‹ Robert Macaire en OrientChapitre 9 sur 12 · LES SARRASINS DAKS LE LANGUEDOC · texte numérisé non relu

LES SARRASINS DAKS LE LANGUEDOC

Un cavalier arabe , suivi de quatre esclaves noirs montés sur des haquenées andalouses, venait de quitter la ville de Narbonue où commandait le gouverneur musulman Youssouf, au nom du ouali d'Espagne Abd- Errahman-ben Âbd-Âllah-el-Gaféki. On était alors en Fannee de grâce 751. Quinze ans s'étaient écoulés depuis que les conquérans africains de la Péninsule hispanique, sous la conduite de Moussah-ben-Nos-

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saïrm, lieutenant du Khalife Âbd-el-Mélek (1), avaient commencé leurs irruptions dans la Gaute méridionale. Toute l'ancienne province romaine appelée la Scptimanie , c'est-à-dire cette partie du Languedoc comprise entre les Pyrénées et les territoires d* Arles et d'Alby, était occupée par leurs soldats et payait le tribut aux Rhalifi'S de Damas. Ces terres n'avaient pas été enlevées par les Arabes aux rois de la race de Âlérovée, mais au duc d'Aquitaine qui régnait de fait sur un tiers des contrées franques, puisqu'il avait pour limites, au Nord et à l'Est, le cours de la Loire, Lyon et la Provence. .

Le duc, toutefois, appelé par la position géographique de ses États à se constituer le premier champion de la fui chrétienne, n'avait pas laissé les musulmans s'établir si près de lui sans leur faire une rude guerre, mais un danger non moins grand le menaçait à TËst. C'étaient les bandes germaniques de Charles, fils de Pépin de Herstal , son limitrophe , véritable souverain absolu de la Neustrie et de l'Austrasie, et qui cachait encore sous le titre de maire du palais, ses projets de fonder une dynastie de son nom sur les ruines des descendans abâtardis de Clovis. Pressé entre deux ennemis également redoutables conAme dans une tenaille qui devait tôt ou tard l'écraser, Eudes, duc d'Aquitaine, après avoir lutté long-temps

(1) Le mot abd, qui précède beaucoup de noms arabes, signifie esclave; ainsi abd-AUaft (esclave de Dieu), Abdel-IMélek (esclave du Seigneur), Abd-Errahman (esclave du Dieu clément).

el avec éclat, Hrhercbait par des traités de paix et des «négocia lions, à éloigner de lui ce double péril.

La haine religieuse ne suffisait pas alors, comme on le croit généralemeat , pour soulever contre les musulmans les populations chrétiennes. La conduite noMe et généreuse des Arabes en Espagne, leur bravoure chevaleresque, le génie brillant de leur imagination, la justice de leur gouvernement, tous ces avantages devaient faire, au contraire, désirer leur domination par les peuples de la Gaule, soumis la plupart à un règne barbare et despotique.

Les musulmans, en effet, fîdèles aux enseignemens de leur prophète, n'avaient de colère que pour leurs ennemis armés. Les vaincus et les soumis devenaient leurs protégés. Les habitans d'une ville prise d'assaut pouvaient sauver leur vie en quittant le pays et en abandonnant leurs biens. Ceux qui voulaient y rester conservaient la propriété de leurs terres et de leurs maisons. L'exercice libre de la religion chrétienne était garanti. Les lois anciennes du pays conquis étaient maintenues, et les citoyens choisissaient eux-mêmes les magistrats qui devaient les appliquer. L'impôt était fixe et variait seulement du cinquième au dixième du revenu des terres. Qu'il y avait loin de là aux exactions des Francs 1 aussi les Gaulois du Midi réservaient-ils avec raison pour ces derniers le nom de barbares.

Le cavalier arabe qui venait de quitter la ville de Narbonne, et qui semblait se diriger à l'Ouest vers les Pyrénées, ne se croyait donc pas en péril au milieu des pa^s chrétiens qu'il avait à traverser ; el si quatre

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eslaves noirs l'escortaieot, c'était plutôt pour le sertvice de sa personne que pour sa défense. Il avait à peine franchi deux portées de flèche au-delà des murs de Narbonne, lorsqu'au détour d'un petit bois une femme se présenta sur sou passage et le conjura, au nom du Dieu tout puissant, de s'arrêter et d'écouter ce qu'elle lui voulait dire.

