AFFAIRE DE BRÉCOURT
Du Roy ne pouvait pas déployer une force aussi imposante que celle des fédéralistes. A peine s'il avait quinze cents hommes à sa disposition '. Il était 7 heures du soir : le général Sepher était encore à Mantes. Du Roy n'hésita pas : des renseignements sûrs lui avaient permis de suivre toute Taprès midi la marche sur Pacy et il comptait sur ses troupes, toutes au courant du pays, pour surprendre les Calvadosiens de Brécourt.
Il donna le commandement provisoire de ses troupes au chef de brigade Humbert : à 7 heures, Humbert, à la tête de ses détachements, paraissait sur la lisière de la forêt de Bizy. Une reconnaissance, rapidement exécutée par des cavaliers que Vaultier appelle des hussards rouges *, avait jeté la surprise, mais non rinquiétude, parmi ces troupes à moitié endormies dans les champs de blé, quand un coup de canon, disent les anciens spectateurs de la bataille, trois ou quatre, disent d'autres historiens (parmi lesquels Du Roy), vinrent casser quelques branches de pommier au-dessus de la tête des insurgés. Ce fut alors une confusion inénarrable. On cherche Puisaye qui n'est pas là, on court aux caissons sans pouvoir les ouvrir ; les conducteurs du train sautent sur leurs chevaux pour sauver leurs douze pièces de canon, les dragons de la Manche courent après, mais ne reviennent point. Pas une amorce n'est brûlée par les fiers Normands et les intrépides Bretons. Tous s'enfuient à belles jambes vers Evreux : ce ne fut pas une retraite, mais une déroute compliquée de panique et d'affolement. Les troupes républicaines n'avaient pas même eu le temps d'arriver jusqu'au cantonnement de leurs ennemis.
Quant aux Ebrolciens, ils rentrèrent par Cocherel dans Evreux où ils arrivèrent au milieu de la nuit ; les chasseurs de la Bretéche suivirent la môme route et, enfin, les Calvadosiens, ne connaissant d'autre route que celle qui les avait amenés, rentrèrent à Pacy, mais n'y séjournèrent point et furent dirigés dans un pêle-mêle indescriptible sur la route d'Évreux. Pendant qu'ils rentraient delà sorte, démoralisés, vaincus sans avoir com-
I . En dehors des troupes énumérëes dans sa lettre reproduite ci-dessus, il avait reçu de Lindet dans la nuit : cinq cents hommes du 19* bataillon, cent hussards et cent gendarmes. C'est du moins le chifFre par lui indiqué dans sa lettre du 23 septembre. — Dans sa lettre du 14, Lindet parie de six cents hommes au lieu de cinq cents.
3. (( Un petit peloton de hussards rouges qui avait paru, soulevant la poussière de la grande route, ne nous avait donné aucune inquiétude. » (Vaultier, page a 3.)
battu, entrait par une autre porte d'Evreux le bataillon du Morbihan qui venait renforcer les troupes de Puisaye. Il était déjà trop tard !
Ainsi, « au lendemain de Brécou^rt, toutes les forces insurrectionnelles se retrouvaient donc au berceau de l'insurrection, n'ayant pas eu un seul combattant tué et n'ayant éprouvé d'autres égratignures que celles que les fuyards avaient pu se faire aux buissons des champs ' ».
Mais ce jour-là même, un acte inutile d'héroïsme sauvage, qui se rattachait directement au mouvement fédéraliste, allait réveiller les fureurs de la Montagne. Charlotte Corday tuait Marat d'un coup de poignard dans son bain, au moment même de la déroute de Brécourt. Terrible coïncidence pour le parti Girondin !
Faut-il s'attarder maintenant à discuter les fanfaronnades grotesques de Puisaye rendant compte à Wimpfifen de ce fameux combat et de ceux qui l'ont précédé? Faut-il raconter que Chouard, commandant les grenadiers d'Évreux, aurait menacé de brûler la cervelle à qui tournerait les talons? que Leroy, le commandant du 6' bataillon, essaya de rallier ses hommes sous les branches de pommier cassées par les coups de canon des troupes de Du Roy? A quoi bon? N'est-il pas démontré qu'il ne fut pas tiré un coup de fusil et que pas un chef des Calvadosiens ne se porta en avant sur les lignes ennemies pour les charger ?
Laissons donc la vérité s'établir au grand jour, et déclarons que cette expédition sur Vernon a été menée avec une étourderie sans pareille, une légèreté inconcevable, et que la lâcheté, sinon l'impéritie des chefs, a égalé la poltronerie des soldats affolés.
Cette ridicule échauffourée décida pourtant du résultat de la campagne. Le parti girondin était définitivement terrassé.
Les vainqueurs rentrèrent paisiblement le soir à Vernon, très étonnés d'avoir si facilement vaincu. Du Roy avait ordonné la retraite, craignant peut-être quelque surprise de nuit *, et aussi disons-le — car c'était sa préoccupation constante comme celle de Lindet — pour éviter l'effusion de sang qui aurait rendu la pacification peut-être impossible pour longtemps.
R. Lindet, resté à Mantes, reçut, dans la nuit du i3 au 14, la nouvelle absolument inattendue de la déroute de Brécourt. Le
1 . Davy, Les conventionnels de VEure, Du Roy, Bu^ot, Lindet^ t. II, 3 1 1 .
2. Lettre de Du Roy du 23 septembre aux membres du Conseil générai du Calvados : « La nuit et encore plus la crainte de verser le sang... »