ADRESSES GIRONDINES DU CALVADOS
pouvait douter si le peuple que l*on outrageait et que Ton calomniait était libre.
Le 20 octobre, fut lue à la Convention une Adresse du département du Calvados, relative à la garde départementale; elle protestait contre le droit que Paris semblait s'arroger de dominer les législateurs : a Quiconque, dit-elle, ne saura pas respecter les lois, doit trouver des Scœvola, s'il ne rencontre pas les faisceaux des licteurs. Législateurs, à Paris, soyez des Catons, ici nous serons des Brutus ! » Cette Adresse fut lue par Dumont au milieu du tumulte, et la Convention n'y répondit qu'en passant à l'ordre du jour ; mais, grâce à la complicité de Buzot, Gensonné et Barbaroux, elle fut insérée dans le bulletin de l'Assemblée et envoyée aux départements. « Vous aurez des imitateurs, écrivait Ph. Dumont ' aux administrateurs auteurs de cette Adresse, et les Parisiens apprendront enfin qu'ils ne sont qu'une partie d'un tout, une portion de la République. Ils apprendront que les citoyens des départements les surveillent^ et qu'ils n'ont pas applaudi à la chute d'un tyran pour ramper sous le despotisme municipal de Paris. » C'est ainsi que les Girondins, non seulement à la tribune, mais par leur correspondance dans les départements, poussaient à la haine des départements contre Paris, et semaient les germes de la division terrible qui devait armer les départements contre la capitale, berceau de la liberté française.
Une seconde Adresse des administrateurs et procureur syndic du Calvados, portant la date du 2 janvier, vint encore donner une accentuation plus vive à ces sentiments de défiance envers Paris. Elle me paraît la première pièce politique de ce dossier du Calvados dans le procès fédéraliste. Elle contient en germe le projet de la résistance départementale contre la Convention. Je la citerai en entier, non à cause de l'enflure de son style, mais parce qu'elle peint bien la nature des sentiments qui, quatre mois plus tard, devaient faire explosion dans ce même département.
Représentants du peuple français, La RÉPUBLIQUE et les Lois, telle est notre devise.
Guerre aux Rois, aux factieux, et aux agioteurs : tel est le cri universel qui retentit dans tous les points du Calvados. Législateurs, cette énergie mâle et républicaine, cette fière indépendance
I. Lettre de Ph. Dumont publiée par Delasalle : Le Fédéralisme en Normandie, 1S43, chez Fleuriot au Mans.
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qui nous animent, vous seraient-elles devenues étrangères? N'auriez- vous plus le courage d'âtre libres et une poignée méprisable de scélérats pourrait-«lle faire trembler le Sénat qui juge les monarques?
On vous peint comme exposés sous la hache des bourreaux : Paris, le berceau de la liberté, est rempli d'agitateurs orgueilleux et sanguinaires; on veut gêner vos opinions : des hommes lâches et cruels prêchent le carnage. Eh bien! les citoyens du Calvados sont levés. Impatients, ils s'empressent de tracer leurs noms dans des registres civiques; ils veulent partir, venger votre liberté menacée, la souveraineté du peuple avilie, et rendre Paris digne de sa gloire : ils soutiendront l'ouvrage de leurs représentants ou ils mourront! Le feu qui les embrase se communique à tous les départements, et le Sénat Français jouira bientôt, malgré ceux qui souillent son enceinte, du calme nécessaire à la formation de bonnes lois.
Nous pouvons les contenir encore, . . mais que la liberté outragée pousse un cri,., ils sont auprès de vous, et les lâches agioteurs n'existeront plus. »
Signé : Les administrateurs composant le Conseil général du département du Calvados.
A cette proclamation était joint un arrêté du même jour, lequel déclarait qu'un registre serait ouvert au secrétariat du directoire du district pour Tinscription des citoyens qui désirent se fédérer pour se rendre à Paris, y concourir avec la garde parisienne au maintien de Tordre, et y assurer Tentière liberté des représentants du peuple français.
L'administration du département se réservait de statuer, quand le moment serait venu, sur le nombre des fédérés qui devraient être envoyés à Paris, et sur la solde qui pourrait leur être accordée.
L'esprit qui animait cette adresse était le même que celui qui avait inspiré les administrateurs de la Haute-Loire, dans leur arrêté dénoncé le 5 janvier à la Convention par la section Bonne nouvelle. Le 6 janvier, le Finistère annonçait aussi la formation d'une force départementale et conviait les autres départements à suivre son exemple : le même jour, Richou, député des Andelys, demandait de faire cesser par décret la permanence des sections. Marat opina pour l'ordre du jour. L'ordre du jour fut repoussé; mais, quand les Jacobins réclamèrent l'appel nominal, afin, dirent-ils, de connaître les fauteurs de la guerre civile^ les Girondins intervinrent et firent rejeter l'appel nominal. La proposition de Richou ne fut pas reprise, mais l'esprit de rivalité entre les deux factions ennemies de l'assemblée ne fit que s'accroître de jour en jour, par la présence à la barre, tantôt d'une délégation des sections de Paris se plaignant des directoires et des conseils généraux qui, « au mépris des lois existantes, n'hésitaient pas à ouvrir des registres, à recruter publiquement des
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soldats, à se coaliser les uns avec les autres, afin de donner le signal de rindépendance, de rompre le lien de Tunité et d^établir un gouvernement anarchique (11 janvier) »; tantôt d'une députation des fédérés départementaux qui, résumant les tirades de Buzot, déclaraient a ne plus pouvoir contenir leur indignation, et soupirer après la fin de Tanarchie qui divise cette immense cité {i3 janvier) ».