L'Arabe arrêta son cheval et de la main il fît signe à la femme qu'elle pouvait parler. Cette femme était vêtue à la façon des mauresques d'Espagne. Une longue pièce de toile bariolée de couleurs vives, lui entourait la tête et masquait presque entièrement son visage.

— On t'appelle Ghédi-ben-Zian, dit au cavalier la mauresque voilée , et tu as été envoyé de Gordoue dans la grande terre (1), il y a de cela deux lunes, par le ouali d'Espagne Abd-Errhaman-ben-Âbdallàh, que Dieu conserve I ~ Cela est vrai, répondit le cavalier, mais où en veux-tu venir? car je te préviens que je suis pressé de continuer ma route. — Tu as tort d'aller. il Al-Bâb (i2),si tu désires rencontrer Otbman-ben-Abpu-Nessâ, reprit la femme. — Pourquoi? — Parce qu'au lieu d'observer lesinfîdèles du haut de ces rochers où l'a placé le lieutenant du Khalife, et de choisir le moment favorable pour leur livrer bataille, Othman est à la cour du duc d'Aquitaine, occupé à trahir la cause de notre saint pro-

(1) Nom que les Arabes donnaient à la Gaule.

(3) Al'Bdb [la porte)* Les Arabes appelaient ainsi une ville dans les t^yrénées sur les ruines de laquelle on croit que Poycerda fut depuis bâtie.

pbète ci à'courliser une fille chrétienne du nom de Lampcgie.

L'Arabe fronça le sourcil et parut réfléchir quelques instans, puis il reprit: Sais-tu bien, femme, que tu portes là contre un homme puissant et respecté une accusation qui peut faire tomber ta tête ou la sienne? Tu ne connais donc pas les peines que le saint livre prononce contre le faux témoignage? — Continue ta route pour Al-Bâb, Ghédiben-Zian , répliqua la femme en s'écartant de quelques pas, et tu sauras qui de nous avait tort, ou moi de dire ce que je sais, ou toi de nier ce que tu ignores.

Ghédi rappela la mauresque.

— Consens-tu, lui demanda-t-il, à m'accompagner à Toulouse, et te résignes-tu, si tu me trompes, au châtiment que tu auras mérité? — Fais-moi donner ua cheval, Ghédi-ben-Zian, répondit la femme, et je consens à tout.

Les esclaves du chef arabe offrirent à la mauresque Fun des chevaux de main qu'ils conduisaient, et bientôt changeant sa roule de TOuest au Nord, la petite troupe s'achemina dans la direction de Toulouse.

La ville de Toulouse, vers laquelle Ghédi-ben- Zian se dirigeait en compagnie de la femme mauresque, était la résidence habituelle d'Eudes, duc d'Aquitaine. Ce leude habile avait réussi, au milieu des guerres et des séditions incessantes auxquelles les royaumes francs s'étaient trouvés livrés sous la faible domination des derniersr rois de Neuslrie et d'Austrasie, à se tailler, à lui aussi, un royaume dans la succession des Mérovingiens, ouverte, comme on sait, du vivant de ces lâches et imbécilles mooar-

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ques. Prévoyant de loin Tusurpation de la famille carlovingienne, il s'était créé une généalogie de laquelle il comptait plus tard appuyer ses prétentions. Il avait réussi à découvrir qu'au commencement du siècle précédent un certain Amandus, son bisaïeul, descendu des Pyrénées en Aquitaine avec une armée de Basques, s'était allié à Gharibert, frère de Dagobert, en lui donnant sa fille. C'en était assez pour établir la légitimité de ses droits lorsqu'il ne resterait plus d'enfans mâles du sang de Clovis. Le duc Eudes avait mainte fois guerroyé contre le maire du palais d'Âustrasie, Charles, fils de Pépin d'Herstal, et il avait notamment aidé Raginfred, en 719, à combattre ce Charles, surnommé depuis le Martel, au nom du prétendu Chilpéric II, moine improvisé par eux roi de Neustrie et de Bourgogne, après qu'ils lui eurent laissé croître la barbe et les cheveux. Mais Charles Martel avait battu les armées austrasiennes et aquitaines, et ce fantôme de souverain livré au vainqueur, au lieu de porter sa tête aux bourreaux , s'était trouvé possesseur nominal d'un royaume de plus.

