‹ Robert Lindet, député à l'Assemblée législative et à la Convention, membre du Comité de salut public, ministre des financesChapitre 28 sur 201 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

R. Lindet à la Convention Nationale.

Elections à la Convention. — Lutte entre la Gironde et la Montagne à l'occasion des massacres de septembre. — Buzot propose la création d'une garde départementale pour la Convention. — Adresses du département du Calvados à cette occasion. — R. Lindet rédige le rapport préalable à l'Acte énonciatif des crimes du roi. — Sa brochure : Attentat et crimes de LouiSy dernier roi des Français. — R. Lindet vote la mort et repousse Tappel au peuple.

Au lendemain du lo août, rassemblée législative, en suspendant l'exercice du pouvoir royal, avait, par la loi du 12, ordonné la convocation d'une Convention nationale. Les nouveaux représentants élus devaient recevoir des pouvoirs illimités : de la mission qui leur était confiée dépendaient l'existence et le salut de la patrie.

Le mode d'élection à deux degrés fut conservé ; mais toute distinction entre les citoyens actifs ou passifs était supprimée. Il suffisait, pour faire partie des assemblées primaires, d'être âgé de vingt et un ans et d'avoir un domicile certain ' (Décret du 1 1 août 1792J.

C'était la première application du suffrage universel en matière politique.

Le décret de convocation annexé à la loi indiquait les villes où devaient se tenir les assemblées électorales : celles qui venaient au second rang, dans l'ordre établi pour la division de la France en départements, furent choisies. Pour l'Eure, ce fut Bernay. Boissy d'Anglas avait donnée du reste, l'explication

I . Les domestiques ne furent pas môme exclus des listes électorales. Cf. Aulard, dans ses Études et leçons sur la Révolution (1893, Paris). La Proclamation de la République en 1792, p. 117» en note.

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du choix des villes désignées. « Après la journée du 20 juin, un grand nombre d'administrations de département avaient manifesté contre cet événement un vœu dont nous ne leur faisons pas un reproche L'Assemblée législative ne pouvait,

après le 10 août, convoquer les assemblées électorales dans les villes qui, moins de deux mois auparavant, s'étaient ouvertement alliées à la cause du trône abattu. »

Le 2 septembre, le collège électoral de l'Eure se réunit à Bernay. De môme qu'en 1791, lors de l'élection à la Législative, R. Lindet avait été l'homme du jour, de même il en fut pour Buzot, à cette élection de 1792. Son impartialité, comme président du tribunal criminel du département, pendant les sessions d'avril, mai et juin, dans lesquelles avaient été jugés les auteurs des troubles occasionnés par la cherté du blé, sa fermeté après le 20 juin, et ses protestations contre l'adresse royaliste envoyée par le département, l'avaient placé au premier rang des hommes sur lesquels les républicains devaient compter. Ses services récents éclipsèrent, pour un moment, ceux rendus par les frères Lindet. Les agents du ministre Roland avaient du reste travaillé l'élection, — ainsi qu'on l'a reproché plus tard aux Girondins, — et dirigé l'opinion publique, du côté des amis du ministre de l'intérieur.

Buzot fut élu président de l'Assemblée électorale par 329 voix sur 563 votants, et Du Roy, juge au tribunal civil de Bernay, secrétaire. Les élections se firent sur la question de la journée du 10 août: tous les élus, à quelque nuance d'opinion qu'ils appartinssent, étaient d'avis de prononcer la déchéance du roi. Buzot fut élu le premier député par 449 suffrages ; vinrent ensuite Robert-Thomas Lindet, évêque d'Évreux, avec 407 suffrages, puis Robert Lindet, son frère, député sortant de la Législative, avec 532 voix. Quoique troisième élu, il réunissait près de 100 voix de plus que Buzot! Furent enfin élus : Du Roy (Jean-Michel), avocat de Bernay, avec 3 18 voix; Richou (des Andelys), avec 418; Lemaréchal (de Rugles), 353; Topsent(de Quillebeuf), 332 ; Bouillerot, receveur du district de Bernay, 346 voix ; puis Vallée, Savary et Dubusc, nommés suppléants, et qui furent proclamés députés par Buzot, sans nouveau scrutin, en remplacement de Albitte, Carra et Brissot, nommés, et acceptant dans d'autres départements.

