CHAPITRE IV
R, Lindet et la création du tribunal révolutionnaire.
Le projet présenté par R. Lindet, rapporteur de la commission, n'est pas adopté (lo mars 1793). Polémique avec Lidon. Écrit de Lindet daté du 3o mars : Robert Lindet à ses concitoyens. — Soulèvement de la Vendée. Adresse du citoyen R. Lindet^ député du département de l'Eure à la Convention nationale, à ses concitoyens du département de la Vendée.
L'année 1793 fut, dans la vie de R. Lindet, l'époque décisive de sa carrière politique. Froidement résolu à sauver la Révolution des attaques des conspirateurs de l'intérieur et à écraser ses adversaires sur nos frontières^ nous le trouverons au poste de combat, dans les circonstances critiques, mettant au service de la République son expérience de légiste, son dévouement, et toute sa puissance de travail d'administrateur et d'organisateur.
Après la mort de Louis XVI, la rupture avec l'Europe monarchique fut complète. En Angleterre, Pitt représentait la Révolution française comme destructrice de tout ordre social et effrayait l'aristocratie ; seul, le peuple anglais conservait ses anciennes sympathies pour la cause de la liberté qui triomphait en France. En flattant Tesprit mercantile de la nation, en faisant miroiter devant ses yeux Tespoir de se venger de la guerre d'Amérique et d'enlever à la France ses colonies, Pitt poussait à la guerre, mais n'osait la déclarer. Il interdit à nos vaisseaux d'aller chercher du blé en Angleterre : il renvoya notre ambassadeur, et enfin il n'eut d'autre but que d'amener la France à déclarer la guerre au Royaume uni.
On fit croire à Brissot et aux Girondins a que la déclaration de guerre serait le signal de la révolution anglaise, que tout était disposé à cet elSet ' ». Le comité diplomatique fournit
I. Mémoires de Hardenbergy t. II, 94. Hist. parlem., 24. 199.
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d'ailleurs un semblant de prétexte, en déclarant libre la navigation de TEscaut que Joseph II avait eu la lâcheté de vendre aux Hollandais pour quelques millions de florins. Cette atteinte portée au privilège de la Hollande froissait l'Angleterre, qui prenait parti pour le stathouder, son aide et son allié contre la France. Entraînée par l'éloquence de Brissot, la Convention tomba dans le piège qui lui avait été tendu ; elle déclara la guerre à l'Angleterre.
R. Lindet avait aperçu le danger : il ne voyait dans cette guerre préconisée par le comité diplomatique, qu'une manœuvre de la cour et du comité autrichien. Voici dans quels termes il juge la conduite de la majorité Girondine :
Brissot parut à la tribune, et sans avoir prévu ni calculé nos moyens, nos ressources, sans avoir pesé les droits de Thumanité, il s'appliqua à prouver par quelques actes du gouvernement anglais et par la corres|>ondance diplomatique, que nous devions nous déclarer en état de guerre contre rAngleterre : il fallait encore trouver des motifs pour attaquer la Hollande. Le rapporteur n'en pouvant imaginer, déclara que la Hollande était intimement liée avec l'Angleterre, et se conduisant par les mêmes principes, on ne pouvait être en guerre avec l'une de ces puissances sans l'ôtre avec l'autre, et ces motife suffirent à un parti accrédité pour entraîner la Convention nationale, et lui faire déclarer que la France était en état de guerre avec la Hollande.
Le rapporteur ne s'était même pas informé de la situation de notre marine : nous n'avions aucuns moyens d'attaquer nos nouveaux ennemis. Nous n'avions pas même alors les moyens de soutenir une guerre défensive ' !
Au lendemain de cette déclaration de guerre, l'attitude de la Convention fut sublime. Elle trouva dans son génie des ressources inépuisables, et sut tout cnéer ; elle déjoua tous les calculs de la prévision humaine, mais, disons-le, elle jetait un véritable défi au destin, en se lançant dans une lutte, pour laquelle elle ne pouvait s'appuyer que sur le fanatisme de la liberté et le patriotisme de volontaires non encore enrégimentés!
« Il faut que tous les Français, dit Brissot, ne soient qu'une grande armée, que toute la France soit un camp. » Cette parole se réalisa. Dubois-Crancé, au comité militaire, proposa et fit voter la réquisition de toutes les gardes nationales, et la levée de 3oo,ooo hommes (24 février '). Dumouriez, au lieu d'achever la conquête de la Belgique et de rejeter au-delà du Rhin l'ennemi qu'il avait laissé se renforcer sur la Roër, se porta sur la
1 . Exposition des motifs qui ont déterminé R. Lindet à voter pour l'arrestation de 33 membres de la Convention nationale, pp. 19 et 20.
2, Hist.parL, 24, loi.
54 ROBERT LIMDET ['793]
Hollande et arrêta son avant-garde sur le Biesbocti. C*est là qu'il apprit les désastres de son armée de la Meuse. Le i«' mars, le prince de Cobourg nous chassait d'Aix-la-Chapelle, Miranda se retirait à Louvain. La nouvelle de ces revers militaires arriva à Paris, au moment où les enrôlements commençaient, et y produisit une émotion indicible.
Dumouriez, rappelé en hâte de la Hollande, revint se mettre à la tête de l'armée de la Meuse concentrée à Tirlemont. L'armée était démoralisée, les désertions se multipliaient : on parlait de trahisons chez les officiers... la défiance était partout. Ces mauvaises nouvelles avaient échauffé les têtes et causé le plus grand tumulte dans les sections à Paris. Danton proposa, le 8 mars, de demander 3o,ooo hommes à Paris et de les envoyer à Dumouriez : les sections se réunirent le soir. Le drapeau noir flottait à l'Hôtel de Ville. Les citoyens brûlaient du désir de partir pour la frontière, mais le sentiment populaire était le même qu'à la veille du 2 septembre 1792: « Nous ne voulons pas laisser derrière nous des conspirateurs prêts à égorger les familles des absents. » Il fallait donc, si on voulait éviter de nouvelles vengeances populaires, — peut-être un nouveau massacre dans les prisons, — organiser une juridiction rapide qui atteignît les conspirateurs, les généraux traîtres à la patrie, les contre-révolutionnaires, les agents des émigrés, en un mot, les ennemis de l'intérieur. On demandait, en outre, que le riche payât les frais de la guerre dans laquelle le peuple allait acquitter, avec son sang, sa dette patriotique ; l'idée d'une taxe sur les riches ne se séparait guère, dans l'esprit du peuple, du vœu tendant à l'établissement d'un tribunal révolutionnaire expéditif. Déjà, le 24 décembre 1792, sur la proposition de Jean de Bry, la Convention avait examiné un projet de décret sur l'établissement d'un tribunal révolutionnaire, et voté l'impression du discours de l'orateur. Le 9 mars, le maire de Paris apporta à la tribune le vœu des sections pour la création d'un tribunal révolutionnaire, et l'établissement d'une taxe sur les riches. Quelques sections demandèrent même l'établissement d'un maximum dans le prix des denrées. La discussion s'ouvrit, et, malgré les efforts de Lanjuinais, de Guadet et de Valazé, la Convention décréta a l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire pour juger sans appel, et sans recours au tribunal de cassation, les conspirateurs et les contre-révolutionnaires, et chargea son comité de législation de lui présenter le lendemain un projet d'organisation. »