MESURES PRISES AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC III
le 2 juin, ces Girondins, pour lesquels on réclamait leur assistance, étaient prônés et soutenus par les royalistes, les agents des émigrés. Que signifiait pour elles cette volte-face ? La Convention n'avait-elle pas raison de dire que cette insurrection fomentée contre la République, au moment où elle luttait contre l'étranger, ne constituait qu'une diversion royaliste au bénéfice des émigrés et de leurs suppôts?
Quatre jours après la publication de la proclamation aux départements insurgés (3o juin), la discussion s'ouvrait, au sein du Comité, sur les mesures à prendre relativement à la ville d'Évreux. Lindet répugnait à l'idée d'envoyer des troupes occuper ce chef-lieu : il craignait que la nouvelle de cette expédition armée ne fomentât la guerre civile, en arrêtant le mouvement de rétractation qui devait se produire à la suite de la proclamation du 26. Aussi, le Comité, « en maintenant les arrêtés qui avaient pour objet la levée de deux bataillons à Paris et d'un troisième dans le département de Seine-et-Oise, considérant qu'il importe de faire passer momentanément à Évreux une force qui n'y soit pas annoncée comme permanente^ afin d'éviter tout sujet d'alarmes et de guerre civile, — arrête qu'après la levée et la composition desdits bataillons, le ministre de la guerre leur donnera une destination pour l'un des départements de la ci-devant Bretagne, et, à l'époque précise où ils se trouveront rendus à Évreux, leur transmettra l'ordre d'y séjourner pendant quelque temps et jusqu'à ce qu'il soit jugé convenable de leur faire subir leur destination. » — Cet arrêté fut mis au carton des pièces secrètes et une expédition en fut envoyée au ministre de la guerre '.
Le Comité ne voulait pas donner le moindre prétexte à la guerre civile, mais la marche de l'avant garde du Calvados sur Paris, l'occupation d'Évreux et de Pacy devaient forcer Lindet et le Comité à se défendre contre une attaque armée.
Dans la même séance, le Comité était averti que Wimpffen appelait à Bayeux une compagnie des dragons de la Manche en garnison à Argentan et qu'il donnait des ordres aux officiers commandant la cavalerie de Seez et d'Alençon. Aussitôt il décidait d'écrire aux commandants de ces troupes de rester dans leur garnison, avec défense d'en sortir sans un ordre du ministre ou du général qui remplacerait Wimpffen. Il chargeait le ministre de la guerre d'envoyer des agents pour faire exécuter le décret qui
!• Recueil des actes du Comité de salut public ^AuleLtày V, i3i et suiv.
interdit aux troupes de reconnaître Wimpffen et décrétait l'arrestation des officiers qui tenteraient d'exécuter les ordres de ce général mis en état d'accusation.
Les défections parmi les administrateurs qui formaient Tétatmajor fédéraliste étaient enregistrées avec soin par Lindet et le Comité de salut public. Le 2 juillet, Lindet annonçait la rétractation du juge de paix d'Évreux, et aussitôt la Convention ordonnait de lé mettre en liberté. Blangy, Pont-l'Évêque protestaient de leur attachement à la Convention. D'un autre côté, la Convention était avertie que l'insurrection départementale mettait la main sur les caisses publiques ; que le 16^ (ou le 220) régiment de chasseurs à cheval, envoyé à Falaise pour se compléter, était dominé par WimpflFen qui en avait fait arrêter les officiers patriotes ' ; que les départements insurgés enfin appelaient les brigades de gendarmerie pour les incorporer dans l'armée insurrectionnelle. Aussitôt, elle décréta de ne plus faire d'envoi de fonds dans ces départements, d'arrêter le traitement des 'fonctionnaires, des curés et des fonctionnaires révoltés, et de rappeler la gendarmerie. Elle décida d'envoyer à Orléans le régiment de chasseurs de Falaise, et décréta la suspension provisoire du paiement du traitement des fonctionnaires dans les départements en état de rébellion, en chargeant le ministre de l'intérieur de faire parvenir directement aux administrateurs restés fidèles à la République, les fonds nécessaires au paiement des fonctionnaires publics dans leur arrondissement.
Le 3 juillet, deux citoyens annoncent à la commune de Paris que les citoyens d'Évreux ayant deux pièces de canon à leur tête marchent sur Paris. Ils se sont emparés de Pacy-sur-Eure. Le Moniteur du 5 juillet en rapporte la nouvelle. Le même jour à la Convention, une députation de Pacy déclare que les troupes d'Évreux se sont emparées de leur commune et de tous les bourgs environnants. Elle ajoute que les patriotes et leurs familles sont dans l'oppression. « On nous avait promis des secours, disent les députés, ils ne viennent point ; nous sommes chargés, de la part de nos commettants, de ne point retourner sans amener des forces. j>
I . Jeannet, lieutenant-colonel du 33*, avait été mis en arrestation par décision de rassemblée départementale du 38 juin, et Duhem, lieutenant, frère du député, par une autre décision du i*' juillet. Tous deux étaient enfermés au château de Caen (Ârch. du Calvados).
[1793] MESURES PRISES CONTRE LES FÉDÉRALISTES Il3
Des députés de Vernon annoncent que le tocsin sonne, que la générale bat, que la crise est grande, que le Comité de salut public et le Conseil exécutif les ont compromis et qu^on veut les punir d'avoir été patriotes '.
