‹ Robert Macaire en OrientChapitre 5 sur 12 · DC ROI D*ESI»AGNE · texte numérisé non relu

DC ROI D*ESI»AGNE

de-désespdr et de rage qui retentit dans tout te palais.

Au même instant les portes desappartemens royaux s'ouvrirent brusquement.

Lft reine s'avança au milieu des groupes qui s'écartèrent devant elle.

Quand elle se trouva en présence du comte de Ledesma^ tout meurtri de sa chute et demandant la mort ou la vengeance, elle poussa ungrand cri et tomba évanouie dans les bras de ses femmes.

Après Totttrage fait au comte de Ledesma, don Diègue Lopez Pacheco, arrêté et désarmé par les archers du palais, avait été conduit sous bonne escorte à la maison du marquis de Villena, où un ordre exprès du roi lui ei^oignait de demeurer prisonnier jusqu'à ce qu'il fût statué sur la punition que méri-. tait sa conduite. Le jeune homme s'attendait à recevoir quelques dures remontrances, de son père, dp^it il avait si tôt mis en oubli les sages conseils. C'était, en effet, blesser le marquis dans ses plus chers intérêts que d!irriter le roi contre lui, et les paroles de don Henri de Castille à Pacheco chez dona Inesilla Guiomar laissaient assez entrevoir la possibilité d'une prochaine disgrâce pour le ministre favori. Relégué seul dans une chambre du palais, don Diègue passa le reste du jour et toute la nuit suivante sans aper-

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eevoîr d'aalre visage humain que celui du vatet chargé de lui apporter sa nourriture. Gomment traduire ce silence du marquis, si ce n*est par l'excès de sa colère contre son (ils. Enfin, le matin du jour suivant, la porte de Pacheco s'ouvrit, et son père parut.

Les traits du marquis étaient empreints de la plus vive agitation. Évidemment son âme était bouleversée par quelque malheur imprévu, par quelque sinistre prévision. Pacheco ne put douter qu*il ne fût luimême la cause des inquiétudes de son père. Quelle fut sa surprise de le voir accourir à lui les bras ouverts.

— Mon fils, lui dit le vieillard en l'embrassant, Dieu se plait souvent à confondre nos vains désirs, à frapper ce qui est élevé, à élever passagèrement ce qui est vil et abject, pour montrer que tout vient de lui , et que l'homme ne peut rien fonder qui ne soit périssable. — Qu'avez-vous, mon père? demanda Pacheco effrayé du trouble et de l'émotion du vieillard. — Venez, mon fils ! suivez-moi. Vous allez toot apprendre.

Don Diègue suivit son père dans ses appastenens, où une grande troupe de Seigneurs étaient rassemblés et disputaient avec feu sur les événemens qui avaient motivé leur réunion. Dès que le marquis parut avec son fils, le silence se rétablit, et le vieux ministre abordant l'archevêque de Tolède et les plus inflnens des gentilshommes mécontens qui l'entouraient : Oui, Messieurs, leur ditril avec l'accent de l'abattement et du désespoir, le ciel exauce enfin les vœux du roi don Henri. Aujourd'hui même les bé-

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rauts du palais vont preclamer dans tonte la viHede Tolède la grossesse de la reine de Gastille. Dans quel* qœs mois on héritier naîtra au seigneur roi notre maître. — Ce n'est pas possible, murmura le comte d'Albe, les prières des fld^es ont échoué depuis trop long-temps pour que Dieu se résolve si tard à leur accorder cette grâce insigne. Le temps des miracles est passé. — Ce ne peut être, répondit Tamirante, qu'on enfant supposé, imaginé par les favoris du roi, afin de priver Tinfante Isabelle de la couronne de Gastille. Mais cette couronne lui est dévolue par le testament du feu roi don Juan II, au cas où son frère don Henri mourrait sans héritiers. Nous, les chefs de la noblesse castillane, nous ne pouvons, nous ne devons pas souffrir qu*une telle injustice soit commise. — Non ! s'écrièrent à la fois tous les assistans; nous ne le souffrirons^ pas. — Il faut enlever du palais son altesse l'infante , proposa don Pèdre Giron , et l'enfermer dans une de nos places. — I^ roi fait bonne garde autour d'elle, répondit l'archevêque de Tolède; mais il nous reste itn autre héritier de don Juan II, un frère du roi don Henri, un enfant qui, entovré d'un conseil de régence...— G'est cela, dit le comte de Plasencia. Je propose. Messieurs, de nous réunir dans quelque ville forte où j'amènerai l'infant don Alphonse, et nous le reconnaîtrons pour l'hérilicr légitime du trône. — Nous le voulons bien. — Choisissons donc pour lieu de réunion la ville d'Avila, reprit le frère duhiarquis don Pèdre Giron, grand-maitre de Galatrava. Si le roi refuse d'accepter notre décision , eh bien I nous verrons qui de ses favoris ou de nous l'emportera.

