CHAPITRE X
L*armée fédéraliste à Lîsieuz. Son esprit. Tentative de Wimpffen pour négocier. La démoralisation règne dans l'armée départementale : les Bretons déclarent qu'ils vont rentrer dans leur département. Retraite sur Caen. Lettre de Du Roy à la municipalité de Caen. Rétractation de la municipalité de Caen et du département du Calvados. Adresse du département à la Convention. Rétractation des administrateurs de l'Eure insurgents. Romme et Prieur mis en liberté. Entrée à Caen de l'armée de pacification (2 août 1793). Embarras des représentants à l'occasion des subsistances. Enthousiasme vrai ou simulé de la population de Caen qui se retourne complètement contre le parti girondin. Opinion de Vaultier, l'un des insurgés^ sur le mouvement fédéraliste et ses auteurs.
Puisaye, nous i^avons dit précédemment, ne s^était cru en sûreté qu'une fois arrivé à Lisieux; de là il avait écrit à Wimpffen en se plaignant de la trahison et de la lâcheté de ses soldats, et en priant le général de venir au devant de lui. « Il n'y a pas, disait-il, un moment à perdre, votre présence fera le meilleur effet ; on a en vous seul une confiance sans bornes, et vos ordres, quels qu'ils soient, seront exécutés. »
Bougon Longrais, dans une lettre personnelle datée du même jour (i5 juillet), adjurait Wimpffen de venir pour essayer « de sauver le noyau de la force armée ». Les désertions continuaient de plus belle dans le contingent du Calvados : seuls les bataillons bretons conservaient leur effectif et montraient quelque résolution. Dans des circonstances aussi graves, l'Assemblée centrale de résistance demeurait en permanence : elle essayait de pallier et d'expliquer les causes de la défaite des troupes du Calvados. Wimpffen se rendit dans son sein le 16 au soir et partit ensuite pour Lisieux.
Fidèle à son système d'intrigues, Wimpffen cherchait encore à parlementer. Le 1 8, il écrivait à TAss^mblée centrale qu'il en-
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voyait le citoyen Varin pour lui rendre compte de l'esprit qui régnait à Lisieux.
Quant à moi, ajoutait-il, je me borne à vous dire que j'ai eu aujourd'hui une conversation avec des administrateurs sages, et qui, ainsi que moi, ne désirent que la paix et la concorde.... Ces administrateurs m'ont sondé sur ce que je pensais d'une conciliation qu'ils croient possible ; je leur ai répondu que je n'étais que Tépée et que cette question ne pouvait 6tre résolue que par le Comité central des départements ; que si Ton me nommait pour parlementer, je resterais dans les bornes prescrites par ceux qui m'auraient commis ; mais que si Ton m'attaquait, je me défendrais de tous mes moyens. Je leur ai promis de vous faire part de cette ouverture, même de leur communiquer ma lettre, afin qu'un jour à venir, on ne pût point m'imputer de m'étre tu ou d'en avoir dit trop.
LeIendemain,Wimpffen, avant même d*avoir reçu une réponse de TAssemblée, envoyait aux avant-postes de l'armée de la Convention un parlementaire, accompagné de quatre officiers de volontaires et précédé d'un trompette. Ce parlementaire était un dragon qui s'intitulait héraut d'armes de l'armée de Wimpffen, et il devait remettre au commandant de l'armée de la Convention un pli portant cette suscription : Le général Félix Wimpffen au général de Varmée parisienne. Il avait avec lui également une liasse de proclamations du général.
Les avant-postes envoyèrent le parlementaire et son escorte, avec ses proclamations, sous bonne garde, au général Sepher et aux représentants du peuple. La lettre était ainsi conçue :
Voulez-vous la guerre civile ? Avancez. — Ne la voulez-vous pas ? N'enfreignez point le territoire du Calvados. Sous peu l'on s'expliquera. En attendant, lisez ces proclamations. J'ai voulu prévenir de grands malheurs, les
voudriez-vous faire naître ?
Le général, Félix Wimpffen.
Lisieux, ce 19 juillet, l'an II de la République une et indivisible.
Cette nouvelle fanfaronnade de Wimpffen ne méritait pas de réponse. Elle n'en reçut aucune des représentants qui se contentèrent de renvoyer le héraut d'armes et son escorte, après leur avoir fait promettre d'éclairer leurs amis sur l'insurrection et la nécessité de mettre bas les armes. Or, ce héraut d'armes n'était autre, comme l'a écrit Lindet, que le président des Carabots de Caen, — de cette bande armée qui avait procédé à l'arrestation de Romme et de Prieur, — le nommé Legrand, capitaine au i**" bataillon de Caen '. C'était le môme qui avait
I. Le 33 juillet, dans la séance du Conseil général de la commune de Lisieux, Legrand et Lechevalier, capitaines, le premier au i*' bataillon de
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reçu, au départ, le dépôt delà bannière fédérale. Il s'était gardé, d'ailleurs, de faire connaître son identité.
