‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 167 sur 201 · POLÉMIQUE SUR LA CREATION D*UNE BANQUE NATIONALE · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE SUR LA CREATION D*UNE BANQUE NATIONALE

de mains sont intéressées à soutenir, venge\ la nation, n'a-t-elle pas as$e\ souffert pour obtenir la justice qu'elle réclame? »

C'est du concours de toute la France éclairée sur les opérations, les mouvements et les intentions du gouvernement que vous devez attendre et recevoir les moyens de sauver l'Etat. Les ressources des compagnies qui prêtent sur gage, des associations particulières qui vous offriraient l'échange de leur crédit pour vos richesses réelles seraient de trop faibles moyens, ils ruineraient la France et ne conserveraient pas la République. Vous ne serez pas réduits à la nécessité d'aliéner ou d'engager les forêts de l'État. De pareils moyens donneraient lieu à vos ennemis de croire qu'il leur suffirait de prolonger la campagne prochaine, de vous faire épuiser vos ressources qui seraient regardées comme les dernières de la France. Vous n'obtiendrez la paix que lorsque l'ennemi sera convaincu que la nation tout entière est encore prête à déployer, s'il le faut, toute sa force et toute sa puissance.

Des expédients de financiers sont indignes de vous : tous leurs plans, tous leurs systèmes ont aggravé chaque jour le poids de nos calamités et de la misère publique... Hâtez-vous d'opposer (à vos ennemis) un crédit intérieur mieux constitué, fondé sur la justice, sur l'économie et sur l'intérêt commun. Que cet intérêt soit toujours celui de 3o millions d'hommes, et que ce ne soit pas celui de quelques milliers de citoyens qui prétendent être la nation.

Cette polémique financière gênait singulièrement les banquiers dont le Directoire avait trop facilement écouté les propositions ; mais R. Lindet voulut aller plus loin et démasquer leurs intrigues. Il résolut d'empêcher la constitution de cette fameuse Banque nationale^ dont la création eût consommé la ruine de TÉtat. Le 3 ventôse ', dans VAmi des lois, il s'élève moins sur le projet de la création d'une banque en lui-même que sur le choix de ses fondateurs et directeurs et les conditions de son établissement.

M. Laftont-Ladebat, représentant du peuple, est nommé directeur d'une banque nationale, dit-il; MM. Lecouteulx de Canteleu et Johannot, représentants du peuple, sont nommés administrateurs de cette banque.

Ces messieurs dirigent depuis un an les finances de la République. On connaît toutes leurs opérations et tous leurs essais.... Tous leurs discours, tous leurs projets, toutes leurs opérations ont accéléré le discrédit des assignats.... Convient-il aujourd'hui que ces membres du corps législatif soient directeurs et administrateurs d'une banque nationale ?

Le gouvernement n'en dépendra-t-il pas? Sont-ce des membres du corps législatif qui doivent accepter, pour eux et leur compagnie, la cession que le gouvernement va leur faire de 880,000,000 de domaines et de biens nationaux ? Sont-ce eux qui doivent prêter sur gages au gouvernement et

1. Voir aussi l'article de R. Lindet sur les finances dans VAmi des lois du 4 ventôse.

prendre Tétrange engagement d'exiger un gage double de la valeur de ce qu'ils prôteronl?

R. Lindet montre ensuite, par Texemple de Washington et des républiques anciennes, que les administrateurs des républiques, archontes, éphores ou sénateurs, ne furent jamais ni les fermiers, ni les concessionnaires .des revenus ou des domaines de la République '.

R. Lindet avait pu se procurer les statuts de la nouvelle banque. La lettre que Faipoult, ministre des finances, écrivit à LafFont-Ladebat le 17 pluviôse an IV, jette quelque lumière sur cette affaire. En voici un extrait :

Vous avez pensé avec raison, lui dit-il, que le moyen de donner à la banque un grand éclat et une grande solidité à ses opérations était de lui déléguer des propriétés nationales. Je joins à cette lettre un état abrégé et appréciatif des objets dont il est au pouvoir du gouvernement de disposer et sur lequel il peut traiter avec la banque : cet état se monte à une somme de 883,000,000. Il ne vous échappera pas non plus, disait-il encore, que ce tableau ne renferme aucune des propriétés nationales dont la vente est suspendue jusqu*au i*' prairial, et dont la valeur est de 2 milliards 600 millions.