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On allait se séparer après l'adoption du projet quand le marquis s'écria :. Avant tout, Messieurs, guerre ouverte et sans pitié à cette engeance des fa* voris qui empoisonnent don Henri de leurs infâmes conseils. — Pour ma part , répliqua don Pcdre , je déclare ici qu'en qualité de grand-maitre , je dépouille de son grand-prieuré l'un de ces traîtres, don Juan de Valençuella. Demain, sans plus de retard, je me relire dans mes villes d'Andalousie, d'où je vous ramènerai des soldats. Je vous promets d'avance l'appui de Séville et de Gordoùe. Le duc de Médina Sidonia ne peut manquer de se joindre à moi, et nous serons secondés secrètement par le roi d'Aragon.

— Quant à don Heltran de la Gueva, quant à ce comte de Ledesma créé par le caprice de don Henri, je me charge de faire écrouler sa fortune naissante, ajouta le marquis de Villena. Mon fils, poursuivit-il en pressant la main de Pacheco, vous m'aidiez dans cette bonne œuvre, n'est-ce pas?

Gomme les mécontens achevaient de se concerter sur leur projet de rébellion , un grand bruit de clai-rons et de tambours retentit au dehors, et des hérauts d'armes annoncèrent au peuple que des lar* gesses lui seraient faites pour l'heureuse grâce du Giel qui faisait espérer enfin au roi don Henri deGastille un héritier de sa couronne et de son nom.

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Le soleil commençait à décliner sur rhorizoD quand le marquis de Yillena sortit à pied de sou pa-> lais sans un valet à sa suite , accompagné seulement de Sun fils, caché comme lui dans les plis d'un obscur manteau.

— Où allons-nous, mon père? demanda Pacbeco, qui se rappelait la défense que le roi lui avait faite de se montrer dans les rues de Tolède. — Par la sainlo croix I murmura le vieux ministre en bocbant la léte, nous vous ferons voir beau jour, notre seigneur le roi de Caslille I

. Puis se tournant vers don Diègue : Tu as sage* ment fait, mon fils, de venger Thonneur de la no-* blesse castillane en châtiant hier chez la reine ce Beltran de la Cueva, ce comte de hasard, ramassé au coin de je ne sais quelle province! Par Tàme de ta défunte mère, pourquoi n'as-tu pas eu l'heureuse idée de lui passer ton épée au travers du corps? Tu l'aurais fait, n'est-K^e pas, sans l'arrivée imprévue de la reine? Elle avait l'air, dil-on, bien effrayée de celte querelle d'où tues sorti si vaillamment? —La reine? oui, mon père, répondit Pacbeco.

Puis le jeune homme s'arrêta et demeura tout pensif, comme quelqu'un qui veut garder pour lui un secret qui ne lui appartient pas.

Ils se trouvaient en ce moment devant une mal''

f^' UN FAVOai

son d'assez piètre apparence, où le marquis s'arrêta pour frapper trois coups à une porte qui s'ouvrit d'elle-même et se referma sur leurs pas. Saisissant par le coin de son manteau don Diègue, qui l'interrogeait vainement pour savoir en quels lieux on le conduisait ainsi, le marquis de Villena gravit dans l'obscurité un escalier lortueux, puis levant une draperie clouée au mur, il introduisit son fils dans une chambre maigrement meublée, où, sur des tables de chêne tachées de sang, éclairées par une lampe blafarde , des corps morts encore drapés de leurs linceuls gisaient étendus et la plupart mutilés horriblement.