Une voix s'élève, ce doit être celle de Lindet : J'annonce que le Comité de salut public a pris des mesures hier au soir.
Jeanbon Saint-André demande, et la Convention décrète : que Prieur (de la Marne) et Lecointre, en ce moment à Rouen, seront autorisés à prendre toutes les mesures de salut public qu'ils jugeront utiles pour réprimer les rebelles de l'Eure et du Calvados, et dissiper tout rassemblement armé qui prétendrait marcher sur Paris.
Mais la situation s'aggravait d'heure en heure. Le 4 juillet, une députation des chasseurs de l'Eure qui s'étaient rendus à Versailles, en conformité du décret de la Convention, se présente à la barre et se déclare prête à combattre la tyrannie, le fédéralisme et les ennemis de la République sous quelque forme qu'ils se présentent.
Thomas Lindet intervient : « Les citoyens qui ont paru à la barre ne sont pas les seuls qui n'ont pas voulu se soumettre au
I. La lettre adressée par Th. Lindet, le 3 juillet 1793, aux officiers municipaux de Bernay contient en quelque sorte la preuve que ces délégations et députations étaient inspirées et conseillées par les deux Lindet qui voulaient ainsi forcer la Convention à sortir de sa torpeur :
« J'ai perpétuellement à répondre aux députés de Pacy, Vemon, Louviers.
a Si on eût suivi mon avis, Évreux n'aurait pas inquiété les départements si longtemps, et les bons citoyens de cette ville n'auraient pas gémi si longtemps, sous l'oppression de quelques forcenés.
« Prenez garde que les troupes des administrateurs rebelles ne cherchent à vous surprendre, môme sous le prétexte de conquêtes qu'ils auraient faites. Ils vont employer la ruse, et votre ville est un point qu'ils devront attaquer pour assurer leur correspondance avec Caen.
ff Je me plaindrai demain au Comité de salut public et au Conseil exécutif : je parlerai de la nullité des mesures prises et des efforts des rebelles. Vous saurez bien que tout cela ne doit pas être pris au pied de la lettre ni vous décourager. Il s'agit de combattre et de détruire les espérances des rebelles, il s'agit d'accélérer les moyens de sûreté et de défense qui sont dus et promis aux patriotes. »
Dans cette môme lettre Thomas Lindet écrivait : « Je reçois une lettre très patriotique de Pont-Âudemer que je lirai demain à la Convention. La municipalité va très bien ; je crois que le district n'est pas dans les mêmes principes. »
Le district, en effet, qui avait adhéré aux arrêtés du 6 juin, avait depuis abandonné la cause départementale et s'était rétracté dès le 26 juin.
despotisme des administrateurs de l'Eure ; tous les citoyens, presque tous les citoyens de ce département, auraient puni les administrateurs de leur audace, si la Convention les eût secourus ».
Il donne ensuite une preuve de Taudace des administrateurs du Calvados, ou plutôt de quelques fugitifs delà Convention qui forment là une espèce d'Assemblée nationale, «c Ils ont écrit aux citoyens de Bernay qui avaient arrêté des chevaux destinés pour Evreux, et les menacent.
Citoyens, si vous ne prenez des mesures rigoureuses et promptes, les départements de l'Eure et du Calvados ressembleront bientôt à la Vendée. [Il retrace Toccupation de Pacy par les insurgés et montre que si Vernon est emporté, c*en est fait de l'approvisionnement en subsistances pourParis, soit par terre, soit par eau.] C*est Paris qu'on veut abattre par la famine, et certes Paris a le droit de pourvoir à sa subsistance. Les habitants des campagnes, ceux d'Evreux mâme vous demandent à grands cris que vous les retiriez de l'oppression où les laissent quelques administrateurs. Si vous écoutez, dit-il en terminant, le Comité de salut public, le département de l'Eure sera bientôt une autre Vendée '.
Du Roy appuie les efforts de Th. Lindet :
Les contre-révolutionnaires se sont emparés d'une caisse publique avec laquelle ils donnent 40 sous par jour aux brigands qui les servent. Je suis informé que Buzot arrive la semaine prochaine à Evreux, avec 4,000 hommes. Je dénonce, ainsi que Lindet, le Comité de salut public, pour n'avoir pas pris des mesures plus rigoureuses. Je m'étais proposé avec le citoyen Delacroix pour ramener le calme dans ces départements. Si on eût adopté celte mesure, nous aurions prévenu toute effusion de sang.
Enfin, sur la proposition de Taillefer, Thomas Lindet, Du Roy, Francastel et Delacroix (d'Eure-et-Loir) sont adjoints au Comité de salut public pour se concerter sur les mesures à prendre contre l'insurrection.
Cette décision prise, ab iratOj par la Convention, et comme protestation contre les lenteurs du Comité de salut public, n'eut aucune suite. Elle demeura lettre morte. Le Comité avait d'ailleurs prescrit les mesures militaires nécessaires pour réprimer l'insurrection, comme nous l'établirons dans un des chapitres suivants. Mais, pour diriger ces troupes et les faire servir à une pacification honorable, il fallait trouver un homme assez énergique pour faire respecter la loi et la discipline, assez conciliant pour éviter l'effusion du sang, assez sympathique pour s'attirer la confiance, assez délié d'esprit pour ne point se laisser sur-