Aussitôt après la lecture de cette lettre, les fondateurs de la banque avaient arrêté entre eux le règlement commençant par ces mots :

« Les soussignés, animés du désir de rétablir le crédit public et de ranimer Findustrie et le commerce, ont arrêté etc.. entre autres choses de donner au conseil d'administration de la banque le pouvoir de traiter avec le gouvernement de manière que, dans aucun cas, les engagements de la banque ne puissent excéder la moitié des valeurs réelles qui lui auraient été transportées, »

N'était-il pas évident que ces financiers voulaient traiter la

I . La polémicfUe de R. Lindet sur le projet de banque est contenue dans les numéros de VAmi des lois des 3, 4, 10 et 16 ventôse an IV.

La création d'une banque fut combattue par Bentabole à la séance du 3 ventôse. Le Directoire proposait de donner à cette banque la jouissance de rimmeuble dit la mairie, situé rue Neuve des Capucines ; il déclarait que cette banque, dont il avait provoqué l'organisation ainsi qu'il y avait été autorisé par la loi du 2 nivôse, était formée, et qu'il y avait urgence extrême à ce que le corps législatif lui accordât la jouissance de cet immeuble, afin qu'elle entrât de suite en activité {Moniteur^ XXVIl, 542-548). Le conseil des Cinq-Cents consentit à permettre au Directoire de disposer de la mairie^ mais se refusa formellement à indiquer que la banque y serait installée, ne voulant point indirectement ratifier cette création. C'était se montrer ouvertement hostile à la nouvelle institution.

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République comme certains usuriers en usent vis-à-vis des prodigues qui n'ont pas encore atteint leur majorité ? UAmi des lois du 10 ventôse contient une seconde lettre sur les finances de R. Lindet, celui du 1 3 une troisième : mais déjà les démarches personnelles de R. Lindet près de Tun des administrateurs avaient réussi à rompre la combinaison.

« Parmi ces banquiers figurait M. Perregaux, que Lindet regardait comme Tun des plus honnêtes hommes de France. Il fut le trouver et, après un court entretien sur ce sujet, ce banquier l'interrompit en lui disant : « Je suis honteux, Monsieur Lindet, d'avoir mis ma signature sur un acte d'où peut résulter la ruine delà France, je vais la rayer. » L'acte était déposé au ministère des finances : il doit être encore aux archives de ce ministère. M. Perregaux raya sa signature et son désistement entraîna celui des autres administrateurs '. » R. Lindet écrivit à cette époque (12 ventôse an IV) :

Je voudrais bien préserver la France de la famine et de la banqueroute. Je ne pourrai pas en venir à bout. De grands capitalistes (mot omis) voulaient se partager les dernières dépouilles de la France sous le titre de banque nationale. Je viens de les forcer à lâcher prise. Ils ont envoyé leur désistement. Il n'y aura point de banque, mais on va créer des mandats, nouveau papier, ouvrage d'ignorance et de mauvaise foi.

Cette opération manquée fit des mécontents parmi les hommes puissants, nous dit M. Bodin-Lindet dans ses notes. Un représentant du peuple dit en présence de quatre témoins : « R. Lindet a fait tomber le projet de banque, il sera arrêté ou déporté. »

Lecouteulx de Canteleu, député de Rouen, qui s'était trouvé visé par les articles de R. Lindet, lui répondit dans VAmi des lois du 10 ventôse. Il se défendit d'avoir pris part à la dépréciation des assignats, ainsi qu'à l'émission du papier sur l'étranger, et attaqua Lindet comme membre de l'ancien gouvernement. Il terminait ainsi sa lettre à Lindet :

R. Lindet me donne la qualification de Monsieur. Moi je rappelle Lindet tout court. Je pourrais cependant lui donner aussi une qualification de ci-

I. Papiers de R. Lindet classés par M. Bodin (Notes de M. Bodin. Biblioth. Canel. Pont-Âudemer).

M. Perregaux devait, plus tard, ôtre un des fondateurs de la Banque de France.

La planche aux assignats fut brisée le 3o pluviôse an IV (19 féyrier], et les nouveaux mandats, s*élevant à 3 milliards 400 millions, furent créés le a6 ventôse ainsi qu'on le verra plus loin.

devant, mais je suis incapable de donner à Denis à Corinthe, le nom qu'il portait à Syracuse.

