GIRONDINS ET MONTAGNARDS 7I
Patrie. — Liberté. — Égalité. Sauvei^-nous^ vous pouve\ nous sauver! Tel est le cri de la France, n*aurait-il pas été entendu ?
Représentants du peuple, nous allons vous dire la vérité : vos divisions font tous nos malheurs. C'est un Marat, un Robespierre, un Danton qui toujours vous occupent et vous agitent^ et vous oubliez que tout un peuple souffre, s'inquiète, attend un soulagement et des lois.
Puis parlant des agitateurs :
Ils nous répondront, sur leurs tôtes, n'en doutez pas, des malheurs qui pourraient vous arriver, ceux-là qui ont dit à leurs partisans qu'il fallait vous égorger. — Vous égorger !... Les lâches.... ils n'ont que des poignards ; mais nous, nous avons des baïonnettes et surtout du courage et de l'intrépidité !
La péroraison développait Tidée chère aux Girondins.
Élu du peuple, tu le sais, la France n'est pas dans Paris; elle est formée par 84 départements; si dans l'un on t'outrage, dans l'autre tu seras respecté, obéi ; là, tu trouveras un asile contre la fureur et les complots des brigands ; là tu jouiras de tes droits et de la liberté.... Mais, avant de quitter le premier berceau de la liberté, fais un dernier effort, brave les orages; méprise les rumeurs de quelques ambitieux : punis les conspirateurs, travaille à donner des lois sages à un grand peuple : sauve ton pays; procure le bonheur à tes citoyens ; surtout fais-toi respecter, et si quelques scélérats élèvent encore leurs voix impies, pense à nous, parle et tu seras vengé.
La lecture de ces deux adresses eut lieu le 23 avril à la Convention, au milieu d'une vive agitation. Du Roy, député de l'Eure, crut alors y voir l'œuvre de Bougon Longrais, procureur général syndic du Calvados, qui se hâta de les désavouer dans une lettre adressée à Bonnet (de Mautry.)
Forts de l'appui de la province, les Girondins avaient répondu à la démarche des sections en demandant la mise en accusation de Marai.
Lors de l'appel nominal sur le point desavoir si Marat devait être mis en accusation, le dissentiment existant entre les deux fractions de la députatîon de l'Eure se manifesta ouvertement. Si Buzot demanda à s'abstenir, Richou, Lemaréchal, Dubusc votèrent la mise en accusation. Du Roy, Thomas Lindet, Bouillerot étaient absents ainsi que Topsent, Vallée et Savary. — Robert Lindet motiva longuement son vote '.
Non. — Marat a servi son pays, il a servi le genre humain ; il s'est déclaré l'ami du peuple et l'ennemi des tyrans; il a méprisé et rejeté les faveurs de la fortune; il a bravé les dangers ; il a mis en péril sa liberté et
I . Voir la réimpression de cette pièce dans la revue la Révolution Française, tome XXXII, p. 533.
sa vie pour combattre le despotisme et proclamer les droits de Thomme. Il a soutenu constamment, et avec courage, le m6me caractère avant et depuis la Révolution, etc.
Si vous voulez remplir vos devoirs, poursuivez les traîtres : faites punir les complices de Dumouriez : il a pris soin de vous les désigner ; Miranda les a nommés. Pour moi je me croirais coupable d'attentat contre la liberté publique et la représentation nationale, si je votais un décret d'accusation contre un de mes collègues, un représentant du peuple qui a servi sa patrie, combattu le despotisme et démasqué les traîtres. Vous avez refusé d'entendre votre collègue; vous ne vous êtes pas môme assurés s'il est l'auteur des numéros que l'on vous a lus, et dont le public vous accusera peutêtre d'avoir méconnu l'intention '.
La majorité de la Convention ne voulut point accorder le moindre délai afin de vérifier les délits imputés à Marat : profitant de ce qu'un grand nombre de députés patriotes étaient en mission aux armées, elle enleva le vote et Marat fut mis en accusation. Buzot comprit la faute de son parti et déclara vouloir s'abstenir dans ce scrutin. L'intégrité de la Convention se trouva ainsi entamée : l'inviolabilité parlementaire était désormais à la merci des factions victorieuses, et les Girondins furent les premiers à subir le traitement que R. Lindet considérait comme un attentat à la liberté publique et à la représentation nationale.
Le 24 avril, Marat est acquitté aux applaudissements du public. Le triomphe de Marat devait être l'arrêt de mort du parti girondin.
R. Lindet pressentait les malheurs que la lutte des Girondins et des Montagnards allait attirer sur le pays; en vain, il essaya de faire appel à la sagesse de Vergniaud : des deux côtés l'aveuglement était le même. R. Lindet voulait rester à l'écart de ces dissensions et il donna sa démission de membre du Comité de salut public le 22 mai. On la rejeta'. Il continua donc ses fonctions dans un isolement complet. A la fin d'avril, il avait dîné avec plusieurs représentants du peuple : on lui demanda s'il pourrait se trouver de temps en temps à une pareille réunion. Il répondit que ses occupations ne le lui permettaient pas, et il ne revit point ses collègues ".
