‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 166 sur 201 · LETTRE A ESCHASSÉRIAUX · texte numérisé non relu

LETTRE A ESCHASSÉRIAUX

Elle n'acheta, elle ne paya les denrées tirées de Tétranger que sur le pied de leur vraie valeur dans tous les marchés de l'Europe. Comparez ces achats à ceux que l'on a faits depuis sa suppression, et vous remarquerez que Ton a fait doubler dans nos ports, depuis cette époque le prix de toutes les denrées étrangères, quoique ces denrées n'eussent éprouvé ni variation ni augmentation de prix dans l'étranger.

Les achats faits dans Tintérieur se faisaient sur des commissions qui désignaient la nature et la quantité des objets que les agents étaient obligés de faire viser, et certifier par les administrateurs des lieux. Le prix était réglé par vos lois.

Vous voyez que l'on avait pris toutes les précautions nécessaires pour prévenir les abus. Il est cependant possible qu'il s'en soit glissé, comme il est possible qu'un huissier vole les effets d'un citoyen, lorsqu'il est chargé de le citer devant un tribunal ; ce n'est pas alors un vice de l'établissement.

Je dois encore vous rappeler que l'on ne doit pas confondre les agents de la commission qui étaient presque toujours assez bien choisis, avec les agents des représentants du peuple qui ne furent pas toujours heureux ni peut-être assez circonspects dans leur choix.

Vous sentez que cela ne regarde ni la commission ni celui qui la dirigeait. Et ma correspondance et un grand nombre d'arrôtés que j'ai rédigés, vous feront connaître combien l'on était attentif à provoquer les mesures qui pouvaient diminuer le désordre.

Comment avez-vous pu dire que la pénurie commença et que les assignats s'avilirent lorsque la commission parut?

La commission ne fut créée que parce que l'on manquait de tout, qu'il était impossible de faire subsister Paris, que les armées étaient dans un denûment absolu, que notre territoire était envahi, que la guerre de l'Ouest, le siège de Lyon et la prise de Toulon avaient occasionné une consommation prodigieuse et une disette extrême dans une grande partie de la France. Tout vqus manquait, et c'était parce que tout vous manquait que vous créâtes la commission. Combien n'est-il pas injuste de dire aujourd'hui que ce fut la commission qui fit tout manquer!

Souvenez- vous qu'en 1793, on ne récolta que du blé, que tous les autres grains et légumes manquèrent absolument. Cependant nous parvînmes à alimenter toute la France, la flotte qui fut créée, et l'armée de terre portée à 1,200.000 hommes.

Nous parvînmes à habiller, à équiper toutes les troupes ; on fit ce que l'on ne fera jamais.

Souvenez-vous encore que vous avez créé une armée révolutionnaire pour tenir lieu d'administration et qu'on sut rendre à la nation le service de la préserver de ce redoutable fléau que la commission n'employa jamais.

Vous ignorez peut-ôtre que l'expédition de Dumouriez dans la Belgique avait fait tomber le crédit de vos assignats et que l'argent était à 24 p. 100, lorsque je fus appelé au Comité de salut public. Nous avons remonté le crédit. Nous l'avons porté et soutenu jusqu'à ma retraite à un taux assez avantageux pour obtenir 38 pour 100.

Maintenant vous n'avez plus qu'un pour cent quarantel

Vous avouez que la crainte d'alarmer le peuple par les fréquentes émissions d'assignats et Ténormité des dépenses fit jeter quelque voile sur les émissions.

Ave^-vous pu oublier que chaque mois on faisait imprimer et distribuer

rétat des dépenses et Tétat des assignats émis ou fabriqués ? Avez-vous oublié que jamais la commission ne fit faire aucun paiement que sur des sommes mises à sa disposition par un décret formel de la Convention ?

Ce n*est que depuis ma retraite. Représentant, et même depuis la suppression de la commission que de simples comités ont émis des assignats, que de simples comités ont ordonné des paiements jusqu'à concurrence de huit milliards, sans que les fonds eussent été mis par un décret formel à la disposition de la dernière commission.

