DU BOI D* ESPAGNE
on autre maître. —■ Christoval ! balbutia le comte de Lcdesma , je veux te donner plus d*or aujourd'hui que n'en posséda jamais celui à qui lu as vendu ma tête y si tu me laisses libre. — J'ai voyagé sur mer, répondit le chirurgien, et je sais la valeur des vœux que font les marins dans la tempête. — Misérable ! cria don Diègue, tue-nous donc et ne nous insulte pas par tes. railleries. — J'en ai pourtant long à vous dire avant d'en venir là , mes maîtres. Mais je serai bref si je le puis. Comte de Ledesmal grand-mailrc de Saint-Jacques I duc d'Âlburquerquel je dois to dire la vérité puisque tu la veux savoir. Ce n'est^pas pour le plaisir d'un autre que je t'ai attaqué ce soir à ta sortie du palais , que je t'ai garrotté comme te voici, que je t'ai traîné dans celte chambre, dont tu ne sortiras plus. J'avais à me venger de loi. Ohl c'est une sainte vengeance que celle-là l Elle me fut transmise par mon père et par ma mère, que ton père et tes deux oncles ont indignement massacrés sur les terres de Grenade, il y a de cela cinquante ans. Je ne suis pas un chrétien, moi. Quoique j'en porte l'habit, j'ai l'àme d'un Arabe. On a baptisé mon corps, non pas mon âme, qui palpite et saigne au seul récit de vos cruautés.
Don Beltran voulut répliquer.
~ Tais-toi 1 interrompit Christoval, si tu veux savoir pourquoi lu vas mourir. Tu parlais tout à l'heure de reconnaissance, de souvenir des bienfaits reçus. Notre coutume , à nous, c'est de prendre pour nous les délies de nos pères, dettes d'argent, dettes de sang» n'importe. Si un infâme arrache un œil à
lâi UN FAVOBI
mon père, j'arrache un œil au mutilateur; un pied pour un pied, un bras pour un bras, une tète pour une tète I Je t'ai flatté pour mieux te saisir; j*ai captivé ta conflance pour mieux te tromper. Aujourd'hui c'est ma victoire. Sang pour sang! duc d'Alfouquerquel c'est la loi du (alion !
-& Blasphémateur infidèle! s'écria don Diègoe, crois-tu nous faire trembler par tes menaces? Vengetoi donc, et que tout soit dit. Moi aussi j'ai combattu les Maures de Grenade. Moi aussi j'ai trempé mon épée dans le sang des tiens. Il y a trois ans, j'étais au sac de la ville arabe de Mena I
Les yeux deChristoval semblèrent jeter des flammes quand don Diègue eut prononcé ces mots. Un cri rauque et mal étouffé sortit de sa poitrine. U se précipita sur le fils du marquis de Viliena , et le saisissant par les cordes qui l'attachaient , il leva sur lui un poignard. Ce brusque mouvement acheva de déchirer le pourpoint de velours du jeune homme et brisa une chahie d'or d'un admirable travail qui pendait à son cou et qui s'en alla rouler sur le parquet. Ghristoval làdia sa proie pour ramasser la chaîne, et tout à coup sa main trembla, ses yeux se mouillèrent de larmes , il demeura immobile à sa place et copiime fasciné par quelque mystérieuse puissance.
— Don Diègue! balbutia-t-il enfin d'une voix émue, comment cette chaîne se trouve-t-elle en votre possession? — Je l'ai reçue de l'alcaïde arabe de Mena, à qui j'ai sauvé la vie. — Soyez libre! soupira don Ghristoval; Dieu m'ordonne de respecter la foi dû
DC ROI d'bspagnv. lâS
serment que j'ai faitcomme tous ceux de ma famille. Don Diègue I j'acquitte en ce moment envers vous la dette de mon frère que vous avez épargné sur les ruinés de Mena. — Se peut>i1 1 s'écria don Beltran, à qui Fespéranee avait rendu la parole. — Si tu te piques d'être généreux , comme tu t'en es vanté, reprit don Diègue, délivre aussi ce gentilhomme. — Impossible! j'ai mon talion à prendre sur lui. Mais je te dois la liberté, don Diègue. Ne crains rien. Tu es sacré pour moi.
Chrîstoval enlr'ouvrit la porte et parla bas à deux de ses gens... Ils attachèrent de nouveau un bâillon sur la bouche de Pacheco, qui fut emporté dans leurs bras.
Le chirurgien courut ensuite vers le comte de Ledesma, qui demandait grâce d'une voix lamentable.
— Pour toi, point de grâce î lui dk-il. Tu es doublement condamné. Si je t'épargnais, demain le roi me demanderait ma léte pour prix de la tienne. -^ Tu te trompes , Cbristoval , balbutia le malheureux favori. Le roi te saura gré de lui avoir conservé un ami.
Cbristoval haussa les épaules.
— Ton ami I le roi de Caslille , ton »mi } dit-il en riant d*un rire sardonique. Pauvre insensé qui n'as pas compris dans quelle hideuse intrigue tu te trou^ vais enveloppé ! Tu ne sais donc pas que le roi...
Il s'arrêta brusquement comme s'il craignait d'en trop dire.
— Ce secret! oh! dis-moi ce secret, puisque je
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dois mourir, s'écria Beltran avec angoisses. — Tu ne le sauras pasi dil le chirurgien d'un ton solennel. Ces sombres mystères , ces calculs de la politique da roi qui renferment le sort d*une dynastie tout ealière,-ne sont pas faits pour des oreilles comme les tiennes. On ne doit pas même les confier à ceux que l'on va tuer.
— Grâce I grâce 1 ô mon Dieu 1 répétait le comte de Ledesma.
Sans l'écouter davantage, Ghristoval le traîna sur le parquet jusqu'à une petite chambre dont la porte se referma sur eux. La victime poussa d*horribles cris qui s'affaiblirent peu à peu et qui s'éteignirent enfin comme le son mourant d'un orgue. Puis Ghristoval, pâle et agité, rentra dans la salle qu'il venait de quitter.
— Mon père! tu es vengé I dit-il en jetant par terre un scalpel taché de sang.
Le roi de Gastille entra bientôt dans la chambre où Ghristoval l'attendait. Le chirurgien prit un flambeau et ouvrit le cabinet où le corps du favori mort nageait dans des flots de sang.
Don Henri le considéra quelques instans en silence; puis, jetant les yeux sur une horloge Rxée au mur : Trois heures du malin! dit-il; déjà si tard ! Il faut que je retourne bien vite au palais , car ma petite Juana, l'espoir de ma race, paraissait hier un peu souffrante.