PROCUREUR SYNDIC DU DISTRICT II
Les élections pour les administrateurs du département à choisir par le district de Bernay, avaient amené une rivalité fort vive entre les électeurs des campagnes et ceux de la ville. Les habitants de la ville furent laissés de côté et « les habitants de la campagne se saisirent de toutes les places d'administration ». L'effet de ces luttes fut si malheureux que Thomas Lindet crut devoir, au moment même de ces élections (17 juin 1790), écrire à ses concitoyens, une lettre pour les exhorter à la paix et à la concorde.
Si les habitants des villes et des campagnes ne se traitent pas comme frères, les villes opprimées ou mal administrées seront donc forcées de détester une constitution qui devait garantir leur prospérité... Les habitants des campagnes des autres districts de notre département semblent avoir mieux saisi ces idées de justice et d*intér6t public. Ceux du district de Bernay n'ont pensé qu'à s'isoler de vous, mais l'expérience les rapprochera, ils auront pu vous offenser sans vous aigrir...
Ce que Th. Lindet essaie d'empêcher, c'est la continuation du même système d'exclusivisme pour les élections des administrateurs du district de Bernay : « Quoiqu'il ne soit pas possible de réparer, dans le district, l'injustice qu'on a faite à la ville dans la formation du département, j'espère que les habitants des campagnes ne manifesteront pas le même concert pour exclure ceux de la ville et la même ambition de se donner toutes les places. — Je le souhaite pour le bien de la chose, et quelque subordonnée que soit Tinfluence des districts, du moins si quelques-uns de vos concitoyens y sont admis, ils pourront préparer et éclairer les décisions et les résolutions du département. »
La parole sage de Th. Lindet fut entendue : l'élément rural n'absorba point l'élément urbain au sein du directoire du district, et Robert Lindet en fut nommé, le i «' juillet 1 790, procureur syndic. Du Roy, avocat, et Le Danois de la Soizière représentèrent la ville de Bernay dans cette administration. Pour occuper cette nouvelle fonction, R. Lindet dut donner sa démission de maire de la ville (22 septembre 1790) '. Il fut remplacé par M. Lecordier Daurival (5 octobre 1790).
I. Si R. Lindet ne fut point remplacé plus tôt dans ses fonctions de maire, nous en trouvons la cause dans la lettre datée du 39 septembre 1790, adressée par les officiers municipaux de Bernay à Thomas Lindet. « Nous avons différé, le plus qU'il nous a été possible, les nouvelles élections, mais elles sont devenues indispensables. Vous n'ignorez pas probablement, que des ennemis du bien public se sont fait un prétexte de notre retard, pour calomnier M. votre frère qu'ils inculpaient de vouloir accaparer toutes les
Les luttes provoquées par les membres du clergé qui refusaient le serment et fomentaient des troubles dans lés campagnes, rendaient plus difficile encore l'administration du district. Robert Lindet put alors apporter à son frère Thomas, qui venait d'être nommé évêque d'Évreux, un concours efficace \ R. Lindet usa de la confiance qu'il inspirait, pour engager les prêtres à se conformer aux lois ecclésiastiques nouvelles. Quelques-uns refusèrent le serment. Leurs lettres, pleines de déférente sympathie pour R. Lindet, sont conservées à la mairie de Bernay '. Le i8 mars 1791, Thomas Lindet, évêque d'Évreux, écrit à son frère : « Je vous félicite d'exercer les fonctions pastorales, convertissez vos curés, vicaires, car il pourrait se trouver un déficit. »
Le déficit que redoutait Tévêque ne fut pas, dans les premiers temps, bien sensible. Le plus grand nombre des prêtres de la ville et de la campagne prêta le serment. A Évreux, l'abbé Lecerf, qui fut plus tard président de l'administration départementale et le principal auteur de l'insurrection fédéraliste de l'Eure; à Conteville, le curé Rêver, le futur député à l'assemblée législative, avaient donné l'exemple de la soumission aux lois et contribué, par la juste considération dont ils étaient entourés et par leur piété sincère, à honorer la cause des prêtres assermentés. Cependant des vacances se produisirent dans le district, par suite de la publicité donnée au monitoire du pape du 1 3 avril. Le pape déclarait sacrilèges les élections faites des prêtres constitutionnels, et notamment celle de Lindet, parochum Lindet, Il fallut remplacer les réfractaires, et le soin de convoquer les assemblées électorales revint encore à R. Lindet. Ces élections eurent lieu le 8 mai 1791 : la grande messe fut chantée à Sainte- Croix-de-Bernay à 8 heures du matin, en présence des électeurs, avant le commencement des opérations. Le lendemain, les résultats du scrutin étaient proclamés en présence des corps constitués et de la société populaire des Amis de la Constitution^ que le procureur-syndic avait conviés par lettre à cette cérémonie. « Nous nous proposons, leur disait-il, de vous offrir un spectacle touchant. C'est votre ouvrage : nous le dédions à la patrie
places. Dans notre opinion, nous lui ôterons le titre, nous lui conserverons les fonctions de maire. »
1 . T. Lindet fut nommé évoque d'Évreux par l'assemblée électorale le 1 5 février 1 79 1 .