Ce n*est que depuis ma retraite que Ton a jeté un voile sur les dépenses et que Ton a fait fabriquer et émettre des milliards d'assignats sans décret.

Vous avez raison de dire que le jugement de ceux qui se sont rendus coupables d'une administration si extraordinaire appartient aux lois. Mais pourquoi appelez-vous sur ma tête, et faites-vous peser sur moi la prévention, lorsque vous savez que tout cela s'est passé depuis dix mois ?

L'intention trop manifeste de votre rapport est de faire porter sur une époque et sur certaines personnes des faits qui appartiennent à une autre époque et qui inculpent d'autres personnes.

Ne devriez-vous pas distinguer les temps et les personnes? Au reste, je ne cherche pas à me soustraire à un jugement. Mettez-moi promptement à portée d'être jugé. Vous ave:ç confondu les personnes et les temps, je saurai bien les distinguer. La France entière, les armées, autre/ois approvisionnées, et depuis éprouvant la disette et le dénûment, sauront encore les distinguer mieux que moi. On saura si je favorisai la cupidité, l'immoralité. On saura si c'est pendant que je surveillais les approvisionnements et les dépenses que des milliers de citoyens ont élevé des fortunes scandaleuses sur les débris de la nation ou si cela n'est pas arrivé depuis ma retraite? On saura si la nation souffrit autant, pendant que je dirigeais les Commissions, qu'elle a souffert depuis. On considérera les circonstances dans lesquelles je me suis trouvé et celles dans lesquelles mes successeurs ont été. Voilà les réflexions qui se sont présentées à ma pensée à la lecture de votre rapport. J'attends, avec le sentiment pénible et douloureux de Timpatience, les moyens de soumettre promptement l'examen de ma conduite aux juges qui me sont destinés, et à la France qui doit connaître ceux qui l'ont servie, ceux qui l'ont trahie ou persécutée.

A cette fière déclaration, si justifiée pour Lindet, Eschassériaux répondit loyalement par des excuses et des explications peu décisives d'ailleurs :.

Vous avez mal saisi le sens de mon rapport et mal jugé mes intentions. Je puis vous jurer que je n'avais que les choses sous ma plume et que les hommes étaient à mille lieues de ma pensée Je vous le dis avec franchise, vous pouvez me croire. En parlant de la Commission des approvisionnements, je n*ai entendu parler que de l'ordre politique que la nature des circonstances força alors de créer.... Et comment voudriez-vous que je vous fisse des inculpations à cet égard, moi qui ai été témoin de vos travaux et de vos efforts, qui ai vu ceux de vos coopéra teurs, moi qui vous succédais dans la même place, dans les mômes sollicitudes, dans les mêmes travaux pour la chose publique!.. Je connais tout comme vous... je n'ai inculpé personne. Â vous, je vous ai rendu justice toutes les fois que l'occasion s'est présentée... J'ai cherché à être impartial, parce que cela était mon devoir....

[i79^] RÉPONSE d'eschassériaux 329

Lorsque j'ai dit que le jugement des hommes appartenait aux lois, vous avez cru voir une intention manifeste d'appeler ce jugement sur votre

tête : je vous le répète, cela était encore à mille lieues de ma pensée Je

m'exprimais ainsi parce que j'éloignais de mon cœur cette atrocité avec laquelle j'ai vu juger dans la Révolution tant d'hommes qui avaient rendu des services à la chose publique, mais dont la conduite avait eu le malheur de tomber sous les soupçons inquiets, ou sous l'implacable vengeance.

