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peindre) arracha le masque du gentilhomme, sonda la blessure qu*il avait reçue au milieu du visage et y appliqua les remèdes qu'il jugea utiles. Puis promenant doucement une éponge mouillée sur ses traits pour en enlever les caillots de sang qui le rendaient méconnaissable :
C'est bien lui, murmura-t-il entre ses dents. C'est bien lui I merci, ô mon Dieu 1 tu n'as pas voulu qu'il mourût ainsi. Non, sa destinée n'est pas accomplie encore, il faut une autre vie, une autre mort surtout I
Les yeux de don Ghristoval semblaient Jeter des éclairs en s'attachant sur les paupières fermées de cet homme que son art venait de sauver d'une mort certaine, et que pourtant dans son âme il semblait maudire secrètement.
— Il vivrai reprit le chirurgien en se promenant à grands pas dans la salie. Et pourtant si je voulais I... ajouta-t>il en fronçant le sourcil... Allons, allons, je n'ai pas attendu ma vengeance jusqu'à cette heure pour en finir si tôt et d'une manière si obscure. Laisser couler son sang qu'un autre à versé... c'est être pour rien dans le châtiment ! Qu'il passe ainsi de vie à trépas sans savoir seulement qui je suis, quelle mission de justice j'ai à exercer contre lui , ce serait folie assurément. D'ailleurs, plus la chute est baute et plus elle est cruelle 1 Monte, monte, beau jouvenceau. Tu ne possèdes encore que tes vingt ans, ta beauté que chacun t'envie, ta cape et ton innocente épée. Il te faut des titres, des palais, des trésors, une femmeaimée, un nom célèbre, des amis, des flatteurs,
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un long espoir d'avenir devant toi. C'est alors qu*il sera doux de te poser le pied sur la poitrine, de l'avoir là, immobile, sous ma main, comme je te tiens h cette heure, et de t'enlever tout cela lentement en excitant tes regrets et ton désespoir. Ah I ce tempslà viendra! Il viendra bientôt, je l'espère.
Comme don Christoval achevait ces mots, une porte s'ouvrit et un homme s'avança lentement dans la salle. Du plus loin qu'il l'aperçut, le chirurgien courut à lui, mit respectueusement un genou en terre et lui baisa la main. Le nouveau venu lui fit signe de se relever, et s'approchant de la table où gisait le blessé : Christoval, dit-il au chirurgien, tu me réponds de sa vie au moins? — Comme de la mienne. Seigneur. — Rappelle-toi qu'on a de grands desseins sur ce jeune homme, que sa vie peut être liée au salut du royaume de Castille... — Je sais tout cela. Seigneur. — Ainsi, continua le mystérieux personnage, tu es sûr que ce funeste accident n'aura pas de suites? — Pas d'autres suites qu'une légère cicatrice au visage, et j'oserais affirmer que le jeune muguet n'y perdra rien auprès des dames; ses traits efféminés, rendus plus mâles par cette trace de blessure, auront de nouveaux charmes pour elles. — C'est bien, Christoval. Mais dis-moi, as-tu arrêté les assassins? — On n'a pu les atteindre, seigneur. L'alcade et le prévôt sont déjà prévenus et ils informeront avec toute di* ligence. — Un mot encore, Christoval. Quand le jeune homme pourra-t*il reparaître à la cour? — Demain, Seigneur. Dans un instant il reprendra ses senSf et avant le jour, grâce à un élixir puissant dont
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j'ai appris le secret pendant ma captiTÎté chez les. Maares, il sera complètement rétabli. — Faites cela» Ghristoval, et ne doutez pas qu'on ne vous récompense selon votre zèle et vos mérites. Adieu.
Le chirurgien voulut de nouveau baiser la main de son interlocuteur, qui lui fit signe de demeurer, et sortit.
Don Diègue Lopez Pacheco reçut de grand matin un message du marquis de Yillena, qui lui enjoignait d*accourir auprès de lui sans délai. Devinant bien que son aventure de la nuit dernière, qui avait fini si malheureusement, allait être le texte de la remontrance qu*il lui fallait subir, il s'y résigna de bonne grâce et se rendit aux ordres de son père. Le marquis attendait son Gis avec impatience, se promenant à grands pas dans la galerie de son palais, et interrompant ses réflexions par des monosyllabes qui témoignaient de sa mauvaise humeur et de son irritation.
