‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 188 sur 201 · I ROBERT LINDET SE RETIRE DE LA VIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

I ROBERT LINDET SE RETIRE DE LA VIE POLITIQUE

dont Porigine n'était qu'un guet-apens dans lequel la République allait périr.

Le 3 nivôse an VIII (23 décembre 1799), il fait part à M. Mesnil de la situation perplexe où se trouvent les patriotes :

Je ne connais point, dit-il (en manière d'ironie), les couleurs qu'il faudra arborer : il m'est égal que Ton ait un consul, ou un protecteur, ou un prince. Le nom est indifférent, mais il est nécessaire de le savoir. On s'obstine à dire ici et à croire que le consul actuel n'a réuni les pouvoirs que pour les remettre aux mains de l'autre prétendant. Ce n'est pas mon opinion ; je crois qu'il conservera le prix de son courage. Je ne puis prendre aucune détermination que je ne voie une apparence de stabilité et de tranquillité. Je voudrais voir la fin des fameuses conférences du général Hédouville et du délégué Lecointe-Puyraveau avec les royalistes. Cela doit occuper'plus les Français que les conférences de Rastadt : je suis persuadé que la route est sûre de Paris à Caen, mais nous ne pouvons être longtemps dans l'incertitude '. Je pense qu'avant un mois on prendra un parti provisoire entre les prétendants. Je ne doute pas que le général Buonaparte n'affirme sa puissance et ne rende bientôt la paix aux habitants de vos contrées ; j'en profiterai pour y faire un voyage. Je n'entrerai point dans les nouveaux engagements : f abjure toute politique ; je m'abstiens de voir plusieurs de mes amis qui exigeraient de moi un consentement formel ; je me suis interdit tout bldme et tout éloge, et je me contente de recevoir quelques visites. Je passerai encore un mois dans cette situation, sans qu'il me soit possible de prendre une détermination. J'aspire chaque jour à vous voir, à vous faire de vive voix tous mes remerciements. .. Je ne veux partir d'ici ni comme un fugitif, ni comme un mécontent ; j'irai voir quelques amis qui prennent leurs places dans les premiers rangs; mais je n*irai les voir que lorsqu'ils n'auront plus de places à donner et qu'ils seront installés ; je crois que tout va s'exécuter et s'organiser promptement... Je vous demande la permission de cesser de vous entretenir pour faire de la politique avec M. Mesnil.

Bornons-nous pour Finstant à constater que R. Lindet ne voulut solliciter quoi que ce soit du nouveau gouvernement et qu'il s'ensevelit volontairement dans une retraite dont il ne sortira point jusqu'à sa mort.

Absolument étranger aux événements que j'ai vus se préparer longtemps avant l'explosion, et auxquels je n'ai pris aucune part, — écrit-il aux administrateurs de Bemay, le 3 nivôse, — je m'emploierai avec plaisir à faire tout ce que vous croiriez qui pourrait se faire pour l'avantage de votre commune... Comme j'ai voulu ôtre étranger à tout ce qui a précédé ou préparé la révolution, Jf reste étranger à ses suites...

I. De Frotté, qui, seul, continuait à tenir campagne dans l'Ouest, à la fin de décembre 1799, pouvait intercepter les communications entre Évreux et Caen. Voir mon étude : La Chouannerie dans VEure, in-8«, 1897.

Robert Lindet tint sa parole. Il refusa de se rallier au Consulat et à l'Empire, et Bonaparte semble lui en avoir conservé quelque rancune en le jugeant ainsi :

A rëpoque de brumaire, le ministère des finances était occupé par Robert Lindet, qui avait été membre du Comité de salut public au temps de Robespierre. C'était un homme probe, mais n*ayant aucune des connaissances nécessaires pour Vadministration des finances d'un grand empire. Sous le gouvernement révolutionnaire, il avait cependant obtenu la réputation d'un grand financier ; mais sous ce gouvernement, le vrai ministre des finances, c'était le prote de la planche aux assignats.

N*est-il pas injuste de reprocher à R. Lindet d'avoir acquis sa réputation de bon financier en jouant de la planche aux assignats, quand on sait que, dans le Comité de salut public, il s'occupa spécialement des subsistances, des transports et convois pour l'armée, et qu'au plus fort de la réaction thermidorienne, au moment où le nouveau Comité de salut public jetait sur le marché les assignats à profusion, Robert Lindet ne cessa, dans Y Ami des lois et dans ses brochures ', de protester contre l'avilissement de ce signe monétaire et d'indiquer les moyens pratiques de les faire rentrer progressivement dans les caisses de l'Etat ? Il donna à ce moment la mesure de ses aptitudes financières. La création des assignats, comme l'établissement du maximum^ étaient le fait de circonstances exceptionnelles, qui réclamaient des mesures de cette nature. R. Lindet avait soutenu ces mesures tant qu'il les avait crues nécessaires au salut public, et, dans son court passage au ministère des finances, il avait pu réorganiser le crédit de l'État, obtenir, grâce à sa haute réputation d'intégrité et de probité, le concours des plus importantes maisons de banque françaises, et proposer les projets financiers dont Bonaparte premier consul sut très habilement d'ailleurs tirer parti ultérieurement.

L'Histoire sera pour R. Lindet moins dédaigneuse que Bonaparte ; elle rendra hommage, dans ces temps troublés, à la probité rigide, à l'honnêteté incorruptible et aux capacités financières du dernier ministre des finances du Directoire.

I . Essai sur le crédit public et les subsistances, de Timp. des Frères unis, Paris, in-8 de 14 pp.

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