Vous avez mal interprété mes paroles, Lindet : vous vous êtes bien trompé sur mes sentiments... Loin de moi la pensée d'aller prendre pour la première fois de ma vie un trait à la calomnie pour le lancer sur un

homme qui a subi des infortunes. Croyez-moi plus généreux Vous

avez lu cette partie de mon rapport dont vous vous plaignez, avec le sentiment d'un homme à qui la situation depuis longtemps a donné une sensibilité trop facile à s'affecter. Voilà ce que j'ai cru voir dans votre lettre. Je viens de vous expliquer mes intentions. J'espère que vous serez juste envers moi, comme je l'ai été envers vous.

R. Lindet ne manqua pas de relever les allégations erronées sur lesquelles Eschassériaux échafaudait ses explications.

Représentant, lui répondit-il, le 7 frimaire an IV, tous les forfaits relevés dans votre rapport ont été commis. Mais vous qui saviez dans quel temps et par qui ils ont été commis, vous avez confondu les temps et les personnes. Vous avez rapporté à l'an II ce qui appartenait à l'an III, et la calomnie pèse sur celui qui dirigeait dans l'an II plus d'affaires et de plus grandes que n'en dirigea jamais un seul homme en France. Je n'ai aucune part aux crimes des deux époques

... J'ai bien lu votre rapport. J'en ai bien saisi le sens et l'intention. Pouvez-vous charger ceux qui dirigeaient les affaires publiques de Tan II de rémission clandestine de milliers d'assignats, de la suppression des états de recette et de dépenses, d'achats frauduleux, de brigandages et de monopoles? Vous savez que ces brigandages appartiennent à l'an III. S'ils s'étaient introduits pendant l'an II, la France n'existerait plus...

Vous avez dit que le jugement des hommes coupables des forfaits que vous avez retracés appartient à la nation... £h bien, je demande à être jugé... Je désire l'être le plus tôt possible. Vous m'avez accusé sans me nommer... Je ne cède point aux mouvements d'une sensibilité mal entendue et irritée par d'indignes traitements. Je ne perds jamais de vue les principes, l'intérêt de

la patrie Hâtez-vous, représentant, de me mettre en état d'être jugé.

Vous dites que vous avez éié juste envers moi. Est-ce, lorsque vous avez voté mon arrestation ? Il n'y a pas un honnôte homme qui n'en ait été plus affecté que moi.

Si votre rapport avait fait reparaître le pain, en avait fait baisser le prix, je me serais oublié. Mais on suit constamment Je môme plan. On ne propose que des systèmes de banqueroute et de famine, et on attribue persévéramment à une certaine époque tous ces fléaux que l'on crée chaque

jour.

Paris, 7 frimaire an IV.

Cette défense de Tancienne Commission de subsistances fut encore complétée par un autre écrit destiné à réfuter les calom-

33o ftOBEKT LIlfDET ['79^1

nies que Boissy laissait répandre dans le peuple sur la gestion de cette ancienne Commission. Il parut dans le journal VAmi des lois ' qui, à ce moment, prétait Thospitalité de ses colonnes à rinfatigable défenseur du gouvernement révolutionnaire de Tan II.

Dans ses numéros des 1 1 et 14 frimaire VAnù des lois publia le texte d'un placard que Lindet avait fait afficher avec ce titre : R. Lindet aux citoyens de Paris sur les subsistances et le compte du représentant Boissy d'Anglas. Nous allons analyser ce mémoire parce qu'il contient la justification de l'ancienne commis*sion des subsistances et qu'il met à nu les incohérences et les procédés déplorables des nouveaux agents créés par Boissy d'Anglas '.

Le peuple demande du pain, dit R. Lindet ; depuis sept mois« il supporte constamment la plus cruelle disette. Ses souffrances se prolongent depuis que la France est approvisionnée par la plus abondante récolte, parce que l'on persévère à vouloir justifier et soutenir les fautes et les erreurs les plus graves de gouvernement et d'administration....