— EnGn, Monsieur, vous voilai s'écria-t-il dès que parut Pacheco.
Pacheco baissa la tête et salua profondément, glissant par intervalles, à la dérobée, un coup-d'œil sur les traits de son père, pour mieux apprécier le plan de défense qu'il devait préparer. Mais cette fois le
cœur du vieillard, blessé en plus d'un endroit, paraisr cail inaccessible à la clémence comme à la pilié. Pourtant le marquis ne se laissa pas emporter à Tex* ces de son mécontentement.^abilué de longue main à raisonner ses passions comme les moindres actes de sa vie, il jugea plus utile de faire un appel énergique à Fambition et à Tégoïsme de son fils. D*un geste plein de froideur et de calme apparent , il invita le jeune homme à s*asseoir, et se laissant ton\ber luimême dans un large fauteuil frangé d'or et surmonté de son écusson d'armoiries, il débita gravement ce qui suit : Mon fils, j*ai été jeune comme vous. Emporté comme vous quelquefois par Tatlrait du plaisir et par la fougue de Tâge, j'ai pu mettre en oubli les devoirs que m'imposait mon rang; mais il est une pensée à laquelle je suis toujours resté fidèle, c'est le désir d'accroître l'illustration et la puissance de notre maison. Que l'on vous cite parmi les plus aimables débauchés de Madrid et de Tolède, que vos prodigalités, que votre luxe d'armes, de chevaux et d'ha* billemens fassent quelquefois froncer le sourcil à mei trésoriers, je suis assez riche et assez indulgent pour ne vous point parler de ces folies; mais que vos imprudences, que la l^èreté de votre caractère, viennent exposer chaque jour au discrédit et à la disgrâce du roi de Castille cette faveur et ce pouvoir que j'ai eu tant de peine à conquérir, voilà ce que je ne pais vous pardonner. — Mon père, interrompit Pacheco, ai-je donc commis un si grand crime en rendant hommage h la beauté de doua Inesilla Guiomar? — Croyez-vooSy Monsieur, que le roi vous sache gré de
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votre aventure de cette naît, s*il vient à l'apprendre? Mais rassurez-vous. Pour cette fois encore, il ne saura rien, grâce à moi, si votre ami le prince don Sanche de Portugal n'en va point faire le récit dans les salons de la reine sa sœur. Quant au mystérieux galant que vous avez si bien traité, ce ne sera pas lui, je pense, qui vous trahira. Toutefois, je vous le dis, il est temps que vous songiez à l'avenir. Ignorez-vous donc, Monsieur, quelle fleur frêle et délicate est la faveur d'un roi? de combien de soins et de ' veilles inquiètes il faut l'abriter contre les orages du caprice ■et de l'envie? Ah I si je pouvais dérouler devant vous tous les replis de ce cœur labouré par tant d'émotions diverses pendant ce règne si difficile que ma seule main à dirigé sous le nom du roi don Henri, vous comprendriez mes craintes de voit s'écrouler en nin instant l'édifice si péniblement élevé de ma fortune et de la vôtre.