Ici se place un incident qui dévoile l'afTolement dont l'étatmajor et les commissaires civils de l'armée fédéraliste étaient tourmentés. Deux aventuriers, Chastel et Naudé, se disant commissaires du pouvoir exécutif et du Comité de salut public envoyés par Danton, s'abouchèrent avec l'état-major de Wimpffen, sous le prétexte de traiter de la pacification. Les commissaires civils fédéralistes alors à Lisieux se hâtèrent d'aviser aussitôt de cet événement l'Assemblée générale du département à la date du 20 juillet.
...Nous avons eu, ce matin, disent-ils, — les commissaires des autres départements, le général et nous, — une longue conférence avec deux envoyés du pouvoir exécutif et du soi-disant Comité de salut public. Vous jugerez vous-même combien Tobjet de cet entretien était important, lorsque vous aurez pris connaissance de la lettre qu'ils ont écrite et dont nous vous envoyons copie '. L*un d'eux est parti en poste avec cette missive et est particulièrement chargé de rapporter à ceux qui l'ont envoyé, quels sont nos principes et à quelles conditions nous consentirions à mettre bas les armes.
Nous le leur avons dit : la guerre^ et surtout la guerre civile, nous est en horreur; nous la regardons comme le plus terrible des fléaux qui puisse affliger un empire, mais nous ne consentirons jamais à acheter une paix honteuse, si les conditions du traité sont la violation de la souveraineté du peuple, la désorganisation de la représentation nationale, l'impunité des crimes et le règne des brigands.
Nous ignorons quelles seront les suites de cette démarche, mais tout en suspendant nos mouvements guerriers et vengeurs, tout en parlant de fra-
Caen, l'autre au 6* bataillon du Calvados, Tanqueray frère, sous-lieutenant au dit bataillon. Pépin, sergent-major au môme bataillon, Chiron, Buisson et Courtin, brigadier, dragon et trompette des dragons de la Manche, viennent annoncer la nouvelle de l'heureux succès d'une mission auprès de l'armée de Paris, à laquelle Legrand avait porté, en qualité' de héraut d'armeSy une proclamation de Varmée républicaine du Nord commandée par le général Wimpffen. Ces parlementaires racontèrent qu'ils avaient été reçus par le Conseil général de la commune d'Évreux, par Tétat-major et le général. Le général commandant lui avait môme donné l'accolade fraternelle en le priant de la transmettre au général commandant l'armée du Nord, comme preuve du désir de vivre en paix et de fraterniser avec lui. Il ajouta qu'il s'était promené dans Evreux après Taccomplissement de sa mission et qu'il était faux que l'armée parisienne ait pillé dans Evreux, On décida dans l'assemblée de Lisieux d'annoncer par lettre cet heureux message au général WimpfTen. Arch. mairie Lisieux. Registre du Conseil général de la commune. D. 29.
I. Cette copie, ainsi que la présente lettre, toutes deux datées du 20 juillet, sont aux archives du Calvados, VIL Lm.
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temité et de paix, tout en nous retirant dans Fintérieur du Calvados, nous pensons qu'il faut s'occuper, sans relâche, des moyens de notre défense. Signé : Mesnil, Bougon, Lenortnand, Levesque.
Or, la lettre que l'un de ces aventuriers emporta pour remettre, disait-ily au Comité de salut public, contenait les récriminations des fédéralistes et les conditions auxquelles ils demandaient la paix.
Ils voient avec peine que le territoire du département de TEure soit couvert de soldats qui se conduisent à leur égard en ennemis, et qui ont pillé Evreux et dans les campagnes '.
Enfin, ils déclarent que, du moment où la souveraineté du peuple ne recevra plus d*outrages, où la liberté sera assurée contre les entreprises de ses ennemis dans Tintérieur, et qu'on n'exercera plus d'actes arbitraires et de déprédations publiques, ils iront embrasser les Parisiens avec joie, se fédérer de nouveau avec eux et retourneront dans leurs foyers.
Voilà les dispositions des commissaires et généraux qui, en suspendant toutes démarches hostiles, s'occupent néanmoins d'augmenter leurs moyens de défense. Nous avons cru qu'ils désiraient la paix, mais qu'ils ne la voulaient qu'à ces conditions, et surtout que le département de l'Eure soit évacué, qu'il n'y soit exercé aucunes vengeances, et que les administrateurs puissent retourner paisiblement dans leurs foyers exercer leurs fonctions.