Lindet répliqua en montrant les antécédents financiers de Lecouteulx — sollicitant dans l'Assemblée nationale le décret déclarant l'argent marchandise, — membre de commissions de finances à la Convention et au corps législatif, et administrateur d'une banque qui doit se faire céder les meubles et les domaines de TÉtat pour aider l'Etat de son crédit. <c J'ai pensé, — ajoute-t-il — , que la qualité de représentant du peuple et celle d'administrateur de la banque proposée sont incompatibles, j'en ai exposé les raisons que M. Lecouteulx n'a pas détruites... »

Il terminait ainsi :

Il me reproche d'être indigent à Paris comme Denis I§ fut à Corinthe : je n'ai jamais eu ni Téclat de l'autorité, ni celui de la richesse ou de la dissipation. Je dois ajouter que j'ai toujours cru qu'il n'était pas permis à un représentanty et même à un fonctionnaire chargé de concourir au succès et à l'affermissement de la Révolution, de se livrer à aucune spéculation sur les rentes des têtes genevoises et sur les domaines nationaux...

J'ai toujours demandé que tout représentant rendit compte de sa conduite, de ses liaisons : cette époque n'arrivera-t-elle pas ? Je ne veux maintenant que le repos; je n'aspirerai à rentrer dans la carrière que lorsque je pourrai exprimer le vœu de la nation, sur le compte que lui doivent tous ses gouvernants et ceux qui cumuleront des fonctions incompatibles.

UHistorien, journal de Dupont numérien (de Nemours), avait aussi attaqué furieusement Lindet à cause de ses articles sur les assignats et sur la banque nationale. En réponse, Lindet adressa au directeur de VAmi des lois, une lettre qui parut dans le numéro du 14 ventôse de ce journal :

L'Historien^ dont je ne connais pas le rédacteur, gage un assignat de 2,000 livres contre un de cent sous, que je ne vous adresserai plus de lettres pour votre journal si Ton veut m'arranger un département au ministère, car, dit-il, ma famille est capable de tout. Ma famille est à Bernay, département de TEure. Je n'ai pas un parent qui se soit enrichi, je n'ai pas un parent qui n'ait fait des sacrifices et perdu de son aisance pendant la Révolution Qui donc peut autoriser cet écrivain à insulter une famille qu'il

ne connaît pas?... Faut-il rassurer VHistorien? Un mot peut suffire. Je n'ai accepté et n'accepterai aucune place à la nomination du Directoire. // me suffit d'avoir été nommé par le département du Nord au corps législatif et d'avoir obtenu et fixé la confiance de mes concitoyens Mes

lettres sur la banque m'ont valu une nouvelle hostilité : l'auteur ou le rédacteur de l'Historien est sans doute intéressé au succès de la banque nationale et aux hautes spéculations des actionnaires; je n'en continuerai pas avec moins de zèle à appeler l'attention publique sur le plan si constam-

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ment suivi de ceux qui ont introduit le commerce des espèces monnayées, qui ont avili les assignats et qui prétendent élever une banque sur les ruines de la France.

Le directeur de l'Ami des lois^ après avoir publié la lettre cidessus, donne quelques renseignements biographiques sur Dupont (de Nemours), a Au surplus, conclut-il, VAmi des lois accepte le pari de M. Dupont et il offre encore d'être de moitié avec celui qui voudra parier que Dupont n'a jamais été qu'un aristocrate, un royaliste et un mauvais économiste. »

Ce que Lindet combattait, on ne saurait trop le répéter, et VAmi des lois^ dans le numéro du i6 ventôse, a soin de préciser le but de sa campagne, c'est moins la banque elle-même que son mode d'organisation et le choix de ses administrateurs. Les républicains craignaient avec raison que des banquiers législateurs, peu connus par leur patriotisme, ne deviennent dangereux pour la liberté publique et les finances de l'État. Le même numéro contient un nouvel article de Lindet contre le commerce des espèces monnayées. « Le billonnage n'est plus un délit : l'usure est un mot vuide de sens, l'agiotage est une profession qui reste à embrasser. Il n'y a plus de profits illicites quelque

énormes qu'ils puissent être Ne verra-t-on pas bientôt

proscrire un commerce incompatible avec la violence et la bonne foi ? »

Cette ténacité à poursuivre l'agiotage et les projets de banque valut encore à Lindet une nouvelle réponse de Lecouteulx [Ami des loiSj 17 ventôse an IV lundi-7 mars 1796). Après quelques personnalités perfides pour Lindet et d'ailleurs assez déplacées dans un débat financier, Lecouteulx demande à celui-ci de vouloir bien sacrifier son repos pour aviser à accélérer le compte de la Commission du commerce, des manufactures et des subsistances... et de tout ce qui a été soumis aux réquisitions et au maximum, puis il termine par ces mots :

Une véritable niaiserie serait le sens que R. Lindet prétend donner à mon allusion de Denis à Corinthe; mais ceux qui connaissent Lindet prétendent que ce n'est point une niaiserie, mais une interprétation dans le bon genre, de celles à Taide desquelles on savait si bien vous faire dire ce que vous n'aviez jamais eu dans la pensée. Robert Lindet, vous oubliez que vous n'êtes plus le Denis de Syracuse, et vous laissez trop percer le désir de le redevenir.