Il est donc fort difficile de déclarer que les élections de l'Eure étaient girondines. En fait, elles étaient foncièrement hostiles à la royauté et animées d'un souffle nettement républicain. Ce

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n'est qu'au cours d'événements ultérieurs que nous verrons une scission profonde se faire dans la députation de l'Eure : R. Lindet, Th. Lindet, Du Roy, Bouillerot, se grouper avec les Montagnards, pendant que, sous la direction de Buzot^ Vallée, Savary, Richou, Lemaréchal et Topsent se rangeront, timidement, d'ailleurs, du côté de la Gironde et siégeront plus ordinairement, après la disparition de Buzot, parmi les indécis du Marais.

Les autres élections pour les fonctions d'administrateur de département et des districts se ressentirent vivement de Tinfluence de Buzot : ses amis obtinrent la majorité dans les districts, et nous les retrouverons, en juin 1793, parmi les plus ardents fauteurs de Tinsurrection fédéraliste.

La Convention se réunit le 20 septembre. Une ère nouvelle s'ouvrait pour la France. La royauté était moralement déchue depuis le 10 août, et le premier acte du nouveau pouvoir devait solennellement consacrer cette déchéance. A la première séance Couthon, parlant de la constitution à venir, déclarait que « les Français seraient indignes de la liberté qu'ils ont conquise, s'ils songeaient à conserver une forme de gouvernement marquée par quatorze siècles de crimes. » Collot d'Herbois déclarait que renvoyer au lendemain cette délibération serait se montrer infidèle au vœu de la nation, et Grégoire^ profitant de Tenthousiasme de l'Assemblée, demanda que, par une loi solennelle, l'assemblée consacrât Vabolition de la royauté. A cette parole véhémente l'Assemblée entière se leva, soulevée par un mouvement spontané, et décréta, par acclamation, la proposition de Grégoire.

Un immense enthousiasme se déploya dans l'Assemblée et dans les tribunes à la proclamation du décret. On sentait le terrain déblayé : la carrière dans laquelle tous ces représentants du pays, — Girondins illustrés déjà par leur éloquence, Montagnards soupçonneux et probes — allaient entrer, s'ouvrait sans limites sur l'avenir. Le vertige du frisson devant l'inconnu ne se méla-t-il point à la terreur religieuse que laissa la solennité de cette scène immortelle dans l'âme de ceux qui y jouèrent un rôle ? Et cependant le mot de République n'avait pas encore été prononcé !

Le 22 septembre seulement, la République fut proclamée comme le gouvernement du pays.

Danton parait avoir eu la vision prophétique des événements : il résigne les fonctions qui lui avaient été déléguées par l'assemblée. «Je les ai reçues, dit-il, au bruit du canon dont les citoyens

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de la capitale foudroyèrent le despotisme... Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement, nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. Voilà ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de dietature, les idées extravagantes de triumvirat^ toutes ces absur^ dites inventées pour effrayer le peuple disparaissent alorSy puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura été accepté par le peuple. Après cette déclaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité publique. Jusqu'ici on a agité le peuple parce qu'il fallait lui donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant, il faut que les lois soient aussi terribles contre ceux qui jr porteraient atteinte que le peuple Va été en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les coupables^ pour que le peuple n'ait plus rien à désirer... »

Ce que Danton voulait surtout réaliser, c'était l'union de toutes les forces républicaines, le rapprochement des Girondins et des Montagnards, dont les divisions s'étaient encore accentuées depuis le 10 août. Il aurait désiré dater Tère nouvelle par une réconciliation sincère des deux grandes fractions de Topinion républicaine, dans l'oubli commun des injures et des défiances réciproques. La fierté dédaigneuse de Buzot, la légèreté hautaine de Barbaroux, la présomption de Guadet ' paralysèrent les intentions conciliatrices de Vergniaud, de Petion, de Condorcet, et lancèrent la Gironde dans une lutte insensée, qui, de représailles en représailles, devait amener la perte du parti Girondin.