Don Diègue frémit à ce lugubre tableau et porta involontairement la main sur la garde de son épéc. Le bruit que ce mouvement occasionna fit tressaillir quelqu'un derrière un rideau. Ce rideau s'ouvrit : un homme sortit subitement d'un cabinet voisin et retourna précipitamment sur ses pas pour jeter un lambeau de tenture funèbre, semé de larmes d'argent, sur quelque chose d'immobile qui ressemblait à un cadavre encore à moitié couvert de ses vêtemens. Puis, courbant sa tête livide et s'avançant avec lenteur vers le marquis : Que plait-il à votre seigneurie de m'ordonner? demanda cet homme à celui qui le venait visiter. — Don Christoval, répondit le marquis de Villena , j'ai besoin de tes bons offices. — Parlez, seigneur marquis. Aujourd'hui comme toujours, ma science et mon dévoCiment sont à vos ordres. — Tu sais, Christoval, que je proportionne la récompense au service que l'on me rend. Sans re-

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proche, tu as gagné bien des craïades a?ec moi. Eh bien f je veux doubler ta fortune si, d'ici à demain, au moyen de ces poisons que tu composes avec tant d'habileté, tu as fais disparaître de la cour, où il me gène, et du monde, qui sum hn n'e» ira pas plus mai, un certain don Beltran pourvu récemment par le roi de la comté de Ledesma. — lion pèrel s'écria don Diègue Pacheco, ah I cette action est indigne de vousl

— Silence! balbutia le marquis. — Mon pèrel reprit Pacheco avec l'indignation d'un cœur honnête et loyal; mon pèrel c'est à moi de vous délivrer de votre ennemi , non par le poison, mais l'épée au poing.....

— Insensé!. fit le vieux ministre, un duel avec cet homme! Crois -tu pas que je veuille exposer le der« nier espoir de mon nom, le sang de mon sang dans un combat inégal? Crois-tu pas que je commette au hasard d'un champ-clos le soin d'assurer mon intérêt menacé? Garde ton courage pour une meilleure occasion, Pacheco! Il n'y a là pour toi ni profit ni ^ire. Le poison de don Christoval est un ami plus sûr. Je m'en servirai. — Excellentissime seigneur, repartit le médecin en s'inclinant jusqu'à terre, dans plus d'une circonstance semblable, je vous ai servi de mon mieux, c'est vrai. Votre générosité n'est pas demeurée en reste avec moi, c'est vrai encore; mais tuer un favori du roi, vrai Dieu I je n'oserais. La potence est un lieu où , pour toutes les cruzades du ^onde, je ne me soucie pas d'aller. Excusez ma modestie, Seigneur, ma simple condition me suffît, je n'aspire pas à m'élever. — Tu refuses? Je t'ai connu plus hardi. — Les cas de conscience. Seigneur, ne

sauraient être raisonnes. — La conscience te vient bien tard , Qirisloval. Entre nous , je te crois peu sujet à la dévotion. Si la grâce de TEglise t'illomkie, je doute que ce soit depuis long-temps. Quoique tu te. dises catholique, à voir la noirceur de ton teint et le feu de tes yeux, je f ai toujours soupçonné de tenir quelque peu h Tinfidélité des Maures, qui, sans nul doute, furent tes ancêtres.

DonChristoval pâlit à ces mots du marquis, comme si les yeux du vieillard eussent pénétré au fond de son âme. Il se remit pourtant, et, cachant son effroi passager sous un hideux sourire :

Votre seigneurie se trompe, répondit-il, je sois Espagnol comme elle. Ma làmille était Andatouse. C'est à Cadix que je suis né.

Le marquis sourit à son tour d'un air d'incrédulité. U parut réfléchir quelques instans; puis, frappant sur l'épaule du médecin : Habile nécroman, rcprk^l, je te laisse à tes cadavres. Souviens-toi que si tu dis un mot de celte entrevue, je te donnerai pour lU Tune de ces tabtes où gisent tes pâles et immobiles pensionnaires.

