‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 189 sur 201 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Au lendemain du coup d'État, R. Lindet vit dans une retraite absolue. Sa correspondance avec M. Mesnil, son beau-père. Il prévoit, dès les premiers temps du Consulat, l'empire personnel et héréditaire dans la famille Bonaparte. Ses vœux répétés pour la paix. Son appréciation sur les guerres d'Espagne, de Russie, l'expédition de Rome, et l'entôtement belliqueux de Napoléon. Chute de l'empire. La Restauration. Retour de Napoléon. Appréciation du gouvernement des Bourbons et des causes qui ont permis le retour de Bonaparte. R. Lindet refuse les postes qui lui sont offerts. Tout en restant hostile à l'empire, il souhaiterait la Constitution de 1791, mais il conseille à ses amis de soutenir l'empereur, seul moyen d'éviter la guerre civile. Waterloo. Seconde rentrée des Bourbons. R. Lindet est menacé d'expulsion comme régicide. Il proteste contre sa signature qui figure, à son insu, sur les registres d'adhésion à l'Acte additionnel. Il est autorisé, vu son état de maladie, à rester en France. Opinions philosophiques de R. Lindet. Sa mort (16 février 182 5). Son tombeau au cimetière du Père Lachaise à Paris.

Quand R. Lindet, au lendemain de brumaire, en eût terminé avec son compte au ministère des finances, il se retira dans un très modeste logeipent de la rue du Paon, maison Notre-Dame, no 7, et quelques mois plus tard (vers le 1 5 septembre 1799), par mesure d'économie, il alla se confiner rue de la Calende, maison du citoyen Masson. La vie était pénible. R. Lindet n'avait point de fortune au moment de son mariage; il ne lui restait guère que sa petite ferme de Plasne, d'un revenu insignifiant, et le gendre eut recours, dans certains cas, à la bourse du beau-père qui, d'ailleurs, n'hésita pas à faire des avances au jeune ménage. Une correspondance affectueuse s'établit entre eux et dura jusqu'à la mort de R. Lindet; la dernière lettre est du 4 janvier 1825. R. Lindet était avocat : il reprit l'exercice de sa profession et, par sa correspondance, on peut juger qu'il eut à diriger et à conseiller d'importants procès soutenus à Caen, à Paris et à

Rouen, par des clients de Normandie. Le bien-être rentrait peu à peu dans la maison, et Lindet put achever les vingt-cinq dernières années de sa vie dans une modeste aisance de bourgeois parisien.

Cette correspondance avec M. Mesnil a trait à des questions d'intérêt privé, à des incidents de famille ; mais elle renferme aussi de très piquantes appréciations sur les événements, et il n'est pas sans intérêt, pour compléter notre étude sur Lindet, de passer en revue ses jugements sur les plans du premier consul, le consulat, les guerres de l'empire, la chute de Napoléon, la Restauration. La foi politique du vieux conventionnel inspire toutes ces lettres écrites au jour le jour, et le scepticisme, qui trop souvent envahit, dans leur vieillesse, Tâme des vaincus des luttes politiques, n'a point efHeuré la vivacité des impressions de R. Lindet.

Une lettre du 3o pluviôse an VIII, en annonçant l'arrestation de Frotté, le chef des derniers chouans de Normandie, et la clôture de la liste des émigrés, retrace le plan de conduite suivi par Bonaparte.

Voici, dit-il, le plan du premier consul : il s*environne de toute la partie de la nation, ou riche, ou inactive, ou intrigante. Il dit à ceux qu'on appelle patriotes : il faut un maître à la France. Choisissez entre Bourbon et Buonaparte. Buonaparte avec le pouvoir despotique et militaire protégera les patriotes. Bourbon ne vous ramènera que les émigrés et d*horribles vengeances. Il regarde les patriotes comme son arrière ban dont il se servira uniquement pour affermir sa puissance, si la chance des armes lui était contraire. C'est le moyen qu'il se réserve d'employer au cas de nécessité, et il prépare ce moyen par des faits éclatants qui ne permettent pas de douter qu'il est l'ennemi des Bourbons.

Le 6 nivôse an VIII (26 décembre 1799), R. Lindet avait prédît l'hérédité du pouvoir dans la famille Bonaparte :

Lucien Bonaparte est ministre de l'intérieur. C'est de sa branche que la France attend ses chefs, puisque l'aîné n'a pas d'enfants. Ce langage, qui pourrait étonner aujourdhui, ne surprendra pas dans dix mois si Von a des succès au dedans et au dehors... De tous les hommes qui n'ont pas concouru au nouvel ordre, )e suis le seul qui ait pu en juger avant l'événement. Je voyais ce qu'il fallait faire, je proposais des plans de vues nécessaires ; je voyais ce qu'on négligeait, ce qu'on rejetait, l'indifférence pour le rétablissement de l'ordre, la faveur toujours accordée aux auteurs des désordres, la crainte que l'on avait de voir redresser les anciens torts et de voir exposé un tableau bien exact de l'ancienne administration.