Hélas 1 n'ai-je pas devant les yeux d'assez terribles exemples des vicissitudes humaines? Moi-même n'ai-je pas brisé l'idole aux pieîis de laquelle la Castille fut si long-temps prosternée? Don Alvar de Luna, toi que trente années de persévérance semblaient avoir placé au*dessus des atteintes du sort, ne t'ai'je pas précipité du ciel de la faveur où tu planais? Terrible victoire qui se retrace toujours à mon esprit comme une menace , comme un présage du destin qui m'attend peut-être. Dépouillé de tes terres, de tout le splendide prestige qui l'environnait, je te vois encore, vieillard, le front calme et rayonnant d'une noble fierté, écouler la sentence iofàme qui te
flétrissait. Voici la punition, disait cette sentence, à laquelle le roi notre souverain condamne ce cruel tyran, pour avoir insolemment abusé de son autorité, pour avoir altéré et corrompu la justice, dissipé les finances, ruiné le domaine de la couronne, accablé le peuple d'impôts, détourné les revenuis de FËtat à son profit. Pour tous les crimes, forfaits, maléfices , concussions , violences , cruautés, tyrannies dont il est convaincu, il est condamné à avoir la tête tiisnchée, afin que la justice de Dieu et du roi soit satisfaite, et qu'il soil dans la suite un exemple capable de tenir en respect les favoris ambitieux. Don Diègue, mon fils, je vois encore sur la place publique de Yalladolid s'élever an écbafaud tendu de noir. Il y avait sur cet écbafaud une table couverte de velours noir, et sur cette table un grand crucifix d'argent avec deux flambeaux de cire blanche allumés. Don Alvar de Luna monta sur l'échafaud, baisa la croix, et donnant à Tun de ses pages qui l'avait suivi son chapeau et^ son anneau : Prends, lui dit-il, voilà tout ce que je peux te donner pour que tu te souviennes de moi. Puis se tournant vers le bourreau, il lui demanda tranquillement à quel usage était destiné un crochet de fer qu'il apercevait au sommet d'une planche fixée sur l'échafaud. Monseigneur, répondit le bourreau, c'est pour y attacher votre tête dès que je l'aurai coupée.
Don Alvar répliqua : Fais de mon corps ce qu'il te plaira; la mort ne peut ternir l'éclat d'une vie comme la mienne. Puis il se dépouilla lui-même de ses babils, et je vis rouler sur le drap noir de Féchataud
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celle léte tout à Theure si pleine de vie et de fierté. Don Dièguel cette puissance, qui a passé de don Alvar à ton père, fut ton héritage, c'est l'héritage de les enfans. Ecoute. Mon père, don Alfonao Giron, seigneur de Belmonté, n'avait pas lui-même entrevu, dans les plus beaux rêves de son ambition, le but que je poursuis, le but que je suis prêt d'atteindre. Don Pèdre, son neveu, épousait une tante du roi de Castille, et mettait le pied, par cette alliance, sur la première marche du trône; moi, plus ambitieux, plus habile que don Pèdre Giron, c'est sur le trône que je veux m'asseoir. — Mon père, s'écria Pacbeco en joignant les mains , pour l'amour de Dieu l ne commettez pas un tel sacrilège 1 Â mon tour, je vous rappellerai que l'honneur de notre maison fut toujours sans tache, et que l'usurpation d'une couronne... — Qui te parle d'usurpation? interrompit le vieux ministre. Entends-moi donc jusqu'au bout , tu me jugeras après. Don Dièguel j'étais à Valladolid le 23 septembre 1440. Les noces de don Henri deCas^ tille et de la princesse Blanche de Navarre y forent célébrées avec une pompe toute royale. On parla long-temps dans toutes les Espagnes des tournois et des carrousels fameux que dirigea don Rodrigue de Meiidoza, grand-maltre de la maison du roi, et dont il fut le principal et le plus glorieux tenant. Mais ce qui troubla ces fêtes et l'allégresse du peuple^ c'est que la reine ne donna point d'héritier à son illustre époux. — Cela est vrai, mon père. — Après quatorze ans d'ennuis et de dégoûts, don Henri répudia la reine sa femme, cachant la honte de son isolement
«ous le vain prétexte de sortilèges et de maléfices. Don Louis d'Âcugna, administrateur de l'église de Ségovie, prononça, au nom du cardinal don Juan Cervantes, la sentence de divorce. LWchevéquede Tolède la confirma par une commission spéciale du pape Nicolas, et au mépris de toutes les lois et de la raison, don Henri se remaria le 21 mai H51S à la princesse Juana de Portugal. Depuis quatre années, don Diègue, la nouvelle reine de Gastille n'a pas plus donné d'héritier à la couronne que Tinforlunée Blanche de Navarre. — Que concluez-vous de là, mon père? — Que l'infante Isabelle, sœur du roi, sera reine de Caslille, car le Ciel a condamné le roi notre maître à n'avoir jamais d'enfans. Â la faveur des troubles de ce royaume (que Dieu appelle à lui le roi notre seigneur où que les factions le déposent), je préCeadSy don Diègue, faire épouser l'infante à nion frère oa à toi.