Don Christoval reconduisit jusqu'à la porte de la rue le marquis de Villena et son fils, pois rentra dans son cabinet de dissection , dont il tira celte fois les verroux, de peur d'une nouvelle surprise.

Bientôt , écartant le rideau d'une alcôve derrière lequel on l'a vu déjà recouvrir d'un drap funèbre un corps d'homme à demi vêtu, il dévoila ce corps* C'éÂlt celui de don Beltran de la Cueva. I^e médecin regarda quelque temps en silence ce visage livide

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snr lequel la mort senblait avoir impriiné sa Iraec. Pals îl se mit à rire comme si une idée foUe ycnait de lai passer dans l'esprit.

— En contemplant ce beau mugaet doréf se dit4t à lui-même, couché là sar cette table, je pense involontairement à ce détrousseur de grands chemins exécalé à mort l'autre jour sur la grande place de Tolède. La justice (elle est si bonne et si prévoyante) dépensa trois grands mois entre sa prison et son sapplice, et pendant ces trois mois on m'ordonna d'employer toutes les ressources de mon art pour conserver la précieuse victime, qui faisait mine de vouloir trépasser de sa fîn naturelle. Ce favori du roi, ce don Beltran, qui n'est pas mort, quoiqu'il en ait Ijîen l'air, reçnii de moi, à cette heure, les mêmes soins qœ le brigand de grands chemins, et pourtant, avant trois mois, avant huit jours, demain peut-être, j'aurai aussi mission de le coucher tout de bon sur mes tables : celte fois il ne s'en relèvera pas. Quand donc viendra l'instant si désiré où il me sera permis de me venger de ce don Beltran I II dort, et ce som* meil, produit par mon élixir, doit lui rendre une seconde fois la vie. Ah! j'ai liesoin de me rappeler mon serment pour n'en pas finir avec ma haine et ma vengeance. Mais l'heure viendra. Dieu est grandi

Le corps immobile sur lequel se promenaient les regards du médecin ne tarda pas à s'animer peu à peu. €e fut d'abord un léger mouvement dans les extré^ mités, puis un gonflement de poitrine, puis un bruit de respiration. On eût dit que la vie retirée de lui centrait goutte à goutte dans ce cadavre. Don Beltran

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se souleva enfin et te dressa sar la table comme un fantôme sortant de son sépalcre.

— Où suis-je? demanda-t-il d'ane^oix fotbie et en parcoarant d'un œil épouvanté l'horrible rédnit où il se trouvait. ~ Chez moi, répondit don Christoval. — Pïirmi des cadavres! balbutia don Beltran.

— Vous avez dormi trente heures, seigneur comte, et votre blessure, grâce au baume dont je l'ai enduite, ne se rouvrira plus. Dieu merci ! — En effet, murmura don Beltran cherchant h rassembler ses idées confuses, je me suis senti défaillir... hier... chez la reine! celte blessure s'était rouverte. Pourquoi donc? Ah ! je me rappelle. Un misérable m'avait insulté. Il avait foulé aux pieds mon collier de Saint- Jacques devant toute la cour, devant la reine! et je ne me suis pas vengé, Christoval ! et cet homme vit I Une épée, une épéel Je yeux son sang! tout son sangl Itevant la reine! murmura de nouveau le jeune homme, qui plongea dans ses mains son visage en pleurs. — Seigneur comte, reprit le médecin, tous punirez demain l'insolent qui vous a osé faire offense; nais à cette lieore un autre soin tous réclame. Une lettre de... — Donnez! s'écria don Beltran enlevant des mains de Christoval un vélin plié qbe celui-ci lui tendait. — Je suis prêt à partir, ajouta-t-il en baisant avec transport le billet parfumé qu'il venait de lire. Viens! viens I Conduis-moi vers elle ! que je tombe à ses pieds! Il me semble qu'il y a un siècle que je ne l'ai vue. Viens, Christoval ! La nuit est sombre : c'est ainsi qu'il me la faut! Autrefois, Christoval, dans les chères montagnes de mon Andalousie, j'aimais k