Si je vis, lui répondit Lindet, comme Denis à Corinthe, je n'ai jamais vécu des abus du pouvoir, comme Denis à Syracuse : Je n'ai jamais nagé dans une opulence grossie par des spéculations révolutionnaires. J'ai déposé dans les Comités de la Convention l'état de ma fortune passée et pré-

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sente : je demande depuis un an que Ton se fasse représenter le compte de la Commission du commerce et des approvisionnements, supprimée le 18 ventôse an III, celui de la Commission des transports, et que Ton se fasse représenter ce qui a été fait par ces deux Commissions et ce qui a été fait depuis par ceux qui les ont remplacés. Que veut donc dire M. Lecouteulx de Canteleu ' ?

Ce qu'il voulait, — c'était faire une diversion pour forcer Lindet à abandonner une discussion grave et sérieuse sur les inconvénients de la vente du numéraire, et sur l'incompatibilité des fonctions de législateur et celles de directeur et d'administrateur d'une banque nationale... Lindet répliqua qu'il suivrait son plan, sans se laisser détourner, et il tint parole.

Dubois-Crancé donna aussi à VAmi des lois des articles financier destinés à soutenir les assignats. Le projet de banque était définitivement abandonné : le rapport de Defermon l'indiquait implicitement *. « R. Lindet a démontré le danger de cette institution, dit ÏAmi des lois, le 21 ventôse, et nous en démontrerons encore l'inutilité.... si les banquiers eux-mêmes n'étaient pas convaincus de cette vérité. » Sur ces entrefaites, la loi du 26 ventôse vint donner satisfaction à une partie des vœux des patriotes. La loi qui déclarait marchandise l'or et l'argent est abrogée : deux milliards 400 millions de mandats territoriaux sont créés et seront reçus dans les caisses publiques. Les porteurs d'assignats pourront en obtenir l'échange dans les trois mois à raison de 3o capitaux contre un.

Dupont (de Nemours), furieux contre R. Lindet, recommença contre lui, dans V Historien du 6 germinal, de violentes attaques sur son rôle au Comité de salut public et sur la part qu'il avait prise dans le vote de la loi sur le tribunal révolutionnaire. Lindet répondit dans Y Ami des lois du 9 germinal (29 mars 1796). Il reproduisit ce qu'il avait déjà déclaré dans son discours de germinal an III et en profita pour revendiquer sa part de res-

1. Picquet était chargé du compte de la Commission des subsistances et Moreau de celle des transports. Lindet ne devait aucun compte. Il n'avait ni vendu, ni acheté, préparé ou conclu aucuns marchés. 11 était seulement chargé de la surveillance de ces Commissions, comme nous Tavons dit précédemment.

2. Defermon s'était ainsi exprimé dans son rapport lu à la séance du conseil des Cinq-Cents du 18 ventôse (Moniteur^ XXVII, 662) : « On avait pensé qu'en ouvrant des banques, elles pourraient produire d*heureux effets; plusieurs de nos collègues ont craint que ce ne fût livrer les biens nationaux à la dilapidation des gens avides. »

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ponsabilité, en mettant en demeure Dupont, s'il n'est pas un calomniateur, de le dénoncer pour ces prétendus crimes.

Dupont, dit-il, me reproche d'avoir attenté à sa liberté, d'avoir envoyé des satellites pour Tarrôter dans sa maison et de vouloir rejetter mes crimes sur Robespierre.

Je n'ai point la lâcheté d'imputer mes actions à Robespierre, je réclame tout ce que j'ai fait, je m'offre seul pour en répondre. C'est le parti que j'ai pris le I" germinal an III, et dès le temps où beaucoup d'autres prétendirent ensevelir leurs propres actions dans la tombe de Robespierre ou en charger un coupable qui n'existait plus. Quant à l'arrestation de Dupont je n'en ai jamais eu connaissance.