te
— Senora, vous êtes la plus belle comme la plus élégante personne des deux Gastilles. — Don Diègue, cela vous plait à dire. — De Tolède à Valladolid, pas un archer de renom qui lance un trait avec plus d*art que vos longs yeux noirs, formés pour la damnation de toute âme chrétienne. — Assurément , don Diègue, vous essayez sur moi l'effet de quelque madrigal
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que voîis riroerez ce soir pour une autre. — A Dieu ne plaise, dona loesilla, que je vous donne Texcmple de rinfidéiité. D'ailleurs, vous avez tant de perfec-i lions, Senora, qu*en cette matière, comme en toute autre, je me garderais bien de lutter avec vous. — Du dépit et de Taigrcur , don Diègue. Voyons, que signifie cet air contraint, et qu'avez-vous encore à me reprocher? Seriez-vous jaloux? — On le serait h moins, Madame. Au reste, vous n'apprendrez pas fieui-èlre sans intérêt que j'ai châtié l'autre nuit» comme il convenait, le malencontreux rival qui s'échappait furtivement de votre balcon. — Vous êtes fou, répondit avec une parfaite indifférence dona loesilla Guiomar. — Nierez-vous , Madame , que cet homme fôt votre amant? Me. ferez-vous croire que je ne vous ai pas vue de mes yeux favoriser sa fuite en le faisant évader par cette fenêtre à l'aide d'une oeharpe de soie? — A celle accusation, don Diègue,' je ne répondrai que par un fait» Je n'ai point passé; l'autre nuit dans cette chambre. La reine était, souffrante et j'ai dû veiller dans ses appartemens. — DUes-vous vrai 1 s'écria don Diègue Pacheco. Quel est donc cet hom^me que j'ai frappé? Quelle est cette femme qui l'aidait dans sa fuite quand le retour ino» piné/du roi...— Je l'ignore comme vous, don Diègçe. Si vous doutez de ce que je vous affirme, riçn n'est plus facile que de le vérifier. Vous voyez que cette fois encore ^otre jalousie est en défaut, et que bien malgré vous il vous faut croire à la vertu de votre maîtresse. — Je n'ai pas la dangereuse prétention, reprit le jeune homme avec un sourire d'ironie, de .
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pousser ma conviction aussi.loin. Le roi de€a^Hley Madame, aurait trop à gémir si votre conscienee ti* morée vous imposait une pénitence aussi rigide et aussi absolue.
Dona Inesiila quitta vivement son fauteuil et fisa ses yeux ardens et pleins de colère sur le fils du mar* quis de Yillena.
— Je croyais, Monsieur, lui dit-elle d'une voix émue et tremblante, que vous seriez le dernier à m'adresser une pareille insulte. Je ne vous ai pas trahi, Monsieur, car je vous aime, et je prends Dieu à témoin que le roi de Gastille...
— Pardonnez-moi, Senora, balbutia don Diègue ; je ne fais que répéter un bruit qui a pour échos tous les habitans du palais. Peut-être les assiduités. du roi don Henri auprès de vous, les éloges qu'il fait partout de votre esprit et de votre beauté, ont-ils donné lieu à ces calomnies. Pourtant, s'il vous faut avouer toute la vérité, le roi l'autre jour s'est presque vanté en ma présence...
— Il a menti, don Diègue, s'il a pu dire que je te trahissais! Je t'aime, don Diègue; toi seul, enteodstu bieni Nul autre que toi n'occupe la pensée de doàa Inesilla. Nul autre par sonabsence ou par sa présence ne fait bondir mon cœur de joie ou de tristesse! C'est ton nom, ton nom seul que je prononce dans mes prières comme dans mes rêves! mon Pachecol Dans les Espagnes comme dans l'univers, il n'est rien que j'aime si ce n'est toi I Va ! toutes les couronnes des royaumes chrétiens et maures, je les répousserais si elles m'étaient offertes , et sans te demander autre chose
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^pie-tmi amonr ponr récompense de mes faeites dédains.