C'est une chose très curieuse d'approfondir la cause ou les motifs des derniers événements ou de la révolution du 18 brumaire, écrit-il le 29 nivôse. Cependant les royalistes du parti Bourbon sont encore persuadés que

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le Prince prépare le retour de cette maison. Les voies les chagrinent quelquefois, Mais ils se consolent, en disant : il faut bien qu'il fasse moissonner par le fer et par la guerre tous les soldats, officiers et généraux Jacobins : il n'y a que ceux-là qui se battront, et ils seront écrasés par le nombre.

La paix était le vœu le plus ardent de Lîndet; seule, elle pouvait ramener la sécurité et le bien-être dans les campagnes, la richesse dans les villes par le commerce, et il comptait que Bonaparte la donnerait à la France comme don de joyeux avènement. C'est avec peine qu'il vit la reprise des hostilités au milieu des intrigues de palais et des marchandages financiers de Sieyes et de sa famille... « On a attaqué le désintéressement de Siéyès sous le rapport de la terre de Crosne et des places lucratives données à ses deux frères : on parle môme de 70,000 fr. en numéraire. On s'attaque, on s'avilit : il paraît même que l'on trafique jusque dans la maison du Seigneur. »

La victoire de Marengo exalte la fibre militaire de la nation. « La bataille de Marengo, écrit-il le 20 messidor an VIII, est le prix du courage, de la persévérance et du sang des Français. Villars aurait gagné cette bataille comme Bonaparte, mais Turenne ne l'aurait pas livrée. Il faut en conclure seulement que les Français sont en Italie : cela h* a pas fait naître un rayon de disposition à la paix. » Il parle ensuite de la rentrée des émigrés et de l'accueil obséquieux qu'ils trouvent dans l'entourage et la famille de Bonaparte. L'œuvre contre révolutionnaire poursuit sa marche par les radiations d'un grand nombre d'émigrés figurant légalement sur les listes, et par la ratification du Concordat.

Le cardinal Caprara doit arriver incessamment en qualité de légat, écrit Lindet (i5 fructidor an X). Il recomposera un clergé français avec les ministres du Prince. La France ne sera plus hérétique, schismatique, elle ne sera plus le pays des athées et des philosophes. Si Voltaire revenait ep ce monde, il lui serait bien difficile de se soustraire au doigt de Tabbé Bernier et à la main de Foucher de Nantes. Il faudrait bien qu'il cessât d'écrire, il faudrait bien qu'il abjurât toutes ses erreurs religieuses et politiques.

Puis, Bonaparte essaie de se faire nommer consul à vie. « Les registres de la perpétuité ont été couverts de signatures dans tous les corps constitués, dans les ministères, etc., etc. Si l'on avait en même temps ouvert les registres de l'hérédité, ils seraient signés des mêmes personnes » (Lettre à Mesnil 3 prairial anX).

« M. Bonaparte est consul à vie, écrit Lindet, le 10 thermidor

an X '. La proclamation solennelle se fera le jour de l'Assomption à Paris et dans toute la France... Les Français sont avides de nouveautés. A peine suffiront-ils à fournir la carrière des applaudissements que la variété, la rapidité et la multiplicité des événements commandent. L'église édifie de plus en plus. On reconnaît qu'il n'y a de vraie religion que la nouvelle religion nationale. L'oncle du premier consul est archevêque de Lyon, on désire le voir sur le siège de Paris. »

« Le cardinal légat donne gratis, aux prêtres mariés^ des permissions d'épouser leurs femmes et leur défend d'en épouser d'autres » (20 thermidor an X).

Le 26 thermidor, il écrit : « La nouvelle ordonnance va être l'occasion d'une brillante fête. On chargera de lampions les tours de Notre-Dame et son portail, puisque, dans notre malheureux siècle, on ne peut pas éclairer autrement l'église. 3» « La vraie religion, dit-il le 12 fructidor an X, est celle qui donne un excellent dîner et un bon coucher. On l'a enfin trouvée, après l'avoir longtemps cherchée ; mais cette religion a l'inconvénient du christianisme, beaucoup d'appelés et peu d'élus. La nouvelle religion fera quelques heureux ; mais, malheureusement, le nombre n'en sera pas grand. » — « Le nouveau clergé (lettre du 7 nivôse an XII), tel qu'il est, remplit mieux les intentions : il ne peut rien en politique, ni finances, ni instruction publique ; il n'est puissant qu'en prières et en jeûnes et même en adorations. Si ce n'est pas assez pour former d'honnêtes gens ou pour les entretenir et les satisfaire, c'en est du moins assez pour ceux qui disent qu'il faut une religion au peuple. »

Au milieu de ses appréciations sur les faits politiques et militaires, R. Lindet rend compte de certains épisodes des solennités impériales. Tel est le récit du couronnement dont il raille la pompe.