Cette lettre fut-elle présentée à Lindet? Il est permis d'en douter, car il ne dut pas laisser à ces intrigants le loisir de développer leurs moyens devant lui. La Convention n'avait pas à traiter avec des rebelles réduits à l'impuissance; elle devait agir généreusement avec des vaincus, mais ne pas leur reconnaître, suivant le mot actuel, la qualité de belligérants. Ce que voulaient surtout les prétendus négociateurs, c'était la remise entre leurs mains de sommes importantes pour acheter les principaux chefs de la conjuration. Lindet le laisse entendre clairement :
Ils m'exagérèrent, dit-il *, les moyens et les ressources de la confédération. Ils me dirent que les moyens les plus sûrs de traiter étaient la profusion et la prodigalité, que l'on serait obligé de donner un million au procureur général syndic du département, et de fortes sommes à quelques autres citoyens pour les détacher de la confédération. Je leur répondis que je n'emploierais jamais les moyens de corruption, qu'ils ne connaissaient pas les habitants des départements^ que la corruption alimente la guerre civile et ne procure jamais la tranquillité publique. Je les invitai à se rendre au plus tôt à Paris et à ne pas publier leur morale et leurs observations.
Repoussé par les représentants commissaires dans ses offres de conciliation, prévoyant bien qu'ils ne se laisseraient point
I. C'était, on l'a vu, un fait matériellement faux. a. Discours du 3 germinal, p. 43.
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circonvenir par ses intrigues personnelles ou celles de ses agents, Wimpffen essaya de se retourner vers V Assemblée cen* traie de résistance siégeant à Caen. Celle-ci voulait la lutte et ne consentait pas à se soumettre. Le 19 juillet elle répondait à Wimpffen et le priait de réagir contre le sentiment de découragement qui dominait ses bataillons.
« Les courageux bataillons de la Bretagne n^abandonneront point leur sainte et glorieuse entreprise; reculer, ce serait peut-être la rendre impossible; ce serait décourager tous les bons patriotes; ce serait donner à un odieux et méprisable ennemi ridée d'un triomphe qu*il ne doit pas obtenir, tant que les fiers et généreux Bretons auront des armes... »
C'est donc seulement sur les bataillons bretons que va s'appuyer désormais l'Assemblée centrale. Elle se sent abandonnée par le Calvados, comme elle l'avait été par l'Eure.
On avait fait entrevoir à Lindet la possibilité d'enlever Wimpffen au milieu de son armée à Lisieu!x. « Nous confiâmes, dit Lindet, 10,000 francs au vaguemestre de l'armée qui se chargea de cette expédition. Il fut découvert et arrêté dans Lisieux. On trouva 9,5oo francs dans sa malle. On remit cette somme entre les mains de Saint-Front ', aide de camp de Wimpffen. » Cet échec dans cette manœuvre secrète, guérit Lindet du désir de recourir à ces prétendus négociateurs qui, paraît-il, se rencontraient dans le Calvados, offrant leurs services à qui les payait le mieux et tâchant, au milieu de ces compétitions politiques, de pécher en eau trouble.
Les bataillons bretons seuls restaient encore organisés. La cause girondine était déjà virtuellement abandonnée par V Assemblée départementale du Calvados qui ne cherchait plus qu'à traiter, et Wimpffen savait que toute résistance armée devenait désormais impossible. Il manœuvra alors, de façon à démontrer cette dure vérité à Y Assemblée centrale de résistance à l'op^ pression.
De leur côté, les émissaires de la Convention, se glissant dans la population, dans les corps armés, exploitant l'insuccès dû à l'incapacité des chefs du mouvement, excitaient l'indignation contre ces généraux qui ne savaient que bavarder dans de violentes proclamations. Wimpffen crut pouvoir se tirer d'affaire en consultant les bataillons de volontaires sur la conduite à tenir.
I. Cf. Discours du 2 germinal, p. 43. Voir la brochure : Le citoyen Julien- François La Barberie Saint-Front., au citoyen Loseau. (Biblioth. de Caen).
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Vaultier', qui assistait à cette délibération si étrange, la raconte ainsi :
Le bataillon du Morbihan fut le premier consulté; sa réponse ne pouvait être douteuse. Les braves qui le composaient, persuadés dès longtemps qu'on les trahissait, et dégoûtés, en tous cas, de la manière dont les Normands entendaient et savaient conduire les insurrections, déclarèrent nettement « que leur intention était de se retirer dans leur département, pour y défendre par eux-mêmes, et ainsi qu'ils l'aviseraient bon, leur liberté et leur territoire, laissant aux autres le soin d'en faire autant, s'ils le voulaient, chacun chez eux ».
