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[Fac-simile aux 3/3.]
[1799] ^OUP D*ÉTAT DU 18 BRUMAIRE SjS
Aucune protestation ne s^éleva contre le coup d'État du 1 8 brumaire. A force de proclamations mensongères et d'articles de journaux, on avait répandu le bruit que les Jacobins conspiraient contre les deux conseils, que le 19 brumaire, les membres du conseil des Cinq-Cents s'étaient armés de poignards pour assassiner Bonaparte. Ceux-ci, mis en fuite, n'osèrent se montrer pour faire appel à la vérité. Leur silence semblait un acquiescement au nouvel ordre de choses. De son côté, Bonaparte se garda bien de précipiter les conséquences de son coup de main, et, jusqu'à la mise en pratique de la Constitution de l'an VIII (3 nivôse) ', ce général heureux eut la sagesse de ne point mettre au défi sa bonne étoile. Avec une intelligence remarquable de la situation, Bonaparte déclarait vouloir l'oubli du passé, la fusion des partis; il ne distinguait plus de Jacobins, de thermidoriens, de modérés, de royalistes, a rien que des Français ». Fut-il un moment sincère, ou bien commençait-il déjà, au lendemain de brumaire^ le rôle de comédien politique qu'il a joué si supérieurement, au grand profit de son ambition démesurée ? Les contemporains, en tout cas, paraissent avoir cru un instant à sa sincérité.
A la première séance de la commission consulaire executive, composée des ex-directeurs Sieyes, Roger Ducos et Bonaparte, tenue le 20 brumaire sous la présidence de Bonaparte ', Gaudin fut nommé ministre des finances en remplacement de Lindet. En lui annonçant immédiatement cette décision, les consuls (lettre du 20 brumaire), « qui connaissent, disent-ils, les services qu'il a rendus dans des circonstances importantes, saisiront avec empressement toutes les occasions de faire quelque chose qui lui convienne ». On voulut le traiter en ami et le rattacher au nouvel ordre de choses.
Lindet aussitôt quitta le ministère des finances, prit en loyer un petit logement, rue Helvétius, et s'occupa de faire dresser le compte de ses opérations financières pour le soumettre aux consuls et obtenir un quitus définitif '\
Quels étaient les projets de réorganisation financière que
I. Voir l'étude de M. Âulard. Le lendemain de brumaire, dans la Revue de Paris du i" mars 1896.
3. Registre des délibérations du consulat provisoire, publié par M. Âulard, Paris, 1894, p. 5.
3. Le compte financier de R. Lindet fut approuvé par les consuls, le 30 brumaire an VIII, et Lindet fut avisé de sa décharge complète et définitive le 33 frimaire. (Papiers de R. Lindet.)
R. Lindet voulait réaliser au ministère ? Nous en avons Ténumération dans une lettre — adressée à M. Mesnil — que son importance documentaire nous engage à reproduire in extenso.
Paris, me Helvetius, M<»> des ambassadeurs, le 18 frimaire an VIII.