2. Les lettres du curé de Piencourt (26 février 1791) et des curés Lechangeur et Guilioc (3o juin 1791), refusant le serment, sont adressées à R. Lindet, procureur-eyndic (Ârch. de la mairie de Bernay).
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et aux amis de la Constitution. Votre présence augmentera rintérét de cette solennité. Ce sera un gage de votre amitié et de votre attachement pour nous. »
L'installation des nouveaux prêtres eut lieu avec la pompe accoutumée, et, le 14 mai, Thomas pouvait écrire à son frère : « Vous avez donc complété mon régiment, et me voilà à la tête d'un corps d'élite et constitutionnel. » Les illusions du vénérable évéque devaient être de courte durée.
Les travaux imposés par la loi réglant l'organisation départementale, aux administrateurs de district, étaient aussi nombreux que délicats : placés entre les municipalités et le département, ils avaient pour mission de surveiller l'exécution des nouvelles lois votées par la Constituante et de trancher les nombreuses difficultés nées entre les communes et les particuliers, soit à l'occasion des anciens biens ecclésiastiques, soit pour les réparations des presbytères, soit pour les travaux communaux. Le directoire de district recevait aussi les soumissions et les cautions pour la vente des biens nationaux. Enfin, il assurait la répartition de la contribution mobilière. Dans cette administration, le procureur-syndic avait le rôle le plus lourd et le plus difficile. C'était un fonctionnaire chargé d'exécuter les arrêtés du directoire de district, mais soumis également à l'autorité du directoire du département. Or, à la tête des nouvelles municipalités de campagne, se rencontraient rarement des hommes lettrés, capables de comprendre et d'appliquer, pour la première fois, les lois nouvelles . Aussi, les procureurs-syndics, soucieux de leur mission et convaincus du grand avantage des lois réformatrices, pour l'avenir du pays, devaient-ils multiplier leurs efforts pour éviter le froissement, empêcher les regrets du passé, en mettant en lumière tous les bénéfices de la nouvelle constitution politique du royaume. C'était surtout en matière d'impôts qu'il fallait éclairer les municipalités. Lindet ne manqua pas à ce devoir : les connaissances spéciales qu'il avait acquises près le tribunal des Élus, dans ses délicates fonctions, furent mises à contribution. Il rédigea alors et envoya une circulaire ou Mémoire aux municipalités du district de Bernay^ en même temps qu'il leur adressait en novembre 1791, le mandement du directoire du district pour la répartition de la contribution mobilière.
Cet écrit ', qui est un modèle de simplicité dans le style et de
I. In-4% i5 pages, à Evreux, de rimprimerie de J.-J. Âncelle, imprimeur du département, novembre 179 1.
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clarté dans l'exposition, rappelait les principales dispositions de la loi du i8 février 1791 (titre 3, art. 32, 33, 54^35 et 36). L'analyse en serait trop longue : nous devons renvoyer le lecteur au document lui*même.
Ainsi R. Lindet, après avoir, comme commissaire du roi, organisé le département de TEure et les districts, assura, par son dévouement et son travail personnel, la mise en application des nouvelles lois administratives, et contribua, dans son district, à réaliser les réformes qu'il avait été un des premiers à réclamer dans le cahier des plaintes du tiers-état de sa ville natale.
L'Assemblée nationale, épuisée par les difficultés que la constitution civile du clergé soulevait dans le pays, irritée et indignée tout à la fois des manœuvres des émigrés et de la fuite du roi, avait, par décret du 16 juillet 1791, suspendu Texercice du pouvoir exécutif dans les mains du roi, jusqu'à ce que la constitution étant achevée, elle pût être présentée à son acceptation. De tous côtés on réclamait la déchéance du roi, et les massacres du Champ de Mars, précédant de quelques semaines seulement la déclaration de Pilnitz (27 août 1791), donnèrent une impulsion nouvelle à l'esprit révolutionnaire, non seulement dans les faubourgs de Paris, mais dans la France entière. L'Assemblée ne paraissait pas comprendre la nature du mouvement patriotique qui se faisait dans les esprits : elle se hâta de terminer la constitution, décréta, sur la proposition de Robespierre, — et après un admirable discours de Buzot, — que ses membres ne pourraient pas faire partie de la prochaine législature ni accepter aucun emploi conféré par le roi, et convoqua les électeurs chargés de nommer une nouvelle Assemblée législative pour le 29 août 1791.
