent livres en assignats étaient reçues à BAle pour
I. Moniteur, réimp., tome XVI, p. 33 1. Plan de travail, de surveillance et de correspondance proposé par le Comité de salut public aux représentants du peuple députés près les armées de la République. Âulard, Recueil des actes du Comité de salut public, IV, 33.
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38 francs en numéraire. Le lingot d'argent valant réellement 55 francs, ne se vendait que 90 francs ; la pièce d'or de 24 francs ne valait pas 47 francs. Comparez cette situation à celle dans laquelle vous ôtes. Cependant Tévacuation du Palatinat a valu à la France plus de 40 millions. La conquête de la Belgique a valu plus de 1 5o millions ; la liberté de la Hollande a procuré plus de 100 millions de florins : je ne parle ici que des valeurs réelles.
Ces conquêtes ont opéré une réduction de dépenses a peu près égale. Avec des ressources infiniment moindres, on pouvait, on devait relever le crédit et mettre les assignats au pair, sauf la réduction de 10 à i5 pour 100 qu'entraînent nécessairement les variations du change et les opérations de banque.
Pour exécuter ce plan que j'ai proposé et qui m'a fait proscrire, il ne fallait pas prodiguer les assignats, déclamer contre leur masse qui ne s'élevait qu'à 6 milliards; il ne fallait pas que l'on parlât de démonétisation et que Ton entendit chaque jour les projets les plus insensés ; il ne fallait pas rompre le traité fait par la commission du commerce, établir des banquiers, des agioteurs ; payer les denrées de l'étranger deux fois plus qu'elles ne valaient, et les denrées territoriales vingt fois, trente fois au-dessus de leur valeur ; il ne fallait pas que tout représentant devînt acheteur et que les bureaux du gouvernement et de finance devinssent des comptoirs de marchands et de banquiers. Je n'ai pas donné cet exemple scandaleux, je n'ai enrichi ni fait enrichir personne ; mais je servais la République qui conservait tous les biens, toutes les fortunes, et garantissait aux citoyens de toutes les classes les moyens de subsister, et aux créanciers légitimes de l'État le remboursement de leurs prêts et de leurs avances.
Sur la famine et la disette.
Depuis le i5 brumaire de l'an II jusqu'au i5 vendémiaire de l'an III, j'ai surveillé les approvisionnements de pain des armées et de toute la république; j'ai assuré les vivres, les effets d'habillement et de campement des armées portées à 1,200,000 hommes. Cependant la Flandre, l'Alsace étaient envahies, le siège de Lyon, celui de Toulon avaient occasionné la plus inconcevable consommation de subsistances. La guerre de la Vendée avait détruit tous les moyens de subsister dans les départements de l'Orne, de la Sarthe, de la Mayenne, dans le ci-devant Poitou, l'Anjou et la Bretagne.
J'ai rétabli nos relations commerciales avec l'Afrique, l'Amérique, le nord et le midi de l'Europe, quoique le commerce eût été anéanti par les décrets portés contre la compagnie d'Afrique, les villes Hanséatiques et les bâtiments et les équipages américains retenus dans nos ports.
Sur mes opinions particulières.
J'ai proposé le terme de nos conquêtes. Si l'on avait suivi mon avis, nous n'aurions pas sacrifié 20 milliards ; nous n'aurions pas une nouvelle campagne à soutenir ; nous aurions la paix ; nos ennemis n'auraient jamais appris comment on pouvait nous vaincre.
J'ai toujours pensé et déclaré qu'il n'était permis à aucun membre, à aucune partie de la Convention, en majorité ou en minorité, d'appuyer leurs opinions par les armes ou par les échafauds; que la guerre civile
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était un crime de Taudace de la minorité et de l'imprévoyance de la majorité, que la Convention aurait toujours eu des moyens de répression contre les troubles civils, sans ordonner Teffusion du sang si la majorité avait voulu efficacement la prévenir ; mais la majorité ne se déclare et ne voit les dangers que lorsqu'ils sont extrêmes et que les moyens d'une police préventive sont insuffisants.
Cependant ma tête est dévouée par ' qui a donné la
famine à la France, le 6 germinal, après avoir déclaré jusqu'au 4 que les subsistances étaient assurées et que le service ne manquerait pas. Les armées de Paris sont encore menacées de ce fléau après la plus abondante récolte.
Ma tôte est dévouée par les comités de gouvernement et de financiers qui ne peuvent supporter la présence d'un homme qui a combattu leurs projets et qui leur a démontré que tous leurs systèmes donneraient la banqueroute, la famine et la guerre civile. Ma tète est dévouée par * , protecteur et protégé des royalistes, par ' , auteur des calamités de Lyon,
par * (d'Eure-et-Loir), auteur d'un traité conclu avec de prétendus
chefs de chouans, qui a rouvert les plaies les plus profondes de la République, par ^ , calomniateur de Rouen et du Havre, par * ,
protégé de Puisaye, par ^ , complice de Robespierre, cruelle sangsue
de Rouen, bourreau de la municipalité de Couches et du département de l'Eure, assassin de Mercandier et de Savarre. Â Paris, le 3 brumaire an IV.
Robert Lindbt.
Ce compte rendu fut affiché dans la salle des séances et des Comités. Il y produisit un grand effet et ne fut attaqué par personne de ceux dont il citait les noms.