Je ne sais pas si je vous ai fait part du plan des finances ou plutôt des ressources et des moyens qui avaient été présentés pour l'an VIII : les voici :
i^ Relever de la déchéance encourue les acquéreurs des domaines natio> naux en vertu de la loi des 9 vendémiaire an VI et 16 floréal dernier ; leur faire souscrire des obligations payables à terme dans le cours de Tannée : le produit s'élevait à 199 millions écus, les acquéreurs offraient de se libérer;
3° Maintenir l'emprunt forcé puisqu'il était établi et réparti et s'élevant à 80 millions. En remettre un tiers et sur les deux autres tiers faire remise de 10 millions en faveur des départements trop chargés, et en cette considération ordonner le paiement dans le mois. On aurait perçu plus de 40 millions ;
3» Rapporter toutes les lois prohibitives du commerce étranger, et faciliter aux Français de faire ainsi rentrer leurs fonds qu'ils ne peuvent pas retirer de l'étranger. Les douanes auraient produit 20 millions au lieu de 7 ;
4* Rétablir toutes les rentes foncières créées depuis 1700 qui sont le seul prix de l'aliénation des fonds. Cela aurait produit 2 millions de rente et deux ou trois années d'arrérages payables dans quatre mois ;
5^ Fixer le droit sur les cartes à jouer;
60 Établir l'octroi dans toutes les villes, car il n'y a aucune raison de l'établir journellement dans quelques villes et de n'en pas faire une disposition générale ;
7« Frapper l'octroi devenu général de 10 francs pour livre dans l'an VIII;
8* Mettre en circulation 44 millions d'obligations d'acquéreurs des domaines nationaux, en vertu de la loi du 26 vendémiaire an VIII;
9* Poursuivre la vérification que j'avais ordonnée et qui s'exécutait de toutes les caisses des receveurs généraux, et au moyen de laquelle j'avais déjà forcé les eommissaires de la trésorerie de me dénoncer 17 de ces receveurs. Cette opération aurait produit 10 millions ;
io<* Enfin, terminer promptement toutes les dispositions réglementaires concernant les contributions de Tan VIII qui étaient soumises à la discussion. Une question de la plus grande importance était déjà consentie : tous les fournisseurs et créanciers de l'an VII s'obligeaient de se charger, en compagnies solidaires, de tous les services de terre et de mer de l'an VIII, sans avances, en leur assurant simplement 1 1 millions par mois sur ce qui leur est dû, et en payant des à compte réglés sur le service de l'an VIII, à compter seulement du i*^ nivôse.
Il n'y aurait eu qu'un grand traité public pour tous les services; les ministres de la guerre et de la marine n'auraient eu à surveiller que l'accomplissement du traité et à envoyer des inspecteurs dans les armées et dans les places et à faire payer le solde.
Le ministre des finances n'aurait eu qu'à surveiller tous les recouvrements et la distribution des fonds.
Tel était le plan général.
['799] PROJETS FINANCIERS DE LINDET ZjJ
Voulez-vous savoir pourquoi Ton D*a rien fait avec tant de moyens ? Le Directoire ne voulait rien, n'écoutait rien, ajournait tout. •
Les directeurs ne lisaient que les journaux, ils ne dissertaient que sur quelques articles qui les chagrinaient.
Ils entraient en séance à 1 1 heures : ils y restaient jusqu'à 5 heures 1/3 ou 6 heures. Les ministres arrivaient d'heure en heure et étaient toujours entendus séparément quoiqu'il eût fallu les entendre ensemble.
On parlait à chacun d'eux des journaux, des plaintes, des dénonciations contre les particuliers, à peine un seul d'entr'eux écoutait-il par intervalle le ministre qui venait proposer son travail.
Après la séance, les directeurs allaient dîner; toujours nombreuse compagnie à dîner et toute la nuit jusqu'à leur coucher. Le matin, ils lisaient des journaux, des lettres pour être à portée d'en parler ensemble pendant leur mortelle séance.
Je n'avais pu parvenir à faire adopter les dispositions nécessaires pour l'art. 8. On me disait qu'il ne fallait pas prendre l'initiative, que plusieurs objets pourraient déplaire. — On me disait souvent : Dénoncez les commissaires de la trésorerie ; fatigué d'entendre ces propos, je lus un jour une dénonciation : un membre fut alors attentif à cette lecture ; il me dit : Cela est fort, mais ces faits là retomberont sur le Directoire ou le ministre des finances. Je répondis qu'il fallait fonder une dénonciation sur des faits graves ou renoncer à accuser.
On me dit, huit ou dix jours avant la mémorable séance du 1 8 brumaire, que l'on pourrait dénoncer les Cinq-Cents. On parla avec chaleur pour m'engager dans ce parti; je répondis qu'on obtiendrait des Cinq-Cents ce qu'on pouvait en attendre, si l'on employait auprès d'eux des moyens convenables, et je vis alors bien clairement le but auquel on tendait. On n'avait rien fait depuis cinq ou six mois pour prévenir la guerre civile, pour rétablir nos affaires militaires, nos finances, on avait négligé toutes les relations extérieures. Depuis que j'étais arrivé, j'avais chaque jour entendu quelques directeurs se plaindre de n'avoir pas assez de pouvoirs, et cependant, ils ne faisaient aucun usage de leurs pouvoirs légitimes; ils ne faisaient rien et empêchaient de faire.