Ainsi que l'avait dit la femme voilée à l'arabe Ghédi-ben-Zian, Othman était, en eiïet, venu visiter le duc d'Aquitaine dans son château de Toulouse. Une trêve conclue entre le duc et le gouverneur de la frontière arabe lui permettait de se mêler ainsi sans péril aux ennemis de sa race. Pour qu'un guerrier aussi renommé et aussi intelligent que l'clail Othman-ben-Abou-Nessâ eût enfreint les ordres da uuali d'Espagne au point d'accorder une trêve et de se lier d'amitié à ceux qu'il aurait dû combattre et

soumeUrc h Taulorilé du khalife, il fallait qu*il fût dominé par quelque inlérèt bien puissant. Othman, émerveillé des récits qu'il entendait faire de la beauté de Lampcgie, fille du duc, arail voulu la voir, et la satisfaction de son désir avait en un instant décidé de son sort et de sa vie. L*arabe Othman aimait Lampé^e de toute Tardeur de son àme africaine. Sa plus mortelle inquiétude n'était pas de penser aux résultats funestes que pouvait avoir cette passion, impie aux yeux de ses frères; mais il tremblait à la seule idée que le cœur de Lampégie put dédaigner son amour.

Quoiqu'il n'en laissât ricu paraître au dehors, cet amour du chef arabe pour sa fille souriait trop au duc d'Aquitaine^ pour qu'il tentât de le rebuter. Dans ses entretiens avec Othman, il s'étudiait au contraire à exciter ses désirs ci à ranimer son espoir parfois découragé.

Othman ii*é(a4l pas le seul hôte du château de Toulouse. L'un des fils d'Eudes, nommé Atton, envoyé par son père de l'autre côté de la Loire pour discuter les bases d'un traité de paix, avait ramené avec lui de Cologne, capitale nouvelle des Austrasiens, Garlonian, fils puiné de Charles-Martel, auquel il espérait faire épouser sa sœur.

La mère de Lampégie et d'Alton, Walchise, femme du duc Eudes, désirait plus vivement encore réconcilier par cette union son époux avec la famille de •Charles, car elle était elle-même alliée par le sang aux Garlovingiens d'Austrasie. Hunald, le fils aine da duc d'Aquitaine, partageait les répugnances de

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son père, et il ne dissimulait pas sa haine profonde pour des ennemis plus- dangereux et plus implacables à ses yeux que ne pouvaient jamais Têtre les Sarrasins. Aussi Othman trouvait-il un défenseur et un soutien puissant dans Hunald, jeune et brave comme lui, et enthousiaste du noble caractère et du bouillant courage de ces chevaleresques ennemis qui avaient conquis en si peu d'années le fortuné pays des Goths.

Un soir, comme le soleil disparaissait sous Thorîzon et que les hautes fenêtres du château de Toulouse se coloraient de ses reflets pourprés, Othman, fidèle aux lois de son prophète, venait de quitter, pour aller dire ses prières, la salle où la famille du duc était rassemblée; Alton se prit à dire à son père :

Cet infidèle que par égard pour toi nous traitons en ami et en frère, ne doit-il pas bienlôt quitter ta cour? — Apprends, mon fils, répondit le duc, que rhôte qui s'est assis à ma table est chez moi aussi bien venu que toi-même. Malheur à qui insulterait Thôleque Dieu lui envoie! — Tant qu'il sera sous ton toit, mon père, je le respecterai, mais il me tarde que, retournant dans sa montagne, Othman rompe bientôt la trêve qui nous empêche de combattre les ennemis de la foi chrétienne. Souviens-toi, mon père, que c'est contre eux que tu as signalé ton courage; souviens-toi des maux qu'ils ont causés à l'Aquitaine, et que leur ville de Narbonne, où s'étale insolemment le lieutenant du khalife de Damas, te fut arrachée par eux, et que ta fille Théodora, notre sœur, y fut mutilée et vendue en esclave par ces bar-

