CHAPITRE IX
La Pacification de l'Eure.
Les représentants à Vernon, à Pacy. Lettre à la municipalité d'Évreux. Les représentants entrent à Évreux le i6 juillet. Réunion publique tenue par eux à la cathédrale. Ils demandent à la Convention de rendre à Évreux son titre de chef-lieu: du département de TEure. Les administrations départementale et de district sont désorganisées. Projets et vues de R. Lindet et de Du Roy pour leur réorganisation. Leur mission est étendue au Calvados ^t ils doivent quitter TEure avant d'avoir pu achever la reconstitution des pouvoirs administratif et judiciaire. Ils reçoivent, avant de partir, les témoignages de la reconnaissance de la population.
Robert Lindet et Du Roy passèrent à Vernon la plus grande panie de la journée du 14, et toute celle du i5 juillet '. A cette date, en effet, ils écrivaient aux citoyens de la ville d'Évreux la lettre suivante ' :
Citoyens Plusieurs d^entre vous ont été égarés, un plus grand nombre
a été subjugué par une force étrangère. Vous aimez tous la liberté. Vous avez tous combattu pour elle. La Convention nationale n'a pas douté de sa puissance pour vous faire recouvrer la liberté que vous aviez perdue.
La force armée est rassemblée sous les ordres d'un général connu par son patriotisme. Un état major tel que n'en ont jamais eu les armées françaises, sous l'anden gouvernement, inspire la confiance et l'énergie.
La Convention nationale a voulu que la force armée fût précédée de la démarche des représentants du peuple qui aspirent à se rendre dans votre sein pour vous entretenir de vos plus chers intérêts.
I. Le i5, Lindet écrivait au Comité de salut public pour lui indiquer que les troupes de la République occupaient les postes les plus importants de la fbrét et donnait quelques détails sur les mouvements des fédéralistes. — Actes du Comité de saha publie, V, p. 266.
a. Archives de la ville d^Évreux, liasse des fédérés du Calvados H. (6) i^*.
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L'un de nous, citoyens, s'attend à se rendre auprès de vous pour vous exprimer les sentiments des représentants du peuple, et l'arrivée d'une armée de frères qui ne brûlent d'entrer dans Évreux que pour y faire des vœux avec vous pour la République et rendre l'Univers témoin de la franchise et de la cordialité avec laquelle ils vous embrasseront.
Citoyens, nous attendons une réponse inspirée par l'humanité... Hâtezvous de recevoir vos frères; l'un de nous se rendra dans vos murs aussitôt que nous aurons reçu votre réponse.
Nous vous envoyons un courrier extraordinaire : nous nous répondons qu'il sera respecté, les droits de l'humanité seront conservés. La nature va vous parler le même langage. — Nous vous embrassons, citoyens, et nous attendons votre réponse.
La réponse ne pouvait guère se faire attendre, et les vœux de Lindet allaient se trouver exaucés par la nouvelle attitude que prenait la municipalité de la ville. A peine débarrassée des troupes de Wimpffen, et, dès le lendemain i5, les sections d'Évreux s'assemblaient de nouveau et dressaient un acte a par lequel elles déclaraient formellement rapporter toutes les délibérations relatives au département de l'Eure et rétracter toutes les adhésions données aux différents arrêtés de ce corps administratif, tant par elles-mêmes que par leurs commissaires ».
Il fut même formé une délégation pour aller au devant des commissaires de la Convention et fraterniser avec eux.
Le i5y dans l'après midi, les deux représentants du peuple, accompagnés de leur petite armée dont Tartillerie était demeqrée en arrière à Vernon, firent leur entrée à Pacy-sur-Eure. Ils étaient accompagnés du chef de brigade Humbert et de son état major. « A leur entrée, ils trouvèrent la députation du Conseil général de la commune d'Évreux envoyée pour leur exprimer ses sentiments de fidélité, et pour les assurer que, loin de chercher à se mettre en état de rébellion et d'insurrection, les citoyens d'Évreux voulaient vivre et mourir dans les principes du respect dû à la loi, d'union et de fraternité '. Le Conseil général de la commune de Pacy s'était joint à la députation ébrolcienne pour protester aussi de son dévouement. »
Là, chaque députation, sans aucun déguisement, dit le procèsverbal, fit part de la triste situation dans laquelle se trouvaient les villes d'Evreux et de Pacy, dont les habitants avaient été dominés plus par la force que par Terreur, et sollicitaient une vraie réconciliation.