Une grande chappe ou manteau de i5 à 18 pieds de long, une coiffure d'un cercle d'or avec six ou huit branches montantes et réunies à leur sommet, quoique enrichies de diamants, ne produisent pas le môme efFet que du temps de Louis le Gros et de Charles le Simple. Ces beautés-là n*ont pas paru convenir à notre siècle...

Cent mille tôtes, bien couvertes de chapeaux, un morne silence qui n'a été interrompu que par quelques huées dont un misérable baudet a été l'objet, ont prouvé que les fêtes instituées par les tristes successeurs de

l. Cette lettre est datée de son nouveau logement, rue Mignon.

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Clovis et de Charlemagne ne conviennent pas dans le xix* siècle, qu'on hausse les épaules et qu'on rentre tranquillement dans sa maison. Voilà tout ce que l'on peut conclure des derniers spectacles. (Lettre du 23 frimaire an XIII.)

R. Lindet ne cesse de déplorer raveuglement de TEmpereur, ses folles entreprises en Espagne, en Russie... « On fait la conquête de PEspagne, écrit-il le 2 août 1808, elle coûte un peu cher, il faut y porter tout, pain et argent. »

Le 3 septembre 1808, il s'exprime ainsi :

Les événements de l'Espagne n'ont rien de semblable à ceux de la Vendée. C'est un prodige inouï et sans exemple. L'Espagne était couverte et enveloppée d'un filet fortement tissé. La prudence humaine avait tout épuisé pour assurer le succès d'un grand changement. En peu de temps, le filet a été partout déchiré et mis en pièces. Il semble qu'une seule âme, un seul intérêt, une seule pensée a animé au même instant dix à douze millions d'individus qui ont prétendu avoir une patrie indépendante et n'ont pas voulu qu'une puissance étrangère leur donnât un maître. Le caractère espagnol a tout fait. La fierté, l'antipathie la plus violente contre les Français qu'ils accusent de débauche et de rapacité, voilà le fluide électrique qui les a tous armés et qui a fait relever toutes les tôtes courbées sous le joug. Il est présumable que 3oo,ooo Français extermineront cette nation. On débitera bien des absurdités et Ton ne saura rien. Ce ne sera qu'à la paix qu'on saura le résultat.

Il ne cesse de réclamer la paix :

22 novembre 1808.

La paix serait très utile aux fermiers et aux propriétaires. Elle serait nécessaire à l'humanité. Mais les chefs de gouvernement, les généraux, les officiers, les aventuriers, les lettrés, les journalistes voient leur fortune dans la continuation de la guerre. Ils vantent la gloire des conquêtes pour enflammer le conquérant. Ils laissent échapper quelquefois un mot de la paix, c'est pour consoler les pacifiques et leur laisser quelque espérance, et ils vont jusqu'à dire que le Prince fera consister sa principale gloire dans la culture des arts de la paix et dans le gouvernement intérieur. Ils jettent cette époque dans le lointain : ils prétendent que le temps n'est pas venu et qu'en attendant, le Prince doit remplir ses hautes destinées qui doivent être marquées par la conquête du monde, par une nouvelle dénomination d'empires, par la création de nouveaux royaumes et par une distribution de couronnes.

Il blâme l'expédition de Rome contre le pape, que Ton a dépossédé de ses États sans qu'il se soit mis en état de défense, qu'on a amené à Lyon, puis renvoyé en prison dans un château à Savone, sans qu'il ait commis le moindre acte pouvant justifier une telle agression .

La fin de Tannée 1812 avait amené la retraite des Français

sur rOder et la Vistule. La fortune militaire de Bonaparte allait s*efifondrer : le pays, épuisé dans ses finances, dans sa jeunesse, réclamait la cessation des hostilités. Les patriotes, et avec eux Lindet, s'indignaient de Tobstination de l'Empereur à poursuivre son rôle de conquérant.