L'ancienne Commission du commerce et des approvisionnements, administrée par les hommes les plus laborieux et les plus éclairés, était parvenue, malgré la dévastation de plusieurs départements, à alimenter les armées,

I. Déjà, VAmi des lois, dans son numéro du a frimaire an IV (33 novembre 1793), sous la signature de R. Lindet, avait fait remarquer tous les vices de la loi du 7 vendémiaire relative à la vente des grains. On s'était proposé par cette loi de rétablir la circulation des blés et d'en foire baisser le prix. Le but aurait été atteint en ordonnant que l'exposition, les ventes et les achats ne pussent s'en faire que dans les halles et les marchés publics. Le cultivateur n'aurait pas osé exiger dans une place publique i,5oo fr. d'un sac de blé ou de farine, dont il ne craignait pas d'exiger 6 ou 8,000 fr. dans son grenier. ■ Mais ne s'est-on pas écarté du but, dit Lindet, en permettant aux cultivateurs de vendre leurs grains chez eux aux citoyens des campagnes et aux marchands blâtiers, en les déchargeant de l'obligation de contribuer à l'approvisionnement des marchés, de la quantité de grains qu'ils justifieraient avoir vendue aux marchands et aux habitants des campagnes ? »

Il démontre ensuite qu'on ne peut justifier la disposition de la loi qui dispense de l'exécution de la loi les agents chargés de faire des achats de grains et de farines pour le compte de l'État ? Ne valait-il pas mieux conserver et rappeler les dispositions du décret du 1 7 ventôse qui obligent les agents et les cultivateurs de se conformer, dans les ventes et achats faits pour le gouvernement, aux cours des marchés pour en régler le prix ?

3. Biblioth. de Caen, dans le vol. des opuscules de R. Lindet Cb 8 bis.

Barère {Mémoires, II, i3o) dit : « On vit paraître dans le troisième Comité un Boissy d'Anglas que le peuple de Paris surnomma Boissy-f aminé . Je n'approuve pas le sobriquet, je me contente de rapporter des faits notoires et publics, n

[1795] LA POLÉMIQUE DE lMiJI/ dcS loiS 33 1

la marine nouvellement rétablie, Paris et toutes les communes de la République pendant Tan II. Dans les derniers mois de cette année, elle prépara toutes les ressources et tous les moyens nécessaires pour la troisième année.

Elle dressa le tableau des approvisionnements nécessaires pour Paris et des districts qui devaient et pouvaient les fournir : elle en établit d'analogues pour les armées et les départements. Elle fixa les approvisionnements à tirer de l'étranger. Deux maisons d'Amérique furent seules chargées de fournir, et le congrès des États félicita le Comité de salut public de son choix. Constantin Brun et Luber approvisionnèrent les ports de la Manche. Une autre maison approvisionna la marine. Saint Esteban assurait les subsistances de l'armée d'Italie et livrait tous les mois 46,000 quintaux de blé au cours des marchés d'Iialie.

Toutes ces dispositions avaient été continuées même trois mois après que Lindet était sorti du Comité de salut public. Mais, comme il le dit, on voulut tout bouleverser... On a résilié, repris, révoqué, rétabli, rétracté, continué et discontinué de mois en mois les engagements pris avec le fournisseur de la marine.

On voulait des intermédiaires, des maisons de banque à Paris : on a négligé les fournisseurs Saint-Esteban, Rossi; alors il a fallu payer les grains 5o pour 100 au-dessus de leur valeur.

Quels moyens Boissy a-t-il substitué à ceux qu'on lui avait transmis ? Il dit qu'une maison de Paris nouvellement formée a fourni, depuis la fin de germinal jusqu*au mois de thermidor, plus d*un million de quintaux de grains qui ont tous servi à alimenter Paris,

Or, Lindet accepte ces chiffres, relève les quantités fournies soit par les efforts du représentant Roux, soit par le stock laissé au départ de Tancienne commission :

Vous trouverez alors, dit-il, deux millions trente-neuf mille quintaux de grains pendant dix mois, ce qui donne une distribution de 6,796 quintaux par jour, tandis que, dans les temps d'abondance, la consommation normale n'atteint pas 6,200 quintaux? Comment peut-on présenter de pareils comptes au peuple que Von a affligé d*une si cruelle disette^ que l'on a réduit à deux onces de pain? Convient-il d'insulter dans des placards à de longues souffrances ? C'est cependant ainsi que Boissy a toujours traité les subsistances^ les affaires publiques, les personnes et les choses.