Les représentants du peuple répondirent à ces députations en
X. Histoire delà Révolution à Pacy, par £. Isambard, Pacy, 1887.
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tenant un langage énergique et paternel. Ils firent surtout sentir combien l'erreur et les divisions intestines entravaient la chose publique, combien elles causaient de malheurs incalculables puisqu'elles entraînaient presque toujours après elles le fléau de la guerre civile^ et que le bonheur social consistait dans le respect dû à la loi, une union et une fraternité sincère et durable.
Cette exhortation gagna tous les cœurs. Puis Robert Lindet et Du Roy prononcèrent généreusement l'oubli du passé pour ne plus s'occuper que de fraterniser. « Cette scène attendrissante s'est terminée par la proposition du baiser de paix. Chacun a vivement applaudi et a accepté la proposition des citoyens Lindet et Du Roy en se donnant mutuellement l'accoladç fraternelle et en jurant de vivre et de mourir en bon républicain, en frères et amis. »
Aucune arrestation ne fut faite à Pacy : le maire Mabire, qui pourtant avait favorisé le mouvement insurrectionnel, en fut quitte pour la peur. Il n'eut que le regret de voir rétabli, à la présidence de la Société populaire, Taillard, son adversaire républicain et sans-culotte.
Les deux représentants passèrent la nuit à Pacy : le 1 6, au matin, ils firent porter à Evreux une lettre adressée à la municipalité pour lui annoncer leur arrivée. « La force armée qui se rend dans vos murs ne vous présente que le spectacle d'un nombreux rassemblement de frères et d'amis réunis pour vous rendre la liberté, vous faire oublier le joug des oppresseurs qui viennent de disparaître '. »
Ils arrivèrent à Evreux à 2 heures de l'après midi. Les ofHciers municipaux vinrent au devant des représentants, et leur apprirent qu'un grand nombre de citoyens avaient été saisis d'effroi et s'étaient retirés dans leurs maisons de campagne, que l'on avait publié que l'armée avait perdu mille huit cents hommes, qu'elle respirait la vengeance et qu'elle voulait exercer de cruelles représailles.
Ces impostures avaient été accueillies par la crédulité, dit Lindet *, mais les esprits furent vite rassurés. Les citoyens ont bien vite reconnu qu'ils ne recevaient dans leur enceinte qu'une armée de frères et d'amis... Les représentants firent assembler les citoyens à 8 heures dans la principale église; l'assemblée était morne, inquiète pendant le récit des événements qui avaient précédé et suivi le décret du 2 juin. Ils retracèrent les causes
I. Archives de l'hôtel de ville d'Évreux, liasse : fédérés du Calvados H (6) i"*. 3. Lettre datée d'Évreux, dans la nuit du 16 au 17 décembre 1793, au Comité de salut public. AçHsdu Comité d^ salut public^ V, p. 273.
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des événements et en désignèrent les principaux auteurs : ils esquissèrent le tableau des crimes des députés qui avaient trahi la nation. Mais lorsque, faisant appel au pardon, ils annoncèrent que la situation de la ville permettait d'y rétablir les établissements dont elle avait joui jusqu'à ce jour, les applaudissements éclatèrent, tous les cœurs se rouvrirent à Tespérance et la confiance et l'amitié reparurent, au lieu de la crainte et de la défiance qui semblaient écraser les auditeurs.
Sans perdre de temps, dans la nuit même, les deux députés écrivaient une longue lettre au Comité de salut public et le priaient de proposer à la Convention un décret dont ils envoyaient le projet et qui était destiné « à donner à la ville d'Evreux de nouvelles preuves de la surveillance de la Convention nationale pour assurer à toutes les villes les avantages dont leur situation les rend susceptibles. » Voici ce projet de décret auquel Lindet tenait essentiellement.
Art. I*'. — La ville d'Évreuz continuera d'être le chef-lieu du département de l'Eure et conservera ses établissements.
Art. 3. — Les anciens administrateurs du département et du district, les juges restés fidèles à leur devoir, se réuniront au lieu ordinaire de leurs séances, pour y reprendre et continuer leurs fonctions.
Art. 3. — Les anciens administrateurs et les juges qui, ayant pris part aux troubles ou aux actes de rébellion de l'ancienne administration, se sont rétractés et conformés aux dispositions du décret du 26 juin et ceux qui ont été renvoyés dans leurs fonctions par décrets de la Convention nationale, se rendront pareillement en la ville d'Évreux.