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miit Bondialante et splendide comme une soltaae arabe, avec sa robe flottante remplie d'étoiles d'argent. Insensé 1 je cherchais le bonheur au dehors, je l'ai dans mon cœur aujourd'hui I Viens, Gbristoval. I^a nuit est sombre. La lune peut percer d'un de ses rayons ces nuages si noirs et si beaux. Elle m'attend; viens t je te donnerai ma vie après si tu veux 1

Don Ghristoval prêta son aide au comte de Lcdesma pour que celui-ci pût rajuster sa toilette en désordre. Quand le jeune homme eut lissé du plat de ses deux mains sa longue chevelure gracieusement séparée sur son front, le médecin jeta le miroir qu'il tenait, et« la main sur le pommeau de sa dague, il dit à don Beitran : Seigneur comte, voici l'heure; partons I — Partons t répéta Beitran après avoir versé sur ses babils un Oacon d'essence parfumée.

Ghristoval saisit une lampe et marcha devant le jeune homme. Avant de franchir le seuil de la maison il tira de son pourpoint un masque de velours qu'il présenta à don Beitran i Celui-ci s'en couvrit le visage, et tous deux ils s'acheminèrent à travers les rues de Tolède. Ils furent bientôt arrives sur la place du château royal, puis parcourant d'un regard de défiance la route qu'ils avaient tenue : Nous sommes suivis, murmura-t-il en désignant du doigt un homme couvert d'un manteau qui semblait se cacher dans l'ombre que projetaient les hantes murailles. — Suivis! répéta don Beitran, la main sur la croix de son épée. Malheur à l'imprudent qui oserait...

Ghristoval l'arrêta.

Entrons toujours, dit-il. Et il montra au jeune

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hammeiineporte basse qui venait des'oovHr.Si e'esl on espion, il nous aura bientôt perdus de vue. D'ail* leurs il ne peut nous suivre.

Don Beltran jeta un dernier coup d*œil sur celte forme humaine qu'il voyait au loin tressaillir sous un manteau, puis le médecin ferma la porte de la tour. Quand ils furent entrés, Ghristoval dit à don Beltran: Allez! je ferai le guet. Tout est préparé pour vous recevoir. Le silence de la nuit vous protège. Vous savez qui vous attend.

Le jeune homme gravit doucement un petit escalier qui le conduisit dans une galerie où une femme Tattendait sans lumière,

— Est-ce vous, dona Inesilla? demanda- t-il à vois basse. — Cest moil lui fut-il répondu.

Une main saisit la sienne et le conduisit par mille détours obscurs jusqo-à une autre porte qui s'ouvrit d'elle-même devant lui.

— Adieu 1 lui murmura dans l'oreille la voix de dona Inesilla. Vous me retrouverez dans la galerie, seigneur comte.

Don Beltran souleva une portière de velours et il entra dans une chambre magnifiquement tendue de tapisseries de haute-lice, faiblement éclairée par une himpe d'argent suspendue aux voûtes dorées du pia* fond. Une jeune femme d'une beauté remarquable, «l dont la distinction extrême était encore rehaussée par le goût exquis d'une toilette aussi gracieuse que simple, se leva du fauteuil où elle était assise aussitôt que don Beltran parut. Le jeune homme, sans lui laisser le temps de faire un pas^ se précipita aux pieds

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de là jeune femme, qoî laî lendit la main- en sou* riant. Pais ils s*as8irent tous deux l'un près de l'autri^ si bien que leurs deux visages semblaieni se toucher.