Je ne conteste pas néanmoins que l'État n'ait payé ces immenses quantités de grains qui n'ont pas été livrées, ou qui n'ont pas été employées à leur destination. Mais quel surcroit de désordres et de maux qui pèseront longtemps sur la France !

Lindet continue en discutant les façons d'agir de la nouvelle commission créée le i8 nivôse, en remplacement de l'ancienne : Boissy ne se borne pas à la surveiller, il est le principal et Punique administrateur. Toutes les affaires se proposent et se concluent au Comité. On y traite, y achète, on y vend, on y fait des distributions. La nouvelle commissionn* est qu'une assemblée

de commis, de dépositaires, de gardes-magasins, aux ordres de grands négociants.

Boissy parle de succès qu'il a obtenus ? Quels sont-ils ? Le peuple a éprouvé la plus longue et la plus cruelle famine. Combien cette famine n'at-elle pas fait périr de Français ? Combien de suicides attestent l'excès de la misère, du malheur et du désespoir!...

Nous n'avons pas affaibli le crédit — continue Lindet — , puisque nous n'avons acheté et payé les denrées que suivant le cours de tous les marches de VEurope. Les assignats ont eu plus de valeur et de cours dans l'étranger qu'ils n'en avaient eu auparavant et qu'ils n'en ont eu depuis.

Qu'a donc fait Boissy pour rétablir le crédit? Il a fait acheter les denrées de l'étranger à un prix excessif. Il a prodigué les assignats et les a fait tomber dans l'avilissement.

Puis, dans sâ péroraison, résumant les devoirs du gouvernement, il retrace le programme à suivre, qui est précisément Topposé de celui adopté par Boissy et sa commission.

Le devoir du gouvernement est de rappeler la confiance, le calme et la sécurité, de rassurer la France contre tous les projets de banqueroute, de garantir aux Français la première et la plus sacrée de leurs propriétés, leur vie, leur conservation ; de renoncer aux moyens de corruption, de cesser de tenter la cupidité du riche, de rappeler qu'il est dû une juste indemnité au ^cultivateur qui ne peut refuser les grains nécessaires à la consommation ; que ni l'État ni les particuliers ne sont tributaires de son avarice ; de faire connaître le prix des achats, les noms des vendeurs et des acheteurs en gros.

Pour sauver la République, il faut consolider les assignats par Tordre et l'économie dans les dépenses, par le recouvrement des contributions arriérées, et des nouvelles contributions augmentées en raison des besoins, obliger le cultivateur de vendre ses grains, moyennant une juste indemnité et le prix courant des marchés publics, faire examiner les nouveaux marchés ou traités, faire rendre et publier les comptes des commissions et des administrations; faire examiner la conduite de ceux qui les ont surveillés ou qui ont usurpé leurs fonctions et leurs pouvoirs, et les faire mettre en jugement.

Voilà ce que je propose pour Boissy, pour moi, et plus encore pour le salut de TÉtat.

Il est à peine besoin de faire remarquer, qu'au lendemain de la hideuse exploitation des journées de prairial par le parti thermidorien, cette vigoureuse apologie de l'ancienne commission comparée aux résultats obtenus par Boissy dans la nouvelle, ne pouvait qu'exaspérer le parti réacteur et raviver les haines dont déjà Lindet avait failli être récemment la victime.