bares.— Hélas I que rappelles-tu là, mon fils, soupir«i la duchesse d'Aquitaine. J'entends encore les cris de douleur de ma pauvre fille que je ne pouvais secourir. Elle avait alors huit ans à peine! Un émir de Syrie, dans lé pillage de la ville, la saisit et la marqua sur répaule avec le sceau brûlant de son khalife, après ravoir enlevée à un kaïd maure qui la voulait compter dans sa part de butin. Et toi, Lampégie, continua la duchesse en pressant dans ses bras son autre fille assise auprès d'elle , et qui , triste et rêveuse, laissait tomber sa belle tète sur le sein de sa mère; et toi, Lampégie, trop jeune alors pour que tu puisses te souvenir de cet exécrable jour, lu faillis devenir aussi la victime des mécréans arabes. Dieu suit béni, puisqu'il voulut te conserver à notre amour! — Et tu peux demander, après cela, mon père, poursuivit Atton, et tu peux demander pourquoi je seiis la haine bouillonner dans toutes les veines de mon corps à l'aspect de ces infidèles qui t'ont privé de ton enfant, nous de notre sœur! — Olhman n'était pas au siège de Narbonne, interrompit Hunald, lu ne peux donc, mon frère, le charger d'un crime dont il est innocent. Mais, parle avec franchise, ce n'est pas l'infidèle que tu hais dans Othman, c'est le guerrier renommé dont tu envies le courage et la gloire, c'est le nouvel allié de notre père, dont l'amitié nous permettra bientôt de disposer de toutes les forces de l'Aquitaine pour défendre le passage de la Loire contre Charles d'Austrasie , et contre ses fils Pépin et Cnrloman, dont tu acceptes d'avance l'odieuse protection, sans songer que nous la paierons au prix de

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nos dépouilles. Je regreltc, Âtton, que ton ami l'Austrasîen Carloman ne soit pas ici à tes côtés pour entendre le vœu que je fais, si la volonté de Dieu est que je succède un jour à mon père, de continuer son œuvre et de ne pas déposer Tépée que je n*aie établi sur la Loire une barrière de mort entre TÂqùitaine et les envahisseurs austrasiens. — Dévoile donc toute la pensée, mon frère, répondit Atton qui cherchait Yaincment à dissimuler sa colère, et avoue hautement devant ma mère et devant notre père le duc, que tu ne désespères pas de rompre Talliance par nous pro* jetée, en refusant au fils de Charles d'Austrasie la main de Lampcgie notre sœur, que tu voudrais, dans ton zèle impie, donner à l'Arabe Othman, ton protégé.

I^a duchesse d'Aquitaine poussa un cri d'horreur. Lampcgie tressaillit et devint plus pâle que le voile de lin sous lequel elle s'efforçait de celer sa vive énlotion. Le visage du duc demeurait impénétrable comme un livre fermé.

— Oui, reprit Atton en jetant un regard dédaigneux sur son frère, tel est l'espoir d'Hunald, et, s'il a souci de la vérité , il ne me démentira pas. Ainsi, ma mère, va prier dans les églises, jeûne, fais pénitence, érige des basiliques pour attirer sur nous les grâces du Ciel ; voilà que ton fils Hunald veut livrer ta fille à un ennemi de Dieu, à un blasphémateur de notre seigneur Jésus , mort sur la croix pour nous racheter de la damnation ! Cest pour la voir enlevée par un infidèle et renfermée dans les harems andaious, que tu as élevé cet ange que les pauvres bénis<

sent et que jalousent les plus belles des femmes. ma sœur! brise donc la croix qui décore ton oratoire; arrache de ton cou la sainte relique que ta mère y suspendit; mets un voile sur ta figure I oublie la langue harmonieuse de nos contrées pour prononcer des noms barbares! Quitte ce palais chrétien où tu reviendnis quelque jour escortée de cavaliers africains qui feront de nos cadavres un marchepied à leur nouvelle souveraine I — Âtton, mon frère! s'écria Lampégie toute tremblante, celui que lu traites de barbare et d'impie n'insulterait pas une femme sans défense comme tu le fais à cette heure ! Si la gloire d'Othman te fait envie, Atton, ne le calomnie pas, mais tâche de lui ressembler !

Cette scène fut interrompue par le majordome du palais, qui vint réclamer de son maître l'hospitalité pour un chef arabe et pour les gens de sa suite. Les esclaves du duc allumèrent les lampes, et Ghcdi-ben- Zian fut introduit dans la salle, accompagné d'une femme arabe voilée, selon l'usage de son pays.