Art. 4* — Si néanmoins, après avoir examiné les registres ou recueils de renseignements, les représentants du peuple, commissaires dans le département de l'Eure, acquièrent la conviction que les administrateurs de département et de district et juges, ne méritent pas la confiance publique, ils sont autorisés à les suspendre et même à les destituer s'il y a lieu. Ils commettront, pour remplacer les administrateurs, des citoyens d'un patriotisme reconnu, et les suppléants des juges entreront en exercice.
Si ce projet, continuent les députés dans leur lettre, était adopté, on rendrait aux citoyens d'Evreux un sentiment qui manque encore à la satisfaction générale... Un pareil décret vous assurerait le cœur et l'affection de tous les citoyens de cette ville.
Le lendemain 17, les deux représentants écrivaient au président de la Convention ' : « Il n'y a plus de rebelles dans le département de l'Eure. Nous prions la Convention nationale d'accorder la parole, dans la présente séance, au rapporteur du Comité de salut public sur un objet qui intéresse essentiellement la prospérité de l'administration dans ce département. »
I, RecHfil 4çs açt^ du Comité de salut public, Aulard, V, p. 281,
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Cette lettre fut reçue le i8 par le président. Le Comité proposa à la Convention le projet élaboré par ses deux commissaires; mais Delacroix (d'Eure-et-Loirj et ses amis étaient peu disposés à la conciliation. La Convention, entraînée par cet orateur, vota d^emblée la démolition de la maison de Buzot et, sur la proposition de Thurioty déclara que sur la place de cette maison, on mettrait cette inscription : Ici a demeuré le scélérat Bu\ot qui avait conspiré la perte de la nation française '. C'était là un acte de mesquine et lâche vengeance, qui n'avait jamais été proposé par les deux hommes chargés de la pacification dans l'Eure et qui était contraire à toutes leurs vues. Ce honteux décret n'en fut pas moins rendu, mais quant au projet présenté par le Comité de salut public et proposé par les deux représentants en mission dans TEure, la Convention se borna à en ordonner l'impression et en ajourna la discussion.
Ce retard empêcha Lindet de réorganiser l'administration départementale aussi rapidement qu'il l'aurait voulu ; il avait d'ailleurs d'autres matières à régler de suite. Une proclamation à V armée de la République rassemblée dans le département pour y rétablir l'ordre et la liberté traça à cette force armée les nouveaux devoirs qu'elle avait à remplir pour sauvegarder les propriétés nationales comme les propriétés particulières, les magasins publics, et assurer le recouvrement des effets détournés, armes, vêtements, en quelques mains et dans quelques dépôts qu'ils se trouvent. « Ceux qui auront à leur disposition ces objets seront déclarés coupables de vol s'ils ne les remettent immédiatement à la municipalité ; ceux qui se livreront au pillage seront punis suivant la loi. Les généraux sont chargés de l'exécution de ces mesures de police. »
Parmi les insurgés qui avaient pris la fuite avec Wimpffen, plusieurs ignoraient absolument les dispositions du décret du 36 juin et ne demandaient pourtant qu'à faire leur soumission. Dans une nouvelle proclamation *, « les représentants du peuple invitent, au nom de la patrie, les Français égarés qui ont obéi aux administrateurs rebelles et qui ont fait partie de la force armée dirigée contre la République, de poser les armes et à rentrer dans le devoir.
I. Cette maison était située rue de la Petite-Cité, n« 29. 3 . Ces deux proclamations imprimées en placard sortent de l'imprimerie Âncelle. Évreux 1793.
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€ Il leur est promis et garanti, au nom de la loi| sûreté, liberté et protection.
« Tous ceux qui voudraient rentrer chez eux, y seront protégés par la loi et la force publique.
« Ceux qui voudront se réunir à l'armée de la République y seront reçus en frères et amis, i»
Ainsi, dans toutes les branches de Fadministration, apparaissaient ces qualités de décision rapide et cet esprit d'organi*sation qui ont toujours caractérisé la carrière de Lindet. Maintenir l'armée de pacification dans le rôle élevé qui lui est imposé; ramener l'esprit de la population, faire disparaître les défiances, assurer les services publics : voilà quels furent les premiers objets des mesures arrêtées.