Sa campagne n'en resta pas à ce point. Réduit aux abois, le Directoire proposait de fixer, d'après le rapport d'Eschassériaux, à 3o milliards l'émission des assignats, de n'en continuer la fabrication que jusqu'au 1 5 nivôse et d'en faire publiquement

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détruire, à ce moment, les formes, les poinçons et les matrices. R. Lindet (Ami des lois y lo frimaire) écrit à ce sujet :

Si le corps législatif rendait un pareil décret, c*est quHl croirait comme la plupart des gouvernements qu'il est quelquefois utile de tromper le peuple.,, — Si Ton admet aujourd'hui la solution proposée, on verrait le corps législatif rapporter son décret avant le 1 5 nivôse et ordonner la continuation de la fabrication et une nouvelle émission d'assignats. — Voici notre situation. On doit compter au moins sur 20 milliards dans la circulation, car il faut y comprendre les 992 millions d'assignats démonétisés que Ton dit ne pas être rentrés : ils n'en sont pas moins dans la circulation, ils n'en sont pas moins dus... On sait que la trésorerie nationale a été obligée de retarder le paiement de six milliards de dettes exigibles, parce que la quantité d'assignats fabriqués était insuffisante pour acquitter toutes les ordonnances du gouvernement. On a consommé jusqu'à ce jour plus de 26 milliards. Le corps législatif a décrété la fabrication de trois milliards d'assignats qui sont mis à la disposition des ministres pour les dépenses actuelles. Il ne restera qu'un milliard pour les nouvelles dépenses à faire dans quinze ou vingt jours. Cette somme sera employée, et la masse des paiements à faire se sera bien augmentée avant le i5 nivôse? Comment fera-t-on face aux dépenses? Comment soutiendra-t-on le service?

Cet article avait, paraît-il, fâché le Directoire ; mais, comme le dit le journaliste [Ami des lois, 14 frimaire-4 décembre), les injures ne sont pas des raisons et la foi ne se commande plus.

Le numéro du 18 contient un article : Au corps législatif, sur les finances par R. Lindet. On va voir Lindet s'y élever contre toute tentative de discréditer les assignats et aussi contre le projet de la création d'une banque que Dupont (de Nemours) Lecouteulx de Canteleu, Laffont-Ladebat voulaient établir, traitant la République comme les usuriers traitent les fils de famille prodigues. C'est là un des projets que l'énergie de R. Lindet parvint à faire échouer; il est nécessaire que nous suivions la polémique sur cet objet, dès ses débuts.

Toutes' les discussions sur les assignats, dit-il, ne semblent avoir eu que pour but de les avilir et d'anéantir leur crédit. // doit cependant être démontré que la République ne peut se soutenir sans eux.,. On propose l'établissement d'une banque pour retirer les assignats et les rembourser sur le pied du centième de leur valeur nominale. Cette banque prêtera sur gages au gouvernement. Le ministre des finances sera autorisé à lui abandonner 1,200 millions de domaines nationaux. Je ne doute pas que cet établissement ne devienne très avantageux aux actionnaires. Mais il sera funeste à la France. Cet établissement ressemblera bien plutôt à une direction qui se forme pour recueillir les débris de la fortune d'un débiteur en faillite. La directionjouit : le débiteur et ses créanciers sont ruinés...

Verra-t-on longtemps les fournisseurs de la République accumuler des millions et avilir les assignats?

Si l'on surveille les dépenses, si l'on examine sévèrement tous les marchés, ...on réduira les dépenses de plusieurs milliards.

Lindet propose ensuite deux sources de nouveaux revenus :

Puisque les propriétaires ou les fermiers de domaines produisant des récoltes ont fait d'immenses bénéfices, et n'ont payé presque pas de contributions, ordonnez la levée d'une contribution extraordinaire, équivalente à la contribution foncière multipliée par dix.

Puisque l'on a prodigué les assignats, frappez cette richesse d'une contribution qui la consolidera et justifiera que vous croyez à sa réalité. Ordonnez que tous les porteurs d'assignats soient tenus de les faire timbrer dans un délai fixé et de payer au receveur du droit d'enregistrement un droit de 25 o/o; que tous les payeurs des dépenses de la République qui acquitteront des ordonnances pour fournitures qui ont été ou seront faites jusqu'au terme que vous aurez fixé soient tenus de timbrer les assignats anciens et nouveaux et de retenir le droit de timbre sur les sommes qui leur sont demandées.