Le corps électoral du département de TEure se réunit, au jour indiqué, dans la cathédrale d'Evreux et entendit la messe, implorant l'Être suprême « pour qu'il daigne verser dans le cœur de ses membres l'esprit de sagesse et de vérité, et leur inspirer les choix qu'ils doivent faire pour la prospérité de l'État et l'accomplissement de la Constitution » .
L'assemblée se forma ensuite et nomma pour son président Robert Lindet, dont la notoriété, comme administrateur, avait depuis longtemps dépassé les limites du district de Bernay.
Le lendemain, les scrutins commencèrent pour l'élection des députés : le premier nom qui sortit de l'urne fut encore celui de Robert Lindet; il avait recueilli 325 voix sur 345 votants.
Vinrent ensuite après lui :
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MM. de Livet (de Conches), procureur syndic du district d'Évreux; Deschamps (de Verneuil) ; Fossard (de Vraiville), district de Louviers; Rêver, curé de Conteville, district de Pont-Audemer; Legendre (d'Hacqueville), district des Andelys; Hugau (Claude), commandant en second de la garde nationale d'Évreux ; Duval (Pierre), de Theil-Nolent, district de Bernay; Hébert (Joseph), de Montfort, district de Pont-Audemer; Langlois (Guillaume), de Louviers; Pantin (Ambroise), de Gaillardbois, district des Andelys. Les quatre suppléants furent : MM. Quéru, Lebrun, Du Roy, de Boisdennemetz.
MM. Lemaréchal (de Rugles) et Buschey des Noës (de Bernay), anciens Constituants, furent nommés jurés à la haute cour de justice siégeant à Orléans.
Buzot, qui venait de se faire connaître et apprécier à la Constituante, fut nommé, sans concurrent, à la présidence du tribunal criminel d'Évreux, par 3 57 voix sur 424. L'accusateur public choisi fut M. Lebrun, administrateur du département.
Le Conseil général fut enfin renouvelé partiellement les 4 et 5 septembre, et le 6, Robert Lindet put annoncer aux électeurs que leur mission était terminée.
Avant de se séparer, il pria MM. de Livet, Dubusc et Pantin de se joindre à lui, pour rédiger une adresse qui serait envoyée, au nom du collège électoral de l'Eure, à l'Assemblée nationale encore en session. Cette invitation ayant été acceptée, l'adresse fut rédigée le 7 septembre 1791. C'est un bel échantillon du lyrisme de l'époque, et de la gratitude dont on se plaisait à entourer les membres de cette grande assemblée.
« Les députés que nous venons d*élire pour vous remplacer, ne peuvent aspirer à justifier notre choix qu'en imitant votre courage et votre constance, et en s'ëlevant à la hauteur, où s'est portée la première assemblée nationale qui a posé les bornes de l'esprit humain, dans l'organisation et le gouvernement des empires et des sociétés. Le bronze et le marbre suffisent à la gloire des rois et des conquérants ; mais vous, l'homme sortant de l'esclavage et de la corruption, renaissant à la liberté, un peuple dégagé de ses habitudes, de ses préjugés, avide de lumière, conduit par la raison, soumis aux lois, un empire fortement constitué par la nature et dont l'organisation garantit la durée, voilà le vaste mouvement, ouvrage sublime du génie et de la raison, qui doit éterniser votre gloire et votre bonheur. »
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Le 17 septembre 1791, le roi accepta la constitution rédigée par rassemblée : « Je prends, dit-il, l'engagement de la maintenir au dedans, de la défendre contre les attaques du dehors et de la faire exécuter par tous les moyens qu'elle met en mon pouvoir. x> Il prêta ensuite à l'Assemblée serment de fidélité à la constitution ; et, le 3o septembre, l'assemblée put se retirer en déclarant qu'elle avait terminé sa mission.
R. Lindet remplit ses fonctions de procureur syndic depuis la Constitution de l'administration du district (en juillet 1790), jusqu'au i5 octobre 1791. Ce jour-là, il quitta la séance du directoire avant la fin, pour, dit le procès-verbal, se rendre à V Assemblée législative à Paris.
Dans cette carrière nouvelle, nous retrouverons Lindet avec toutes ses qualités de réflexion calme et de décision ferme. Provincial il était, provincial il restera. Normand sagace et prudent, il mettra au service de la Révolution sa puissance énorme de travail et lui consacrera un dévouement absolu, mais toujours simple, et quelquefois modeste jusqu'à l'héroïsme.