«— Inesîlla, je veux te croire, murmura don Diègae eo déposant un baiser sur le front de sa maîtresse. Mais enfin pourquoi le roi notre seigneur affecte-t-il de te rendre ces hommages qui te perdent aux yeux de tous? — Je ne sais, don Diègue. Mais si tu veux je refuserai de recevoir ses visites. — Cela ne se peut; il est le roi. — Eh bien I je ne lui répondrai plus quand il m'adressera la parole. — Garde-loi de l'irriter, chère Inès; c/est un crime, sais-tu bien, que d'offenser la majesté royale. Mais dis-moi, don Henri ne t'a-t-il donc jamais déclaré son amour? — Jamais. -— Ma tète s'y perdl balbutia Pacheco. Je l'ai vu pourtant, plus d'une fois, aux tournois de Madrid et de Gordoue, quitter sa place pour te venir parler. Sei yevx se reposaient doucement sur les tiens, mou Inès. Son front rayonnait d*allégresse et semblait dire an peuple et à la cour rassemblés ; Je l'aime I Enviez le bonheur de notre union. -^ Gela est vrai, don Diègue, mais quand le roi daigne venir me visiter dans celte chambre, il ne se tient pas près de moi comme te voici maintenant; il ne prend pas ainsi ma main dans la sienne. Le bonheur ne brille pas dans ses yeux comme je le vois à cette heure éclater dans les tiens, mon Pacheco. Le roi me parle d'un ton digne et sévère. Si parfois il soupire en me regardant, ses traits expriment plutôt de la bienveillance que de l'amour, de Tinquiétude quelquefois. Voilà la vérité tout entière. — Oh ! je te remercie, chère Inès, d'avoir arraché ce soupçon de mon âme.
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Je n*ai donc plus à lutter contre mon amour pmir toi ! Avec quelles délices je vais m'abandonner à pré* sent au bonheur de t'aimer et de te dire que je t*aime. Oui, je te crois. A celui qui répétera mainte^nant ces calomnies odieuses que j'ai crues moi<méme trop long-tenr.ps, je répondrai par un coup de dague ou d'épée. Mon Inesilla ! à toi I à toi pour toujours 1
Don Diègue tenait encore pressée contre ses lèvres la main de dona Inesilla, lorsque la porte de la cham* bre s'ouvrit. Le roi de Gastille entra. Il était suivi de don Cbristoval, son chirurgien.
Don Henri tressaillit en apercevant Pacheco, qui^ debout. et la tète inclinée, dissimulait son trouble profond dans une apparence de respect. Les regards du roi se reportèrent sur dona Inesilla, qui ne baissa pas la paupière. Un profond silence s'établit pendant quelques instans. Enfin le roi s'assit brusquement dans un fauteuil, et sans daigner adresser un mot à don Diègue, qui n'osait ni avancer ni reculer^ il dit k dona Inesilla : On vous faisait malade, Senora. J'ai promis à la reine de m'informer de l'état de votre santé, et je vous amenais mon médecin, car vous ne doutez pas, j'espère, de l'intérêt que nous vous por* tons.
Don Cbristoval, obéissant à un geste de son maître» prit dans ses mains jaunes et osseuses la main blanche et déliée de la tremblante jeune fille, et après lui avoir tàté le pouls il se tourna du côté du roi : Beau* coup d'agitation , dit-il. Imagination trop ardente, La senora doit éviter les émotions de l'esprit, se gar^ der surtout des idées qui pourraient éveiller en elle
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IVxaUation des sentimens. Du resle rien de bien grave. Du calme, du repos, rien autre chose.
Le roi écoutait silencieusement les paroles de don Ghristoval, et, non moins agité lui-même que la jeune Inès, il froissait convulsivement la poignée d'or de sa dague. Il souffrait évidemment, et ses efforts pour cacher Fémotion qu'il ressentait n'embellissaient pas son visage, naturellement peu gracieux et ouvert, si l'on en croit don Juan de Mariana, dans son Histoire d'Espagne, Le roi Henri de Gastille était en effet de haute taille et mal proportionné. Ses jambes étaient démesurément longues. Sa tète colossale, ses yeux verts , son nez camard, et une sorte de férocité em« preinte dans tous ses traits, donnaient à sa physionomie quelque chose de terrible et de repoussant. Rien de riche ni de n^cherché dans ses habits, comme pour les mettre en harmonie avec lui-même. Ge roi, du reste, prodigue par excès pour ses flatteurs et ses courtisans, jetant aux caprices de ses créatures les trésors qu'il arrachait à son peuple, ne buvait que de l'eau, ce qui prouve que certaines vertus extérieures ne donnent pas toujours la mesure du cœur d'un roi. Celui-ci ne buvait que de l'eau, mais il aimait le sang!