Vous maintiendrez ainsi la valeur légale des assignats et l'opinion trop longtemps égarée se rapprochera et se soumettra à la loi et à Tintérét commun.

Au milieu de toutes les propositions qui se croisaient au corps législatif, au moment où les financiers voulaient faire d,e la banqueroute et de la révolution une question de commerce, le Directoire, d'une main hardie, dit VAmi des lois (numéro du 23 frimaire), déchirant le voile dont la fraude s'environne depuis trop longtemps, demanda un emprunt forcé de 600 millions en valeur réelle, soit numéraire soit assignats en cours, réparti sur les classes les plus riches. L'emprunt fut voté par les deux conseils. D'aucuns le trouvèrent injuste parce qu'il portait sur les riches. Eh quoi! répondaient les patriotes, voudriez-vous qu'il portât sur le pauvre?

Cet emprunt avait cet avantage, qu'il était exigible sur-le-champ et pouvait faire rentrer tous les assignats en circulation, lesquels, au cours du jour, représentaient environ 200 millions de valeur réelle, ce qui formait environ 20 milliards de papier. En outre, les assignats rentrés devant être brûlés, la planche en acquérait d'autant plus de valeur pour les émissions à venir, si elles étaient nécessaires. On décida que, dans l'emprunt forcé, les assignats seraient reçus à cent capitaux pour un; que dans l'arriéré des contributions, ils seraient comptés pour toute leur valeur, que le remboursement des capitaux serait suspendu et que les rentes et intérêts de toute espèce seraient payés à dix capitaux pour un. Le paiement de l'impôt foncier et des fermages fut maintenu sur le pied du passé, c'est-à-dire moitié en nature, moitié en assignats.

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En même temps, le Directoire cherchait d'autres ressources pour Tavenir; il décidait qu'une partie des biens nationaux serait cédulée^ c'est-à-dire que le bien servant de gage à chaque cédule serait détaillé sur le mandat émis en représentation de la valeur réelle. Une loi du 3 nivôse an IV autorisa même le Directoire a faire procéder, dans les formes ordinaires, d'après les divisions et subdivisions jugées les plus utiles, à la vente des maisons et parcs de Saint-Cloud, Meudon, Vincennes, Madrid, Bagatelle, Choisy, Marly, Maisons, Saint-Germain, Carrière, le Vésinet, Rambouillet, Chambord, Le Pin, Chantilly, Chanteloup, etc. Versailles, Fontainebleau et Compiègne, destinés à des établissements publics, étaient seuls réservés.

Enfin le Directoire pouvait traiter avec des maisons de finance et leur donner en gage l'exploitation des forêts de l'État et d'autres garanties mobilières et immobilières.

Le 5 nivôse, R. Lindet publiait dans Y Ami des lois un article plein de bon sens sur la nécessité de réduire les dépenses de l'État et de réformer les abus et les dilapidations. — Il fait d'abord remarquer que la dépense du mois prochain, d'après l'aveu du ministre, s'élèverait à 20 millions et que le seul approvisionnement de Paris coûte par décade 370 millions. <c Dans ces conditions, dit-il, il est impossible de surveiller les finances de l'État. L'imagination est effrayée d'une pareillle situation. »

On se ferait une étrange illusion si on croyait pouvoir assurer le service des armées, Tapprovisionnement des grandes communes et la subsistance du peuple par des moyens précaires, incertains et insuffisants...

Pourquoi faut-il que Ton parle continuellement d'assurer des fonds pour le service public et que Ton ne parle jamais de réduire les dépenses ?