Aussi R. Lindet et Buzot, quoique députés d'un même département, tous deux républicains sincères, se divisaient. Buzot, tout entier sous le charme de M°^« Roland, emporté par la fougue de son tempérament généreux, s'attachait à la fortune brillante de la Gironde, pendant que Lindet, jugeant le manque d'esprit politique de ce groupe d'orateurs éloquents, mais superficiels, s'éloignait d'eux et se rangeait du côté d'esprits moins brillants, plus solides et plus positifs, et qui mettaient au-dessus des rivalités parlementaires le salut suprême de la patrie et l'établissement de la République.
La découverte des papiers secrets du roi, aux Tuileries, amena le i^^ octobre R. Lindet à la tribune. Le Comité de surveillance de la commune avait apporté à la séance les preuves de la corruption que l'intendant de la liste civile avait tentée vis-à-vis du Comité de liquidation nommée par l'Assemblée législative. Nous avons raconté plus haut cet incident qui mit en lumière la probité absolue de Lindet. Mais la publication de tous ces documents, ordonnée par la Convention, — correspondance du roi avec l'étranger, factures des imprimeurs éditeurs des brochures lancées par la cour pour discréditer les patriotes, la Constitution, et nuire à la valeur des assignats, — dévoila au grand jour la trahison manifeste du roi '. Les dernières illusions de ceux qui se plaisaient à croire à la bonne foi de Louis XVI tombaient définitivement. Tant de bassesse dans le parjure décourageait la pitié : c*était l'efTondrement d'une personnalité que l'on s'imaginait plus digne de caractère. La royauté finissait dans un roi sans loyauté. On pouvait tenter d'excuser une telle conduite par la mauvaise éducation qui lui avait été donnée ; mais, au point de vue de l'histoire, un homme peut-il jamais être excusé de violer son serment, d'ériger la fourberie en système et le mensonge en moyen de gouvernement? De toutes parts, on demandait le jugement du roi, on ne l'appelait plus que Capet; les cris de la rue, les motions des sections, et aussi la force de l'opinion
I. Cf. Sur un roi Honnête homme, par Brissot. — Mémoires, IV, 120.
publique obligèrent la Convention à trancher la question. Le 6 novembre, Dufriche Valazé, rapporteur de la commission chargée d*examiner les papiers trouvés aux Tuileries et déposés au comité de surveillance, faisait son rapport ; et, le lendemain, Mailhe venait exposer les questions relatives au jugement du roi. A la suite d'un long travail, dans lequel des accusations vraies sont mêlées à des accusations fausses, à des allégations erronées, Mailhe concluait ainsi : i** Louis XVI doit être jugé; 2^ il doit l'être par la Convention.
La discussion devait commencer le 1 3 ; mais, dans Tintervalle, la victoire de Jemappes (6 novembre], gagnée le jour même où commençait la discussion du procès du roi, vint sauver la France de rinvasion étrangère. L'ennemi de l'extérieur était vaincu : il ne restait plus qu'à terrasser l'ennemi intérieur.
Or, cet ennemi, c'était la contre-révolution dont le roi était le dernier appui : « On était convaincu, dit Lindet, que la République ne s'affermirait jamais, si les forfaits du tyran restaient impunis, et que ses crimes le conduiraient au trône s'il ne les expiait sur l'échafaud. On demanda qu'il fût puni et que la nation fût vengée \ a
Lindet ne prit point part, à la tribune, à la discussion préliminaire. Il avait, au cours de ses travaux dans le Comité de liquidation de la Législative, acquis les preuves de la corruption tentée par le roi et sa cour dans l'Assemblée et parmi les représentants de l'opinion publique : les pièces découvertes dans l'armoire de fer de Gamain * apportaient une preuve matérielle à l'appui de certaines accusations jusqu'alors non établies. Il consacra ses efforts à recueillir des notes et à dresser l'exposé des crimes commis par Louis XVI, dans le dessein de le communiquer à ses commettants et aux électeurs.
Dans la séance du 6 décembre, Quinette avait fait décider : qu'une commission de vingt et un membres présenterait l'Acte énonciatif des crimes imputés à Louis XVI ; que, le lendemain, l'accusé serait conduit à la barre de la Convention et interrogé ; que copie de l'Acte énonciatif et des questions lui serait remise, et qu'enfin le président l'ajournerait à deux jours pour être indéfiniment entendu.
La commission fut aussitôt nommée, et Lindet en fit partie. Elle le choisit comme rapporteur. Le lo novembre, à la date