-— Madame, dit le jeune homme, que de grâces je vous rends pour ce billet 1 -- Don Beltran, c'est moi qui suis la cause bien involontaire de tous les malheurs qui vous ont frappé depuis deux jours; me le pardonnez-vous? — Une parole tombée de vos lèvres» Madame, un sourire de votre bouche, m'ont enlevé déjà tput souvenir de ce que j'ai souffert. — Helas l soupira la jeune femme, vous n'avez pas fini peut-être de souffrir pour moi, don Beltran. C'est une bien trist€ destinée que la mienne, puisqu'elle étend sa fatale influence sur tout ce que j'ai de cher au monde. — Si votre amour me reste, Madame, jamais je ne me plaindrai de mon sort. — Triste et cruel amonr^ don Beltran, que celui qui n'a pas assez du mystère de la nuit pour se cacher aux périls qui le menacent. Mon Dieu, trembler toujours que ce secret que nous portons dans notre cœur n'éclate et ne nous ensevelisse sous ses débris I Entre votre bouche et la mienne toujours craindre l'oreille d'un espion ou le poignard d'un trait rel C'est une angoisse de tous les instans. Pour moi, don Beltran, en vous aimant, j'ai faitcomroe "VOUS le sacrifice de ma vie. Après tout, me disaifrje, mourir avec lui et pour lui, c'est un adoucissement à mes maux. Mon honneur lui-même, je m'en inquiétafis peu, don Beltran. Je ne pâlissais point à cette horrible pensée qu'un jugement infâme pouvait jeter l'opprobre sur ce nom si grand, si respecté, que mon

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père m'a transmis par et sans tache. — ' Madame! ii^écfia don Beltran, ahl n'invoqnez pas d'aassi somlnnes images. — Pourquoi? Tout cela n'est-il pas vrai? Tous ces dangers ne sont-ils pas là suspendus sur noire tète? Je les contemplais d*un œil flxe et tranquille, Dieu m'en est témoin. Mais aujourd'hui tout change pour moi comme pour vous. «— Que ditesvous, Madame? — Ces devoirs sacrés de femme et d'épouse que mon amour m'avait fait mépriser... — • Kh bien? — Ils ne sont plus la seule barrière qui s'élève devant notre bonheur. Je vais être mère, don Beltran. — Ciell — Mon fils, votre fils ne doit pas porter la peine de notre imprudence....

— Mon fils ! répéta don Beltran avec l'exaltation de la joie.

La jeune femme poursuivit : Une existence nouvelle commence pour vous et pour moi. De peur de trahir le secret fatal de cette naissance, il faut nous séparer I — Nous séparer ! balbutia don Beltran. O mon Dieu ! — N*avais-je pas raison de vous dire que nous avions à souffrir encore? — Nous séparer 1 reprit le comte de Ledesma, oh I non 1 jamais! c'est impossible I — Il le faut, don Beltran. Demain je vous conjure de partir, de quitter le royaume de Gastille. Dans un an vous reviendrez. Vous me trouverez toujoin^ la même, pleurant la nuit votre absence, et le jour pensant à l'avenir de mon fils, deux chères images qui se partageront ma vie désormais. — Partir ! oh ! révoquez cet ordre barbare , Madame. Un ain sans vous voir, sans entendre prononcer votre nom ! C'est impossible, vous dis*je. -* Comte de Ledesma,

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flongei que ^tre enfaDt d«it porter un joar la eou» ronne de Castiile. Voulez^vous qu'il vous accuse d'à* voir échaugé son sceptre royal centre un écusson de bâtardise?— JuaqaIJuana I vous in*arrachez le cœur! s'écria don Reltran livré au plus affreux désespoir. Pour mon fils, pour le futur héritier du trAne de Casr liile! Oui, je quitterai la cour et ce palais, j'abandonnerai tout ce qui faisait ici ma joie, je me retirerai dans quelque sombre retraite où personne au monde, pas même vous, ne soupçonnera mon existence. Jlais laissez-moi vous suivre de loin, respirer l'air que vous awrex respiré, fouler la terre où vos pas auront laissé leur empreinte. Rien que cela, Juana, et je vous obéirai. -* Vuici des lettres dont je vous charge pour mon frère le roi de Portugal, répliqua tristement la jeune reine de Castiile sans écouter les plaintes du comte de Ledesma. L'heure s'avance, il sérail imprudent de rester ici davantage. Dans un an tu viendras, don Beltran, et alors, comme en ce mo* ment, je te presserai contre mon cœur, et je te répé* ferai que je t'aime I

Don Beltran serra dans ses bras la reine de Castiile, dont la belle tète échevelée pendait sur son épaule. Ils demeurèrent long-temps dans celte douce et douloureuse étreinte, laquelle fut interrompue par un bruit de pas et de voix qui semblait venir de la galerie. La reine prêta l'oreille.