Je n'ai point eu de complices.., j'ai toujours été seul...

J*ai écrit contre un projet de banque que Von voulait faire adopter par le corps législatif. Ce projet est rejeté. Dupont en a-t-il acquis le droit d'insulter et de diffamer par les plus atroces calomnies un citoyen qui a été utile à sa patrie, et dont les veilles et les travaux ont eu une influence connue sur le salut des armées, celui de la République, et la conservation de plusieurs millions de citoyens ?

Ce débat était clos désormais.

R. Lindet était infatigable. Le 23 germinal, il communiquait au journal des lettres de Normandie établissant que les réquisitions^ quoique abolies, restaient en usage, — comme il Tavait signalé dans son placard adressé à Boissy, — et que le commerce de Targent continuait dans cette province comme aux beaux jours de la réaction thermidorienne.

Accablé par toutes les difficultés d'une situation financière compliquée d'une opposition sans trêve, le Directoire eut l'idée de fermer la Bourse et de créer un ministère de la police, comme si cette double mesure pouvait arrêter Tagiotage sur les assignats et empêcher les menées et les intrigues des factions. Ce nouveau poste fut confié au jurisconsulte attitré de la Terreur, Merlin (de Douai), qui n'hésita pas à abandonner le ministère de la justice pour se consacrer à la recherche et à la poursuite des complots ourdis contre le gouvernement. C'était là une arme à deux tranchants, dirigée tout à la fois contre les royalistes et contre les terroristes, ou plutôt les républicains extrêmes. On commença par faire fermer les clubs dans lesquels on comparait avec passion la Constitution actuelle et celles de 1791 et de 1793 ', puis les réunions royalistes du salon des Princes et du

I. La réunion du Panthéon où se réunissaient principalement les démocrates et les partisans des théories communistes de Babeuf fut fermée par le général Bonaparte qui se saisit lui-même des clefs. Il exécutait l'arrêté du Directoire daté du 9 ventôse de l'an IV (27 février 1796).

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salon des arts. On mit à l'index certains journaux entachés de jacobinisme ou d' aristocratie ^ et, chose bizarre, ce furent les réacteurs comme Cadroy, Doulcet de Pontécoulant qui défendirent la liberté de la presse, contre Boissy d'Anglas, Louvet, De Bry et Dupuis. Les républicains se tinrent à Técart de la discussion : la liberté de la presse fut sauvée, théoriquement au moins. L'ordre du jour pur et simple fut voté dans la séance du 29 ventôse (19 mars).

Le courant de réaction s'annonçait menaçant. On venait de voter des pensions aux veuves de Brissot, de Petion, de Valazé, de Buzot, etc., en glorifiant les auteurs de l'insurrection départementale. Le Directoire en voulait surtout aux patriotes demeurés fidèles aux principes montagnards, à ceux qui ne cessaient de protester contre la Terreur blanche, les assassinats de prairial et les massacres du Midi. Ceux-ci, de leur côté, poussés à bout par les provocations du Directoire et des partis réacteurs, relevaient la tête, et avec une sombre énergie, se réunissaient par petits groupes pour s'encourager réciproquement dans leur foi démocratique et chercher les moyens de venger leur cause opprimée.

L'Analyse de la doctrine de Babeuf \ dans laquelle ce tribun démocrate annonçait que la Révolution n'était pas finie parce que les riches absorbent tous les biens et commandent exclusivement, tandis que les pauvres travaillent en véritables esclaves et languissent dans la misère, se terminait par cette déclaration que, seule la constitution de 1793 était la véritable loi des Français; que tous les pouvoirs émanés de la constitution de 1795 étaient illégaux et que ceux qui ont porté la main sur la constitution de 1793 se sont rendus coupables de lèse majesté populaire. Elle fut affichée avec profusion dans les rues de Paris le 20 germinal : les royalistes la représentèrent comme un chef-d'œuvre d'extravagance et d'audace, et les patriotes, dit Buanarotti, en firent le sujet de leurs entretiens et de leurs espérances.

Le 25, on mit en circulation l'écrit : Doit-on obéissance à la constitution de ijgS? le 27 on distribua V Adresse du tribun à V armée '.

La persécution exercée contre les patriotes, la détresse et la misère du peuple obligé de se priver du nécessaire, parce que le crédit des assignats ne permettait plus aux salaires de demeurer

I. Ces pièces figurent aux pièces justificatives du livre de Buonarotti, II, iSy, 178, 188.

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