Un homme, écrit-il le 19 décembre 18 12, qui aurait un peu entendu le métier de la guerre et qui aurait connu les peuples, aurait dit : les Français ont battu les Italiens artistes, chanteurs, danseurs, musiciens et prêtres ; ils ont battu les Allemands ivrognes; mais ils ont été battus à Âboukir, à Saint-Jean-d'Acre, en Egypte; ils avaient volé TEspagne par escroquerie ; cela leur a si mal prospéré : ils ont été battus sur terre et sur mer à Saint-Domingue : où veulent-ils aller ? En Russie ? mais ils trouveront là des hommes, des hommes sobres qui n'ont ni habitudes ni besoins, qui sont militaires en naissant et en mourant, qui escarmoucheront de front, qui céderont du terrain en le vendant cher, qui paraîtront reculer, qui conserveront les deux côtés, qui ne céderont qu'un chemin ou passage, qui ensuite retomberont sur les deux flancs et sur les derrières, lorsque l'armée conquérante affaiblie sera obligée de faire retour.

Voilà ce qu'on aurait dit et ce qui était incontestable.

On a forcé l'Empereur de suivre un projet contre lequel tout s'élevait. On n'avait aucune raison de faire la guerre aux Russes. On voulait, dit-on, les empocher de faire avec l'Angleterre un commerce sans lequel ils ne peuvent être heureux. Voilà une singulière idée.

Vous connaissez le dernier bulletin. Les Français n'ont plus ni artillerie, ni cavalerie, ni munitions de bouche et de guerre, ni caissons, ni équipages; la seule garde impériale se soutient. Toute Tarmée est découragée, murmure et est dans l'insubordination.

On dit encore des injures aux Russes, aux Cosaques. On a tort de les appeler brigands, ils ne sont pas venus en France.

L'Empereur a donné le commandement de l'armée au roi de Naples, fort bon général de cavalerie. L*armée deviendra ce qu'elle pourra. Voilà une triste campagne.

« La vanité se soutient toujours en France, écrit-il le 4 janvier 181 3, mais il y a plus de six mois que l'armée française est détrompée et ne croit plus à l'invincibilité ; il y a plus de six mois qu'elle souffre ». Il n'ose espérer que, dans la session prochaine du corps législatif, on fasse entendre des discours raisonnables, a Si le cabinet de Paris persiste dans le dessein apparent de faire une seconde campagne, écrit Lindet le 1 2 janvier, rhumanité sera encore frappée d'un fléau épouvantable. Les incohérences, les contradictions, les horreurs ne coûtent point en France. . . »

Mais l'Empereur veut continuer la lutte; il provoque des manœuvres pour exciter dans les communes la haine contre le général d'York, et les engage à armer des cavaliers à leurs frais.

[l8l3] CORRESPONDANCE AVEC M. MESNIL SqI

Ce n*est pas tant l'argent qu'il faut regretter, dit Lindet (20 janvier 181 3), que la funeste méprise qui entraîne tous les conseils des communes à donner leur inutile adhésion à la guerre la plus épouvantable, la plus injuste et la plus inutile qui ait jamais été entreprise.

Quand Louis XIV devint malheureux, écrit Lindet le 17 mars i8i3, la pudeur publique fit taire les éloges. Cependant il n'arriva pas à Louis XIV ce qui vient d'arriver au gouvernement français. Jamais la France n'avait fiait de perte pareille, perte d'autant plus déplorable que la sottise, l'incapacité et l'ineptie annonçaient ce désastre dès le commencement de la campagne. Un général en fuite faisant cinq cents lieues sans regarder derrière lui, ne rapportant aucune nouvelle d'une armée de 5oo,ooo hommes, ne pouvant dire ce qu'elle est devenue, est un événement si extraordinaire que la stupeur et l'étonnement doivent glacer la langue de quiconque recevrait un ordre formel d'en parler.

La session du corps législatif finira après le 20 de ce mois. Ce sera malheureusement le cas de demander à quoi il sert. La réponse à cela est que ce qui ne sert pas sous un règne peut servir sous un autre. Le fils ne voudra peut-être pas être si absolu que le père. Il faut espérer, sans se plaindre de la nullité et de l'abjection de corps qui pourront devenir utiles.

Bonaparte s'obstine à continuer ses armements.

On n'en impose point par des préparatifs à des ennemis qui ont eu le courage de se brûler, dit Lindet, qui ont obtenu le succès dû à leur dévouement et sont triomphants (25 mars i8i3).

La paix doit s'imposer. Si Ton voulait la paix, c'était dès le mois d'octobre qu'il fallait la proposer : il fallait profiter de la médiation offerte par le roi de Prusse le 1 5 février, et de la médiation de l'Autriche offerte avant et depuis.

Le refus du cabinet de France est sans exemple.