L'emprunt forcé ne produira un effet utile à l'État qu'autant qu'il sera rempli en matière d'or ou d'argent. Il aurait peut-être mieux valu le fixer à 200 millions payables en matières métalliques que de le porter à 600 millions avec la faculté accordée aux contribuables de payer leur contribution en assignats...

Le gouvernement sera obligé de recevoir les assignats à raison de cent pour un, mais il sera obligé de payer ses achats sur le pied de 200 et 3oo pour un.

La réduction des dépenses peut seule assurer le service et rendre utile à l'État l'emprunt forcé qui deviendrait infiniment onéreux si cette réduction n'avait pas lieu.

Peut-on croire qu'il y ait un instant à perdre avant de livrer à un examen sévère tous les achats, tous les marchés, toutes les dépenses, lorsque l'on voit que la perception de l'impôt en nature n'a pas empêché d'éprouver une grande pénurie et que les dépenses de chaque mois, de chaque jour, ont reçu de si prodigieux accroissements ?

336 ROBERT LINDET [iJQS]

Le 14 nivôse (4 janvier 1796), R. Lindet adressait au directeur de VAmi des lois un nouvel article sur les finances, et, dans la lettre d'envoi, il faisait remarquer, non sans une amère ironie, que les noms de Concorde, d'Union, de Liberté et de République donnés aux rues disparaissaient, et qu'on rétablissait les anciens noms de Sainte-Gertrude, des Cordeliers, des Juifs, etc. « L'arbre et les symboles de la liberté ont disparu, dit-il... Je sais que lorsque les choses sont faites, on ne les change pas sans intention, et les intentions m'inquiètent le plus. »

Ce que demande Lindet, c'est que les projets de réforme financière soient publics et que le peuple puisse en avoir connaissance. « S'il peut tout, s'il pourvoit à tout, il veut aussi tout savoir! Quelle confiance ne devez vous pas avoir en lui, législateurs, c'est par lui que vous existez ! »

Que serait devenue la nation en septembre 1793 s*il y avait eu des secrets d'État, si l'on avait dissimulé à la nation les dangers qui la menaçaient, les progrès, les conquêtes de Tennemi, les perfidies et les trahisons de Tintérieur? La nation sut tout, elle déploya toute sa puissance...

La publicité, la solennité, la liberté de vos discussions éclaireront la nation, vous concilieront son assentiment nécessaire à votre gloire, à votre succès... souvent aussi, elles opéreront sur vous une réaction de lumières dont vos résolutions acquerreront plus de confiance, de stabilité et de perfectiqn ?

Si l'emprunt forcé de 600,000,000 fr. avait été l'objet de discussions publiques, des observations qui ont été faites en particulier auraient été plus connues, et Ton se serait plutôt convaincu que la faculté accordée à tout contribuable de payer en assignats, et l'atteinte légalement portée au crédit et à la valeur de cette monnaie nationale produiraient des effets contraires à l'objet proposé.

On avait créé les assignats pour faire la Révolution et pour préserver la nation de l'infamie d'une banqueroute. Pourquoi a-t-on donné aux assignats des valeurs différentes soit que l'on paie, soit que l'on reçoive et suivant la nature des divers objets de paiement ou de recette ?

Dans une partie de l'administration, les assignats se comptent au pair; dans une autre, ils se comptent à raison de dix pour un ; ailleurs, à raison de 3o, de 75, de 100, de 25o, de 3oo pour un. L'on se demande quelle est la valeur des assignats, le rapport de cette monnaie représentative avec les valeurs métalliques ou avec leur valeur nominale, on craint sans cesse de nouvelles soustractions à ces différentes valeurs, et la confiance reste nulle.

R. Lindet montre que si on associe la nation aux discussions financières, elle saura encore successivement faire disparaître les nouvelles charges, ce Rétablissez l'ordre dans les dépenses de l'État, reprenez la fortune publique égarée dans les mains de quelques particuliers qui se sont livrés au plus affreux brigandage, faites cesser le scandale de ces fortunes subites que trop

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