On voulait sans raison, sans nécessité, un changement. Il faut convenir que les Cinq-Cents ne faisaient rien. Les messages restaient ensevelis dans les bureaux des Commissions; ils faisaient souvent des fautes graves. Mais je pense que si on leur avait communiqué l'ensemble des vues, qu'on leur en eût représenté l'absolue nécessité, ils auraient consenti à tout ce qui était nécessaire. Cela aurait infiniment mieux valu qu'une mémorable. Aujourd'hui, il n'y a plus de république; il n'y a plus de représentation nationale, notre état est plus inquiétant qu'il ne l'était sous les Rois. Il y avait du moins des pouvoirs reconnus, il y avait des autorités inamovibles; maintenant, il n'y a plus que Sieyes et Buonaparte ou Buonaparte seulement. On parle d'une nouvelle Constitution : il ne peut plus y avoir de Constitution. Quand il paraîtrait une ordonnance des consuls qui s'appellerait Constitution, ce ne serait pas une Constitution.
Cette puissance consulaire qui existe aujourd'hui n'a rien de semblable à ce qu'étaient les consuls de Rome. Les consuls étaient élus librement. Ils étaient une autorité constituée et il y avait d'autres autorités qu'ils ne pouvaient ni détruire ni remplacer. On ne sait pourquoi Sieyes et Buonaparte ont pris le nom de consuls.
Avec ce que l'on avait, on ne faisait pas le bien, il était même difficile de le faire; mais il n'était pas impossible de le faire. Il fallait donc conserver ce que Ton avait, car il vaut mieux avoir quelque chose que de n'avoir rien du tout. Aujourd'hui, nous n'avons absolument rien. Si Buonaparte veut régner, qui Ten empêchera ? Si Buonaparte meurt, qui empêchera Moreau de se faire proclamer par ses généraux, au nom de Tarmée ? Qui empêchera un autre général d'en faire autant ? Qui empêchera quatre généraux de se faire proclamer en même temps. On a été bien criminel quand on a porté atteinte aux élections du peuple.
Je crois que tous ceux que Ton a regardés comme de grands génies en France n'ont été que de vils et imprévoyants instruments de la maison de Bourbon et des maisons régnantes de l'Europe. On commence à voir un peu clair, les yeux s'ouvrent. Je ne dois pas finir là ma lettre. Je ne ferais que vous inquiéter.
Nous avons les plus grands motifs de nous rassurer. Toutes les fois que les Français en viennent à reconnaître leur situation, il n'y a rien de désespéré. On conviendra de part et d'autre qu'on anéantirait la France, et qu'il faut en revenir à un ordre stable et permanent qu'on s'oblige de respecter.
Les événements de l'Egypte, le séjour trop prolongé de Buonaparte à Paris dissiperont les illusions. Ce général reconnaîtra qu'on peut être heureux dans les combats et acquérir la réputation de héros, sans avoir fait de grands progrès dans l'art de gouverner, et la nation reconnaîtra que les talents militaires ne sont pas tout.
Quant à Sieyes, il mettra lui-même le terme à sa réputation.
Tout cela se confondra dans l'amas des erreurs communes ; et nous aurons la paix qui sera l'ouvrage de la nécessité, de la fortuite des accidents, qui ne sera l'ouvrage de la sagesse de personne et dont on ne saura gré à personne.
Nous sommes toujours battus en Italie. Les chouans continuent leurs brigandages. Le général La Rue dans le département de la Sarthe parle très respectueusement de Messieurs les chefs des royalistes ; il défend de les inquiéter, etc. et il n'y a rien de plus extravagant que sa conduite et ses instructions. Les brigands ont été autrement traités dans le département de l'Eure. On a reconnu plusieurs nobles '.