Ne croyez pas que le charlatanisme puisse maintenant exalter les tètes : les vieux corps sont las et détrompés : tous sont rebutés.

Le seul vœu qu'on puisse faire est pour la paix : la continuation de la guerre n'est que la manifestation de l'affreux projet de faire périr encore cinq cent mille hommes.

Quel que soit l'événement de la campagne et de la guerre (16 avril 181 3], ce sera une source de calamités et de malheurs pour la France. On peut bien, en sacrifiant un million d'hommes, repousser les Prussiens, les Polonais et les Russes dans les pays du Nord. On pourra peut-être les contenir dans quelque temps, mais avant môme que l'Empereur vieillisse ou aussitôt que son fils lui succédera, ces peuples reviendront du Nord et tomberont sur nos régions méridionales et occidentales : un succès d'un an, de deux ans ne serait que le présage d'invasion et de dévastations pour un temps peu éloigné.

L*année 181 3 confirme Lindet dans Tidée que la paix est nécessaire et qu'il faut l'obtenir à tout prix... « C'est la garde nationale qui est chargée de la garde et de la défense de toutes les villes du Rhin... Depuis le mois de juillet de Tannée dernière jusqu'à ce jour (12 novembre ï8i3) la France a perdu 800,000 hommçs.., »

En janvier 1 8 14, la commission du Corps législatif nommée pour examiner les pièces diplomatiques fit connaître son rapport par Torgane de M. Laîné. Ce fut pour l'empereur l'occasion d'une violente colère : il ne pouvait supporter que le rapporteur lui demandât une déclaration propre à désabuser V Europe du dessein qu'on lui prêtait de vouloir une prépondérance contraire à l'intérêt des nations. « Le rapport de la commission, dit Lindet, est noble, bien écrit et digne des circonstances, mais la diatribe indigne de tout souverain, de tout homme occupant la moindre place est faussement attribuée à TEmpereur. Jamais, depuis Robespierre et Barère, aucun homme en face n'a dit à un corps : Votre commission est composée de factieux, le nommé Laîné est un agent soudoyé par l'Angleterre à l'aide de l'entremise de Desèze. Mais toute la diatribe est écrite en style de lavandière, en style de La Ramée et de Fleur d'Epine (23 janvier 18 14) ».

« Tous les efforts que Ton fait aujourd'hui sont vains. On veut en imposer à la nation et aux puissances » (8 février). Lindet croit que tous les efforts sont inutiles (24 février). Le 4 mars, il démontre combien sont injustes toutes les guerres entreprises par Napoléon... Il réclame la paix instamment.

Au retour de Moscou, le gouvernement, dit-il, a déclaré que la guerre faite à la Russie n*était qu'une guerre politique, et c'est ce qu'aucun gouyernement n'avait jamais dit.

Dans cette guerre de Russie, le gouvernement traînait l'Autriche, la Prusse, la Saxe, l'Italie, tout le continent : il a été défait avec honte. Il a perdu 600,000 hommes; il s'est fait fournir une nouvelle armée de 5oo ou 600,000 hommes pour s'emparer de la Saxe, de la Silésie : il a perdu cette seconde armée sans savoir ce qu'allait devenir la France, sans en rien prévoir et sans y penser.

Il a laissé l'ennemi pénétrer en France, parcourir les plus petites provinces : aujourd'hui il dispute quelques villes et quelques villages aux environs de sa capitale.

Il n'a point ou presque point d'armée; il a de grands rassemblements d'hommes, et il n'a aucuns services... Il ne sait pas qu'il faut des vivres, des hôpitaux sédentaires et des ambulances; il fait transporter les malades, les blessés à 60 ou 80 lieues des champs de bataille.

On n'a jamais tant vu d'impéritie et tant d'incapacité...

N'est-il pas singulier qu'on parle d'honneur national et de gloire du gouvernement; il ne nous faut que la paix à tout prix. Nous avons tout perdu, honneur et gloire; il ne peut point s'en trouver dans la conduite qu'on a tenue et dans les calamités qu'on a attirées sur la France...

Notre seule espérance est dans le congrès et dans la modération de nos ennemis.

Des Français étourdis contestent cette modération et refusent d'y croire;

[i8î4l l'invasion de la frange SgS

mais si Tennemi proposait des choses injustes, le gouvernement qui se plaint si souvent, manquerait-il l'occasion de se populariser, de se plaindre de l'exigence de Tennemi ? Ce serait tout ce qu'il aurait de mieux à dire.

Personne ne parle du congrès. Le Français est assez stupide pour ne désirer que des nouvelles des combats ; il devrait bien en ôtre rassasié et 'saturé de honte.