R. Lindet fut nommé membre du Comité de législation : ennemi des solutions violentes, il se garda bien d'intervenir dans les querelles trop souvent personnelles des chefs des deux partis et se borna, au sein des commissions et dans sa correspondance, à recommander Tunion. A la suite de la motion de Kersaint, réclamant des échafauds pour les assassins et pour ceux qui provoquent à l'assassinat, Buzot, voulant soustraire l'Assemblée à l'influence de la population parisienne, fit voter la création d'une garde départementale pour la Convention. C'était mettre légalement Paris en état de suspicion. La proposition fut cependant votée sans observation. Mais, dès le lendemain 25^ à l'ouverture de la séance, un membre ayant demandé le rapport

I. Voir les mémoires de Garât. Paris. Poulet Malassis, 1863, pp. i23 et

du décret de la veille, Merlin réclama la parole sur Tordre du jour, et le véritable ordre du jour, dit-il, c^est de faire cesser les défiances qui peuvent perdre la chose publique en nous divisant. « J'invite Lasource, qui a dit hier qu'il existait dans l'Assemblée un parti dictatorial, à me l'indiquer et je déclare que je suis prêt à poignarder le premier qui voudrait s'arroger un pouvoir de dictateur. »

Lasource, ainsi mis en demeure, répliqua qu'il craignait le despotisme de Paris et qu'il ne voulait pas que ceux qui disposent de l'opinion de cette ville dominent la Convention nationale. « Il faut que Paris, s'écrie-t-il, soit réduit à un quatre-vingttroisième d'influence comme chacun des autres départements! » Fort habilement, Danton laissa Marat de côté et le désavoua, tout en excusant ses exagérations par les vexations qu'il avait éprouvées. Puis répondant à Lasource : a II est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui voudraient détruire la liberté publique. Eh bien, portons la cette loi. » Puis, visant Buzot et les Girondins : « ... On prétend qu'il est parmi nous des hommes qui ont V opinion de vouloir morceler la France ; faisons disparaître ces idées absurdes en prononçant la peine de mort contre leurs auteurs. La France doit être un tout indivisible : elle doit avoir unité de représentation.... » Danton reprocha aussi aux Girondins d'avoir, après la prise de Verdun, songé à se retirer derrière la Loire pour y exercer une dictature plus réelle que celle dont ils l'accusaient, et d'essayer de déchirer la République par le Fédéralisme,

Le mot terrible était lancé : les Girondins furent toujours suspects de vouloir séparer la République en petites républiques unies entre elles par le lien fédéral; l'accusation de fédéralisme devait les perdre au 2 juin suivant ; et de part et d'autre, Girondins et Montagnards continuèrent leurs rivalités que les événements des mois d'octobre et novembre, la mise en accusation de Louis XVI ne firent que rendre plus aiguës et plus féroces !

Buzot^ dit Lindet \ ne discontinuait pas d'appeler à Paris ou contre Paris une force départementale. Il ne lui suffisait pas, disait-il, de trouver dans son propre courage le sentiment de la plus profonde sécurité ; il fallait que ses commettants fussent assurés qu'il était libre, qu'il n'était pas dominé par le crime, qu'il n'était pas sous le fer des assassins, et sous le joug des tribunes tyranniques. Ses déclamations, ses excès prouvaient, pour lui et ceux de son parti, le règne de la liberté et de la licence. Mais on

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