Mon compte est fait. Je l'envoyai le i5 aux Conseils qui, le même jour, le renvoyèrent au ministère des finances. Aujourd'hui, ce compte va être reçu et j'aurai de ce jour la faculté d'aller et venir. Je crois bien que j'aurais pu en user plus tôt, mais les anciens arrêtés défendaient aux ministres de s'éloigner de Paris, avant d'avoir rendu leur compte. Je vais être aujourd'hui plus en règle que personne. Je vais passer une quinzaine à observer le temps et les événements. On aurait désiré que j'eusse fait des démarches, que j'aie demandé quelque chose. Je n'ai pas cru devoir le faire. Il n'y a qu'absurdités et contradictions dans ce pays. Un mot suffit pour changer les opinions. Ce mot a été dit dans une gazette du i5 qu'on appelle Le Bien informé.
On annonce pour les premiers jours, la publication de l'ordonnance des Conseils qu'on appelle Constitution, et qui est travaillée sous leurs ordres dans les deux Commissions. »
I . C'était Thomas Lindet qui, dans l'Eure, en qualité de commissaire du pouvoir exécutif, avait écrasé la Chouannerie,
[1799] COUP d'état du 18 BRUMAIRE 879
Si R. Lindet crut, dans les premiers temps, à la sincérité de Bonaparte, il avait, par contre, jugé depuis longtemps la valeur morale de Sieyes et de l'entourage du premier Consul.
Je trouve, en effet, dans ses papiers, la note suivante :
Pendant que Bonaparte méditait son coup d*Etat, Sieyes vint voir Lindet au ministère et lui dit : « Je crois devoir vous avertir quUl y aura quelques modifications dans TEtat, soyez des nôtres. Vous demeurere:( ministre. » Lindet répliqua : « Je n'ai jamais été et ne veux pas 6tre un conspirateur. La France saura se sauver elle-même si les gouvernements lui font défaut. Si votre plan réussit, mes comptes sont prêts... Et Sieyes d'interrompre : « // ne s^agit pas de cela, il est facile de tout arranger, » R. Lindet jeta à Sieyes un regard qui lui aurait percé le cœur, s'il en eût possédé un. Sieyes ne pardonna jamais ce refus à R. Lindet.
Aussi, le 19 brumaire, écrit-il à M. Mesnil : Je n'ai trouvé que des intrigues et des intrigants. Je n'ai rien cédé ni accordé à qui que ce soit. Je n'aspirais pas à conserver une place qui n^ était pas tenable.
Le lendemain, occupé à surveiller le dressement de son compte par les bureaux, il écrit au même : <c Je suis obligé de rester ici^je suis plutôt dépositaire du Ministère des Finances que ministre. » Mais il compte que Bonaparte, qu'il appelle le Prince, va assurer la paix si désirée, et c'est là pour Lindet le salut de la patrie et le rétablissement des finances et de la prospérité commerciale.
Je crois, dit-il, que le chaos actuel assurera une prompte conclusion de la paix, et quiconque donnera la paix à VEurope, en deviendra l'idole : il en sera du moins le bienfaiteur, La paix intérieure est bien nécessaire. De toutes les contrées de la France, Paris est le lieu le plus tranquille. Il y a des attroupements de voleurs et de brigands dans un grand nombre de départements. A Paris, on fréquente les spectacles. On murmure : la folie, le luxe et la misère sont voisins sans se toucher. Il n'y a pas la moindre apparence de turbulence et d'inquiétude.
Vers la même date (20 ou 21 brumaire), R. Lindet écrit à M°>« Mesnil une longue lettre, dans laquelle il met à nu l'état de son âme ; en voici les principaux passages ' :
Recevez, Madame, tous mes remerciements ; nous sommes ici fort tranquilles ; nous n'aurions que trop nombreuse compagnie, si je voulais recevoir bien du monde. Vous avez la bonté de m'offrir tous les avantages que l'amitié la plus généreuse vous a inspirés pour nous. Je vous prie d'agréer la plus vive reconnaissance. Je ne puis prendre aucune détermination. J'ai