Nous aurons certainement la paix malgré les extravagances des politiques; le gouvernement a plus à perdre que nous. Perdant Paris il perdrait tout, il serait anéanti et la France deviendrait un coupe-gorge. Le projet de défendre Paris est absurde et digne de Bicôtre. Paris ne peut ôtre défendu. Cest la paix seule qui conservera Paris et le gouvernement.

A chaque moment, il suffira d'une lettre écrite à l'empereur d'Autriche et d'une autre lettre au duc de Vicence pour tout conclure et finir des débats de procureur.

Ceux qui parlent des Bourbons sont des insensés qui ne méritent aucune attention, les Bourbons de France n'existeront jamais pour la France ^ mais il ne faut point de bataille^ tout combat serait un crime de plus!

Le vieux conventionnel qui avait contribué à l'organisation et à Tapprovisionnement des troupes républicaines de Tan II n'ignorait pas l'état d'épuisement dans lequel se trouvaient les armées impériales. La France saignée à blanc était tombée dans une apathie profonde dont la capitulation de Soissons (4 mars 18 14) ne put même pas la tirer. « C'est une honte pour la nation que le gouvernement à qui on a fourni tant de moyens n'ait pas pu la préserver de tant de calamités! » (12 mars 1814). Le congrès de Châtillon venait de se dissoudre : les Anglais faisaient connaître leur plan de restauration des Bourbons auquel Lindet ne pouvait croire au commencement de mars. Les événements désastreux pour la France allaient précipiter leur cours. Les Anglais venaient d'occuper Pau (26 février) et d'entrer à Bordeaux (12 mars), où la population arborait la cocarde blanche. La marche de Napoléon sur la Lorraine par Saint-Dizier laissait Paris à découvert et la trahison de Talleyrand livrait la capitale aux alliés. Le 3i mars, les étrangers entraient dans Paris; la jeunesse royaliste criait : Vive Louis XVIII! Toutes les conquêtes politiques et morales de la Révolution allaient-elles donc être ravies au peuple qui, pour les conserver, avait mis au service de Bonaparte tantd'abnégation et de dévoûment? Bonaparte était lâchement abandonné par les intrigants royalistes, girondins ou montagnards dont il avait fait la fortune et doré la livrée. C'était la France qui payait de son sang la rançon du crime que Bonaparte avait commis le 1 8 brumaire en étranglant la République !

Il est inutile de dire la profonde douleur que R. Lindet

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ressentit en voyant le retour des Bourbons et le triomphe de Talleyrand.

M. de Talleyrand, dit-il le 14 mai, est nommé ministre des relations extérieures; il est toujours le principal personnage de France. Ce prodigieux banquier n'aura plus dans sa banque des royaumes les États étrangers. Il n'aura que la France, il bornera là son jeu ; c'est à lui de régler avec les puissances les destinées de la France renfermée dans ses limites.

Le roi qui, dans les premières semaines de son règne « devait contenir l'ardeur inquiète de ceux qui voudraient des bouleversements », ne tarda pas à se trouver débordé par les émigrés. L'opinion se soulevait unanimement contre le nouveau régime. Le congrès de Vienne allait se dissoudre, quand arriva la nouvelle du débarquement de Bonaparte. Ce fut un coup de foudre pour les Bourbons qui s'enfuirent à la hâte.

Le 22 mars 181 5, Lindet annonce ainsi le retour des Bourbons à M. Mesnil :

Le nouveau règne de la maison de Bourbon prit fin dimanche dernier ou lundi matin, entre minuit et une heure du matin, de la manière la plus paisible, la plus tranquille. La fin de ce règne ressemble à la mort d'un centenaire dont le flambeau s'éteint insensiblement.

Louis était entré en séduisant la multitude par ses promesses : il avait promis Tabolitition des droits réunis, l'abolition de la conscription, le maintien des ventes des biens nationaux, la confirmation des grades, pensions et honneurs de l'armée, la conservation de la légion d'honneur, la réconciliation la plus sincère, la liberté de parler, d'écrire, de manifester ses opinions par la presse, l'interdiction absolue de toute recherche sur les opinions, le respect pour les actes des gouvernements successifs, l'oubli de tout ce que le passé pouvait avoir eu de pénible.