— Ecoute, don Beltran, n'entends-tu pas du bruit de ce cùté? mon Dieul si nous étions trahis 1

. Le comte de Ledesma saisit son épée et son manteau.

IW VN FAVaM-.

— Vâ-i*eri ! «ai4Viil s'écria la nâae avec une tcmor indicible. — Adieu I adieu, Madame 1 — Non, reste 1 iift te tueraient, don Bcltran. Toutes les issues sont gar-^ dées, sans doute. — Ne craignez rien, Madame; je saurai défendre ma vie. Quelle est cette porte mas* quée? — Ëlie conduit chez dona Inesilia Guiomar» Fune de mes femmes. — Cest par là que je sortirai.

Le comte de Ledesma souleva la draperie qui cachait la porte. Un homme s'avança. La reine poussa un cri d'effroi.

— Don Dièguet s'écria l'amant de la reine en tirant son épée hors du fourreau.

C'était en effet le fils du marqufs de. Villena qui ste tenait sur le seuil de cette porte.

~ Arrête! dit-il à don Beltran en saisissant le bras du comte, dcjà levé sur lui. Que Cais-lu, insensé? Je viens te sauver. — Toi?- — Oui. Suts*moi dans la chambre de dona Inesilia. Je sais ton secret mainte-» nant. Je ne veux plus ta mort. Pardonne-moi, don Beltran ; je réparerai mes torts si Dieu le veut.

Au moment où les deux jeunes gens pénétraient chez dona Inesilia, une autre porte s'ouvrit dans la chambre de la reine, et le marquis de Villena panit^ conduisant le roi sur ses pas. Don Ghnstoval les sui« vait»

Le marquis demeura terrifié en voyant son espoir évanoui. Jl comprit que ses projets étaient déjoués. Il restait seul devant une reine irritée, sous le poids d'une accusation sans motifs qui devait retomber sur 4M)n auteur. Pourtant il voulut faite tète à Pc-

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cage, mais don Henri lui iiAposa silence el ■■ lot fit signe de sortir. C'était à la fois pour le vieux faYori une disgrâce et une condamnation. J^e grand-maitre de Galatrava, don Pèdre Giron, vint à son aide à propos.

— Sire, dit-il à don Henri en s'arrêtant sur le seuil royal, que par respect il n'osait franchir, nous venons de saisir dans le château don Beltran de la Cueva. Dites un mot, le coupable sera conduit à vos pieds.

Le roi de Castille tressaillit. La reine baissa la tétc et sembla près de défaillir. Don Cbristoval s'approcha du roi, et mettant un genou en terre \ Altesse, dit-il , pat donnez l'erreur du seigneur don Pèdre Giron et de son noble frère le marquis de Villena^itt n*ai pas fait porter encore chez leurs toigneuries les lettres que vous leur destiniez. Ils ignorent, qu'aujorurd'huf même vous avez daigné nommer le comte de Ledesma grand-maître de votre maison, et que ses fonctions motivent assez sa présence au château. -^ Se peut-il I murmura le marquis. Altesse, veuillez xh*^ pondre.— Gela est vrai, Messieurs, répliqua don Henri en relevant la tête. — Alors, seigneur roi de Castille, reprit audacieusement le marquis de Villena , vous n'hésiterez pas sans doute à conférer à votre nouveau favori la grande-malt rise de Saint-Jacques, qui est Vacante aujourd'hui? — Les biens et les titres de la duché d'Albuquerque, poursuivit don Pèdre Giron^ attendent aussi un successeur, Altesse.

Par-tous les saints. Messieurs, répondit le roi, vous n'en aurez pas le démentis Je déclare ici que jecon-

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fère à don Beltran de la Gueva» comte de Ledesma^ grand-maitre de notre maison, la cfaaiige de grandmailre de Saînt-Jacqoes, et le titre et les biens de la ducfaé d'Albuqnerque. €?est ainsi que je prétends le venger de vos calomnies.