Après le Morbihan, ce fut le tour des deux autres bataillons bretons; leur résolution, inspirée par les mêmes motifs, ne manqua pas d'être toute semblable.
Ainsi, WimpfTen montrait à V Assemblée centrale, obstinée à la lutte, que la retraite lui était imposée en quelque sorte. Il voulait dégager sa responsabilité dans la débâcle dont il entrevoyait les prodromes. Il se replia donc de Lisieux sur Caen.
Le 23 juillet, les administrateurs de Lisieux recevaient de R. Lindet une lettre par laquelle il leur faisait savoir que si la présence des représentants « pouvait être utile en leur ville, avant l'arrivée de Tarmée, ils se rendraient dans leurs murs ». Aussitôt les sections sont consultées et émettent Tavis de prier les représentants de venir. Deux jours après, dans la même assemblée, on donne lecture de la lettre des représentants, annonçant que Varmée de pacification ne s'avance que pour mettre sous la sauvegarde de la loi les personnes et les propriétés. Le même jour, la municipalité de Lisieux publie PActe constitutionnel. Enfin, le 3o juillet, entre 8 et 9 heures du soir, dans l'église cathédrale, les représentants Lindet, Du Roy et Bonnet, les corps constitués et la société populaire sont réunis. Les députés d'Évreux, Legrand et Moulin, qui avaient accompagné les représentants dans le but de rendre compte aux communes voisines du département, de Theureux événement qui avait mis fin à la guerre civile, déclarent leur mission close et prennent congé des représentants. Dès le lendemain, 3i juillet, les mêmes autorités constituées députent à leur tour des citoyens pour se rendre à Caen et y porter le témoignage le plus authentique de l'excellent esprit qui règne dans l'armée républicaine actuellement dans la ville de Lisieux, et déclarer qu'elle professe les principes les plus purs de républicanisme. Bloche, maire, et Loisel, président du tribunal du district, sont chargés de cette mission.
I. Souvenirs de Vinsurrection normande, dite du fédéralisme, p. 26.
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En arrivant à Caen, Wimpffen avait parlé de défendre la ville en la fortifiant, de la déclarer en état de siège et de créer un papier-monnaie. Mais les Girondins ne pouvaient consentir à rester enfermés dans cette ville, avec « les Jacobins en face et les Royalistes au dos », suivant le mot de Louis Blanc. Louvet et Salles entrevirent un piège : et quand le général, ayant fait demander un entretien à tous les députés, se présenta devant eux, ils ne virent en lui qu'un fourbe sinon un traître. Après diverses récriminations : « Tenez, leur dit-il, je vous parle franchement, je ne vois plus qu'un moyen d'avoir sûrement et promptement des hommes, des armes, des munitions, de l'argent, des secours de toute espèce, c'est de négocier avec l'Angleterre. Moi, j'ai des moyens pour cela, mais il me faut votre autorisation et vos engagements. » Les Girondins indignés se levèrent et protestèrent contre une pareille proposition. Aucun d'eux n'était capable de s'allier avec l'ennemi implacable de la France.
Vaultier, dans ses Souvenirs du fédéralisme, rapporte le mot de Barbaroux : a Si nous nous décidions à passer en Angleterre, Wimpffen assure qu'il nous en fournirait les moyens. » Celui-ci semble borner à cette fuite en Angleterre la proposition de Wimpffen, sans parler de la continuation de la campagne avec l'assistance de l'Angleterre. L'annotateur du Journal d'un bour^ geois d'Évreux ' raconte qu'une fois arrivés à Caen, « les généraux assemblèrent les officiers et, après leur avoir fait voir, sous la couleur la plus noire, la position des affaires, leur présentèrent leur réunion aux Chouans comme le moyen de se sauver. Tout alors se débanda, les officiers pensant qu'on n'avait fui à Brécourt que pour arriver plus tard à cette nécessité. Ce qui autorisait à penser ainsi, c'est qu'à Brécourt, il y avait sur le terrain cinq fois autant de fédérés qu'il y avait de soldats du côté opposé ». La vérité me paraît être celle-ci : Wimpffen et Puisaye essayaient de se débarrasser des Girondins en les envoyant en Angleterre, pendant qu'ils conduiraient leurs troupes à la Chouannerie pour guerroyer contre la Convention avec les subsides de l'Angleterre '.
Les représentants Lindet, Du Roy et Bonnet savaient que le Conseil général du département qui, au début, avait été l'âme de l'insurrection^ cherchait les moyens de se dégager en abandon-