Arrivé à son but, il a fait rétablir les droits réunis, il a rappelé dans l'armée ceux qui étaient affranchis de la conscription, il a entretenu une longue incertitude sur la validité de l'aliénation des domaines nationaux; forcé dans son silence, dans ses tergiversations, il a fait déclarer que la confirmation des ventes qu'il ne pouvait plus refuser, n'était pas une disposition constitutionnelle, que ce n'était qu'une disposition législative et par conséquent temporaire et de circonstance : il a réduit la moitié des officiers à la demi-solde, il a opéré la suppression de la moitié des revenus de la légion d'honneur, il a aboli ou interdit la liberté de la presse et soumis les opinions à la censure avant qu'on puisse les manifester : il a fait faire des exhumations, des apothéoses ; maître des papiers publics, il y a fait insérer des brûlots capables de porter le feu, le trouble et la destruction, non seulement dans les familles, mais dans l'État.

Il devait conquérir la confiance, il a semé l'efiroi, la défiance : il a rejeté l'armée, il n'a voulu avoir que des gardes du corps, des mousquetaires, des chevau-légers, des gardes de la porte, des Cent-Suisses, des régiments suisses.

[l8l5] LES CENT JOURS BgS

Napoléon est arrivé : il a traversé la France comme un souverain qui visite ses États : il est entré à Paris, il 8*est rendu aux Tuileries comme si les Bourbons n'avaient jamais paru en France.

Écoutons encore R. Lindet exprimer le vœu que la France se donne une Constitution conservant les libertés conquises par la Révolution :

3o mars.

L'Empereur avait perdu Tempire par la guerre; il ne peut se l'assurer que par la paix. Il ne suffit pas que l'incapacité, la déloyauté des Bourbons le lui aient rendu, il faut qu'il sache mieux qu'eux le conserver.

Qu'il serait à souhaiter que toute la France demandât la Constitution de 1791 ! elle se soutiendrait aujourd'hui, parce qu'on ne trouverait pas sur et autour du trône, des princes acharnés à la détruire.

R. Lindet souhaite que la France pût suivre un plan de sagesse et de raison qui, en la délivrant, une fois pour toutes, du despotisme des anciennes dynasties, définît les droits, les prérogatives de la nouvelle dynastie. « Cela serait facile pour toute autre nation que la nation française. Mais si les Français se portent avec chaleur à abandonner un astre pâlissant, ils se précipitent en serviles adorateurs vers Tastre naissant. Chacun veut, par intérêt, contribuer à rehausser les fleurons de la nouvelle couronne (7 avril 181 5). »

Les circonstances seraient très favorables, continue-t-il, si la France pouvait en profiter et conservait ce qui est bon et juste.

Mais on voudra que Napoléon donne une Constitution. On n'aura pas le courage et l'honnêteté de faire une Constitution qui soit un contrat. Il serait sans doute difficile de convenir de rédacteurs, de principes, de plan, mais la France a un ouvrage fait et cet ouvrage, le meilleur qui puisse convenir à la France, lèverait les premières et les principales difficultés.

R. Lindet, malgré son antipathie pour les Bourbons, ne voulut point servir le nouveau gouvernement. Quelques-uns de ses anciens amis de la Convention vinrent le solliciter de donner sa signature sur les registres ouverts et d^accepter des places : oc il s'en était défendu comme il Tavait fait dix-sept ans auparavant le 20 brumaire an VIII, et dans les temps postérieurs '. On était piqué de ce refus. On revint à la charge. Il persista à s'excuser de n'accepter aucunes places. On lui marqua de l'humeur, il n'y prit pas garde. » Cependant, il paraîtrait que son nom aurait été inscrit sur les registres, sans son contentement et par une

I. Lettre du 14 janvier 1816, non signée. Lindet parle de lui à la troisième personne.

BgÔ ROBERT LINDET [ï8l5]

main étrangère. Nous le verrons, par la suite, désavouer cette signature et protester énergiquement contre Tabus fait de son nom par des amis trop zélés ou par des agents de la police impériale.

Voici une lettre datée du i" mai i8i5, dans laquelle R. Lindet trace à son beau-père un tableau de la situation politique et de Tattitude que le citoyen patriote doit tenir dans ces circonstances critiques.

Notre catastrophe commune D*a point été TefTet d*une cause nouveUe. Elle a été l'effet nécessaire et inévitable de la conduite de MM. les gouvernants : pendant quinze ans, ils ont été menés par l'ambition, la soif du pouvoir, des richesses, ils ont été si peu éclairés ou tellement aveuglés, qu'ils n*ont pas vu qu'ils se perdaient. — Leur résurrection n'est pas Teffet de leur prudence et de leur prévoyance. Si les Bourbons avaient voulu ajourner pendant trois ou quatre ans leurs projets, et, en attendant, payer les militaires, il n'y aurait jamais eu de résurrection.

Eh bien, les ressuscites se conduisent et se conduiront toujours comme ils ont fait : ils ne pensent qu'à leur pouvoir et à leur fortune.