Pacheco, toujours debout et tremblant sous rœil du roi, qui, pour jouir de son trouble, feignait de ne pas l'apercevoir, résolut enfin de sortir de sa difficile position. Don Ghristoval venait de quitter l'appartement. S'inclinant jusqu'à terre, don Diègue tit un pé(s vers don Henri et demanda timidement si son altesse n'avait pas d'ordres à lui donner. Le roi fixa sur lui un regard sévère : Seigneur don Diègue Le*
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pez Pacheco , dit-ii au jeune homme, quel hearenx hasard vous a conduit ici? — Altesse !... balbutia don Diègue. — Sire, interrompit dona InesiHa, j'avais à parler au seigneur Pacheco. Je l'ai fait prier de se rendre près de moi. — Â merveille I fit le roi, qui essaya de cacher un mouvement de mauvaise humeur; auprès des damés comme auprès des rois, les gentilshommes en votre maison , Monsieur , savent toujours avoir leur part des plus exquises faveurs. Mais prenez-y garde, le caprice détruit souvent ce que le caprice a élevé. Le marquis de Yillena peut vous conter dans ses loisirs comment a fini le minis«> tre favori du roi don Juan mon père, le connétable don Alvar de Luna.
. A cette menace , don Diègue sentit tout son sang bouillonner dans ses veines. Don Heiiri ne lui laissa pas le temps de répliquer^
— Vous étiez, je crois, Monsieur, lui dit-il, parmi les gentilshommes qui m'accompagnèrent en Andalousie, il y a trois ans, dans notre dernière campagne contre les Maures. — Oui , Altesse. — C'est vous, n'est-il pas vrai, qui pendant le sac de la ville arabe de Mena sauvâtes les femmes de Talcaïdè arabe des mains de nos braves Castillans qui les allaient égorger? — Oui , Altesse. — Et pour vous remercier de votre magnanime protection, le Sarrasin vous envoya une chaîne d'or, véritable talisman d'infidèle qui doit vous sauver la vie à vous et aux vôtres si jamais il vous arrive de tomber dans les fers de nos mortels ennemis? — Gela est vrai, Sire, et je porte toujours à mon cou ce gage de la reconnaissance de l'alcaïde
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maure de Bféna. — Fort bien I vous avez acquis trop de titres à mon estime, don Diègue Lopez Pacheco, et à la gratitude de votre pays , pour que je vous laisse languir, après tant de beaux exploits, dans l'oisiveté d'une cour où vos belles qualités ne peuvent paraître comme elles le méritent. Allez, Monsieur, prendre les ordres de votre père et de l'archevêque de Tolède. Dites-leur que demain, demain» entendez- vous, vous commanderez les cent lances que j'envoie à mon armée de Gordoue pour reprendre les hostilités contre le roi maure de Grenade. Allez.
Pacheco salua le roi, et il sortit sans même pouvoir rencontrer le regard d'Inesilla, qui semblait lui dire : Don Diègue I si tu pars, je meurs I
La galerie qui conduisait aux appartemens de la reine regorgeait de courtisans attendant l'heure fortunée du baise*main. Les vieux gentilshommes et tes nouveaux favoris que le roi de Gastille se plaisait à élever par caprice aux premières charges de l'Ëtat s'entretenaient à voix basse et en groupes séparés des événemens et des opinions du jour : ici don Miguel Luc d'Irança, simple hidalgo, natif de Belmonté» dans la Manche, récemment promu par don Henri à la dignité de connétable et pourvu des villes d'Aguda et des châteaux de Vératon et de Bozmediano; don Juan de Yaleoçula» nouveau grand-prieur de Saint-