Ne pouvant restituer de suite à Évreux son titre et les avantages de chef-lieu de département, les représentants voulurent néanmoins lui donner un gage éclatant de la réconciliation inter* venue. Ils obtinrent de la Convention deux décrets ( 1 7 et 1 8 juillet) accordant une dot de 2,400 francs (dont 2,000 en biens nationaux et de 400 francs en espèces) pour six jeunes filles vertueuses, trois d'Évreux et trois de Vernon : cette dot devait être versée lors de leur mariage. La cérémonie de cette triple union eut lieu à Évreux au milieu d'une affluence considérable. Enfin, le 21 juillet, la Constitution était acceptée par les sections d'Évreux, et Lindet prenait soin, en avertissant de cet événement la Convention, de lui faire remarquer que l'acceptation avait eu lieu à l'unanimité. Fidèle à sa maxime, il voulait apaiser les esprits et tout réunir par la conciliation et l'oubli des fautes passées.
Cependant les troupes de Wimpffen se maintenaient à Lisieux, et les représentants crurent que les hostilités allaient continuer. Aussitôt, bien résolus à assurer la tranquillité et la pacification de l'Eure, ils forment un cantp sous Évreux, débarrassant ainsi la ville d'une garnison qui n'était pas toujours un modèle de belle tenue ni de parfaite conduite, et y appellent les gardes nationales des environs. « Cette disposition est nécessaire pour la discipline et la réputation de l'armée qu'il faut soutenir x>, écrivait Lindet, dans un rapport du 18 adressé à la Convention. Lindet et Du Roy voulaient, par une manifestation éclatante, montrer que le département tout entier était fidèle à la Convention et que ses volontaires marcheraient, s'il était besoin, sur les troupes du Calvados, au cas où la lutte armée devrait continuer. On fit sonner le tocsin, et 40,000 gardes nationaux, dit le Moni^ teur, répondirent à son appel. L'expérience était d'autant plus
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décisive que le département insurgé n'avait pu obtenir un seul contingent des districts pour soutenir sa cause. Ce rassemblement ne fut pas conservé. L'armée de la Convention était assez forte pour appuyer l'action des représentants en mission. Mais il est juste de reconnaître que le manque de discipline dans les bataillons parisiens faillit avoir de funestes conséquences. « Il y avait, dit Lindet \ dans le 2« bataillon de Paris, quelques mauvais citoyens qui avaient une grande influence. Arrivés à Evreux, informés que Wimpffèn rassemblait à Lisieux les forces de la confédération, ils prétendirent qu'ils avaient rempli leur mission, qu'ils étaient venus pacifier le département de l'Eure, qu'ils ne s'étaient point engagés à passer dans le département du Calvados. Le général leur parla, mais quelques expressions mal concertées de sa part semblaient disposer ces bataillons à se retirer avec plus de précipitation. Lindet fut averti de l'inci«> dent : il prévit l'effet déplorable que produirait la retraite de deux bataillons pour une armée qui n'avait pas un effectif de 4,800 hommes et se présenta au bataillon. Il passa dans ses rangs, rappela leurs devoirs aux soldats et leur dit que s'ils abandonnaient leurs camarades, ceux-ci, ayant à leur tête les représentants, n'en iraient pas moins dans le camp de Wimpffèn demander leurs armes aux citoyens insurgés. Les volontaires jurèrent aussitôt d'accompagner dans le Calvados les députés de la Convention. Les meneurs de la sédition, surpris et découragés, se confondirent dans la foule et parurent se conformer au vœu général. »
Plusieurs autres faits montrent encore 4a fermeté de la discipline que Lindet et Du Roy imposaient à leur petite armée. En arrivant à Évreux, elle mit la main sur une voiture contenant 3oo,ooo livres que le payeur général de la Manche envoyait sans adresse et sans indication de destination dans l'Eure, et sur une autre voiture de messagerie, chargée de malles, de sacs et d'effets appanenant à l'armée départementale. Les hussards et les chasseurs qui avaient fait cette prise demandèrent à la partager entre eux. « Je leur répondis, dit Lindet, que les 3oo,ooo livres appartenaient à la République; que si les volontaires de la confédération rentraient dans le devoir et se conformaient à notre proclamation, on leur rendrait leurs effets, que s'il fallait encore
I. Discours prononcé le 2 germinal an III sur les dénonciations portées contre Tancien Comité de salut public et le rapport de la commission des 21, p. 48.