Cependant, quels que soient les justes désirs des Français, il ne faut pas qu'ils songent à un établissement heureux et durable : il faut s'attacher au seul nom qui est le point de ralliement, il faut choisir entre Napoléon, entre son gouvernement et les Bourbons avec toutes les horreurs qu'ils traînent à leur suite. On ne peut pas balancer.

En se réunissant pour TEmpereur, on prévient la guerre civile.

Il ne s'agit pas d'examiner ce que le gouvernement fait. Qu'il fasse bien ou mal, il faut le faire prospérer et assurer son succès.

... L'Acte additionnel, loin de remplir l'attente publique a bien refroidi, mais il ne faut pas moins soutenir le gouvernement quoiqu'il semble n'agir que pour lui : il nous délivre des Bourbons, dont l'expulsion est en ce moment le principal intérêt.

On comprend, dès lors, que R. Lindet ait refusé de devenir le collaborateur de ce nouveau gouvernement, plus soucieux de ses intérêts dynastiques que du bonheur et de Tavenir de la France. Il écrivit cependant personnellement à Cambacérès pour le supplier de faire la paix : il était trop tard, hélas !

Aussi pouvait-il écrire, le 8 octobre i8i5, après la chute définitive du héros de brumaire, sur le champ de bataille de Waterloo :

Je n'aurais pas mis un écu pour servir ni pour renverser Napoléon. En l'an VIII, je le regardai comme un jeune ambitieux, soutenu et porté par d'habiles intrigants, qui renouvellerait Charlemagne sans pouvoir, comme lui, mesurer l'étendue des forces humaines, sans avoir sa capacité et son aplomb .

La grande tragédie était maintenant finie, Tère des vengeances

[l8l6] R. LINDET EST MENACÉ d'eXIL 397

allait commencer. Le parti de Tancien régime revenait au pouvoir, et pendant quinze années, il allait s'évertuer à extirper du cœur de la nation et de nos lois, sans y réussir toutefois, les principes issus de la Révolution.

La monarchie bourbonnienne ne voulait point tolérer en France la présence des conventionnels qui avaient voté la mort dn roi et qui, aux Cent jours, avaient accepté TActe additionnel, ou occupé un emploi de ï Usurpateur. On leur jetait à la face le nom de régicides comme une flétrissure. L'ordonnance royale du 24 juillet 181 5 combinée avec la loi du 12 janvier 1816 fut l'occasion de nouvelles tracasseries pour R. Lindet. On prétendit, pour l'envoyer en exil, qu'il avait signé sur les registres une adhésion à l'Acte additionnel '. Lindet méconnut absolument cette signature, disant qu'il était resté complètement étranger à l'Empire et qu'il n'avait signé aucun registre. Trois expertises eurent lieu par les soins de la police, et les experts déclarèrent que cette signature était celle de Lindet. Nouvelles protestations de Lindet. « Il avait refusé toutes les offres que lui avait fait faire l'Empereur, pourquoi aurait-il signé puisqu'il avait refusé les faveurs et les emplois qu'on lui offrait ? Et d'un autre côté, s'il eût réellement adhéré, n'en aurait-il pas reçu la récompense sous forme d'emplois ou d'honneurs ? » Quoi qu'il en soit, la police, ne voulant pas admettre que cette fausse signature fût l'œuvre d'amis trop zélés de l'Empire désireux de grouper — à tout prix — autour de Bonaparte les survivants de l'époque révolutionnaire, et de donner ainsi au nouveau régime un semblant de libéralisme, usa d'un moyen terme. Le 2 mai 1816, R. Lindet reçut notification d'un arrêté aux termes duquel, vu son état de maladie et de faiblesse, il serait sursis à la mesure qui le concernait jusqu'au rétablissement de sa santé. Il est probable que la police royale reconnut plus tard l'erreur qu'elle avait failli commettre, car R. Lindet demeura à Paris et put y mourir '.

I . Les papiers de R. Lindet renferment deux lettres à M. Mesnil datées des 14 et 17 janvier 181 6, exposant le danger nouveau qui le menaçait et donnant les raisons juridiques pour lesquelles la loi d'exil ne pouvait lui être appliquées. Cependant, il prenait, à tout événement, ses précautions et donnait à son beau-père Tétat de sa fortune mobilière, pour qu'il voulût bien en son absence aider de ses conseils sa fille, M"* R. Lindet. Il possédait à ce moment 10,000 francs dus par M"« Paysant à M"* Lindet sa sœur comme avancement d'hoirie, par suite des stipulations du contrat de mariage. Il priait son beau-père de faire renouveler les billets. Il avait

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