Quelques mois après la scène que noos venons do retracer, toutes les villes des deux CastîUes- retentissaient des fêtes ordonnées par don Henri pour l'heu-* reuse délivrance de la reine, qui venait de mettre au monde une fille. La ville de Tolède, où le roi feisaii séjour plus volontiers qu'à Madrid, ne fut pas la der-* nière à célébrer cet heureux événement. Les fêtes recommencèrent de plus belle au baptême du royal enfant, qui fut nommé dona Juana, comme sa mère, el qui eut pour l'un de ses parrains le comte d'Arma* gnac, ambassadeur du roi de France Louis XL

Cependant le marquis de Villena, vaincu par la fortune, avait quitté la cour et gagné le fond de la Yieiile^^astille avec les méconiens, pour tenter les chances d'une guerre civile. Don Beltran de la Cueva, monté au comble de la faveur, se trouvait armé de tous les pouvoirs qu'avait possédés le marquis. Par une bizarrerie du sort, don Diègue Pacheco, après avoir reconnu l'innocence de dona Inesilla, était devenu l'ami de son ancien rival. En prenant le titre

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de premier ministre du royaume, don Bcltran avait fait nommera sa place de grand-maitre de la maison du roi, son partisan déclare, André de Cabrera, qui plas tard poursuivit et obtint, comme ses prcdéces* seurs, les dangereux triomphes du favoritisme. En outre il fit investir son frère, don Guttière de la Gueva, de Févêché de Palencia, laissé vacant par la mort de don Pèdre de Gastille.

Le despotisme du comte de Ledesma ne contribua pas moins à lui créer des ennemis, que la haine et l'envie qu'excitait une fortune si rapide et sortio d'une source aussi impure. On parlait secrètement, parmi le peuple comme chez les grands, et jusque dans les antichambres royales, des assiduités du favori auprès de la reine, et de Timpassible silence du roi, qui semblait, lui tout seul dans son royanmci ignorer des faits que personne ne pouvait mettre en doute.

Tout entier à la joie d'avoir un héritier de son nom, et de réduire à néant les bruits injurieux pour sa personne qui avaient suivi la célébration de ses deux mariages, le roi don Henri triomphait de sa paternité, comme il ne l'aurait pas fait peut-être d'une victoire qui eût chassé les Maures des royaumes espagnols. Le comte de Ledesma était toujours son plus intime conseiller, et il ne négligeait aucune occasion de lui témoigner son amitié, qu'un aurait prise pour l'acquit d'une dette de sa reconnaissance.

Le règne du favori n'avait été obscurci encore que par un seul nuage, qui heureusement s'était dissipé sans laisser éclater la tempête enfermée dans ses

iancs. C'était pendant la grossesse de la reine. Don BcKran venait de passer une partie de la nuit dans le cabinet de travail du roi. Gomme il s'en retournait à son palais et que les deux serviteurs qui portaient les flambeaux devant lui s'étaient quelque peu écartés de sa personne, un homme, au détour d'une petite rue sinueuse, vint se heurter contre lui, et dans l'obscurité s'échappa de toute la vitesse de ses jambes. Don Bcltran , étourdi de la violence du choc, porta la main sous son manteau et l'en retira pleine de sang.

— Je suis blessé 1 s'écria-l-il.

Ses gens accoururent. Il fut transporté chez lui.Lcs chirurgiens constatèrent à quelques pouces au-dessous du cœur une blessure peu profonde, faite par la lame d'un poignard. Un porttait de femme suspendu à une chaîne d'or ^ous son pourpoint avait amorti le coup. La nouvelle de cet accident causa de violentes crises de nerfs à la reine, et lé roi, dans son inquiétude pour l'héritier que dona Juana portait dans son sein, voulut se charger lui-même de faire chercher et punir le meurtrier. Pourtant le coupable ne fut ni trouvé ni puni. Mais les menaces de don Ilenri avaient sans doute effrayé les ennemis du comte, car depuis ce jour, aucune tentative ne s'était renouvelée contre lui. Enivré de sa fortune et confiant en elle, don Beltran se reposait avec assurance sur son habileté, à laquelle i4 croyait, comme tous les ministres médiocres, et sur l'aveuglement du roi, qu'il supposait peut^tre plus complet qu'il ne l'était réellement.

Le frère de la reine, don Sanchc de Portugal, était

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