Brissot, le plus mordant des pamphlétaires girondins, s'atta-
I. Discours du 2 germinal. — P. 12. « J'écrivis le lendemain au président de la Convention que je ne pouvais m'occuper plus longtemps des travaux du Comité de salut public... Vous rejetâtes ma lettre ou vous passâtes à l'ordre du jour. »
3. Défense de R, Lindet. Manuscrit dans les papiers de R. Lindet.
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qua tour à tour aux députés de la Montagne^ il n'épargna pas R. Lindet :
« Ce n'est, dit-il, ni avec le tigre ni même avec Fhyène qu'il faut comparer Lindet pour avoir son image. L'hyène et le tigre ne raffinent pas la cruauté. Lindet en a fait un art et c'est le sien. Le tyran qui fait déchirer ses victimes, en les complimentant et en les caressant, qui leur fait ensuite appliquer des remèdes pour les faire vivre à la douleur, pour en jouir plus longtemps, ce tyran-là est trop doux pour Lindet. » Cette citation peut donner une idée de la violence avec laquelle les Girondins traitaient leurs adversaires politiques et ceux qui notamment avaient contribué au vote de la loi sur le tribunal extraordinaire. R. Lindet répondit à Brissot :
Brissot ne me connaît point. Il ne m'a vu qu'une fois, lorsque je fus obligé de lui remettre une lettre de l'assemblée électorale du département de l'Eure qui l'avait compris dans la liste de ses députés, et de lui demander s'il acceptait sa nomination. En arrivant à Paris, je me suis enseveli dans l'obscurité, sans cesser d'être laborieux et quelquefois utile. Pourquoi faut-il que je sois diffamé par la plume de Brissot ? Si la Convention nationale avait voulu nommer un autre député pour me remplacer dans le Comité de salut public lorsque je le demandai, mon nom ne se trouverait pas dans le libelle de Brissot. Je ne répondrai pas au portrait. Je suis inconnu à Paris, et Paris ne croit pas aux monstres. Mon département me connaît. Brissot ne lui persuadera pas qu'un monstre ait été constamment l'objet de son attachement et de sa confiance.
Puis prenant à partie Brissot, il lui reproche l'imprudence avec laquelle il a fait déclarer la guerre, et lui rappelle ce qu'il disait dans son libelle du 29 octobre dernier.
C'était l'abolition de la royauté que j'avais en vue, écrivait Brissot, en faisant déclarer la guerre. Les hommes éclairés m'entendaient le 3o décembre 179I1 quand, répondant à Robespierre qui me parlait toujours des trahisons à craindre, je lui disais : Je n'ai qu'une crainte, c'est que nous ne soyons pas trahis : nous avons besoin de trahisons ! notre salut est là !
Lindet démontre que l'état de guerre était Tœuvre du roi qui, dès le mois de juillet 1 791, s'était mis d'accord avec les puissances étrangères pour attaquer la France. Pourquoi Brissot veut-il se charger du crime des rois pour les justifier ? Ce n'est pas la politique de Brissot qui nous a fait prendre les armes. Louis, ses parents, ses nobles stipendiaires, les despotes de Berlin et de Venise étaient armés contre nous plus de six mois avant que l'Assemblée législative eût déclaré la France en état de guerre !
74 ROBERT LINDET [iJQ^]
Lorsque la guerre était inévitable, des citoyens aimaient encore à se persuader qu'on pourrait l'éviter. Ils en appréhendaient les événements : ils se demandaient ce que l'on pouvait attendre d'une guerre conduite par un roi contre son propre parti, contre des ennemis que lui-même armait contre la France?
...Celui qui fut Tauteur de la déclaration de guerre fut bien criminel. Tout était préparé pour notre perte. Nous n'avions aucuns moyens. Nous devions infailliblement succomber. La déclaration de guerre était l'œuvre d'un traître. Qui prévoyait dans le mois d'avril la révolution du lo août? Qui aurait pu nous assurer à huit heures du matin du succès de cette mémorable journée ? Qui aurait pu prévoir les prodiges de courage, d*énergie et de patriotisme que firent les Français dans le mois de septembre, et Vétonnante révolution qui se fit dans les mœurs et dans les habitudes et qui montra à VEurope autant de soldats de la liberté que de citoyens dans la République française ?
L'irritation des polémiques était arrivée à son apogée, quand, à la séance du 25 mai, Isnard, répondant aux sections de Paris, comme président de la Convention, fit cette sortie maladroite et arrogante : « Si jamais, dit-il, la Convention était avilie, si jamais par une de ces insurrections qui, depuis le lo mars, se renouvellent sans cesse, il arrivait qu'on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de la France entière, Paris serait anéanti. Bientôt on chercherait sur les rives de la Seine si Paris a existé! »
Les sections de Paris donnèrent leur réponse à cette menace en venant réclamer, le 3i mai, la suppression de la commission des Douze formée des Girondins leurs accusateurs, et le lendemain en exigeant la mise en accusation de vingt-sept membres de ce parti !
La Gironde était définitivement vaincue. R. Lindet avait approuvé la manifestation pacifique des sections de Paris ' ; il était d'avis de la suspension provisoire des pouvoirs des députés girondins. Son avis n'ayant pas prévalu, il se joignit à la majorité pour voter l'arrestation, sous la garde d'un gendarme, des députés inculpés. Il pensait, comme ses collègues, que l'affaire en resterait là et que, le calme étant revenu dans les esprits après le vote de la constitution, tout souvenir des discordes passées serait oublié.
I. Voici dans quels termes Lindet rend compte de ce qui se passa au sein du Comité et de la Convention : « Barère, rapporteur du Comité, proposa à la Convention nationale un projet de décret qui était une invitation aux membres dénoncés de se suspendre, pour un temps déterminé, de l'exercice de leurs fonctions et de leurs pouvoirs.
« Plusieurs des membres dénoncés s'empressèrent de donner leur assen-