— Sois le bien-venu, lui dit le duc en l'invitant à s'asseoir auprès de lui. Tu viens de Narbonne, sans doute? — Oui, seigneur duc, et je retourne à Cordoue.Mais je n'ai pas voulu quitter le pays des Francs sans venir saluer le roi des Aquitains, dont la renommée a depuis long-temps franchi les montagnes qui nous séparent.

Othman rentrait en ce moment dans la salle.

— Voici un de tes frères, dit le duc à son nouvel hôte. On le nomme Othman-ben-Abou-Nessà. Tu vois qu'il ne tient pas à moi que la paix ne s'établisse en-

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tre ton khalife et nous, puisque le duc des Aquitains et deux émirs du divan de Cordoue peuvent dormir en toute sécurité sous le même abri. — La renommée d*Othman-ben>Abou-Nessâ est aussi éclatante que le soleil, répliqua l'Arabe ; et je serais bien mal instruit de rhistoire de ma race, si j'ignorais qu'il fut l'un des plus fermes soutiens de notre empire en Espagne. Quant à moi, seigneur duc , je ne suis qu'un obscur guerrier à qui la volonté de bien faire a tenu lieu de mérite jusqu'à présent. Par ordre du ouali de Narbonne j'accompagne jusqu'en Andalousie la femme que tu vois et les quatre esclaves noirs chargés de la servir. Mon renom est trop mince et mon humilité trop grande pour que j'accepte un compli* ment qui ne m'est pas dû.

Bientôt les domestiques annoncèrent que le souper était servi, et le duc d'Aquitaine invita ses hôtes h le suivre dans une autre salle du palais, où ils s'attablèrent. Le duc tenait le haut bout de la table; ses hôtes et sa famille venaient après. Atton s'assit auprès de l'Austrasien Carloman, Lampégie était placée entre Othman et le fils de Charles-Martel.

Après que les coupes furent vidées, et comme le repas lirait à sa 6n , Carloman , questionné sur les événemens qui avaient agité les pays soumis à son père, et dont le récit n'était que vaguement parvenu aux oreilles des Arabes d'Espagne et même des Aquitains, conta les exploits de Charles, et essaya de séduire l'esprit de la sœur d'Alton et d'Hunald en faisant le tableau des guerres entreprises contre les tribus idolâtres de l'Allemagne, tableau effroyable,

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rempli de massacres, de sacs de villes, d'incendies et de désastres, où la gloire est toujours représentée ie front couvert de nuages et les pieds dans le sang.

Othman, à son tour, raconta l'invasion deTEspa^ gne par les guerriers venus du Magreb et raconta les trois journées de Guadalète, où le roi des Golhs, Ro* drigue, perdit à la fois la couronne et la vie. Il peignît rétonnement et la joie des soldats arabes à l'aspect de cette Andalousie où les pieds de leurs chevaux, encore poudreux de leurs courses dans le Sahara, s'essuyaient en marchant sur des bouquets de fleurs et sur les gazons verts dont le sol était partout jonché; car l'Espagne, disent les poètes arabes, c'est la Syrie pour la transparence du ciel, c'est l'Yémen pour la fertilité du sol, c'est l'Inde pour ses parfums, c'est le Gataï pour ses mines précieuses, c'est TÂden pour ses beaux rivages et pour ses ports.

Lampégie, en écoutant les récits d'Othman, ne pouvait s'empêcher de comparer ces deux gloires si diverses du Nord et de l'Orient ; celle-ci, brillante de poésie et d'enthousiasme, apportant aux vaincus une vie douce et commode sous une domination juste et loyale; celle-là, hérissée de tyrannie^ barbares, sombre et mystérieuse comme la cotte de mailles dont elle couvrait le corps de ses soldats. Olhman et Carloman représentaient bien à ses yeux ces deux peuples si différens entre lesquels le duc son père était appelé à se choisir un allié Quelque effort que tentât la jeune fille pour dissimuler sa pensée secrète, Alton ne devinait que trop combien Lampégie était éloignée de se prêter à ses desseins. Parfois même, croyant

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surprendre an rogani cTinleliigencc entre le chef arabe et sa sœur, ii sentait tout son corps frissonner à la seule idée d*une union qui n'offensait pas moins sa religion que ses intérêts.

Quand l'heure avancée de la nuit eut chassé de la salle du festin les hôtes du duc Eudes, chacun d'eux se retira dans Tappartement qui lui avait été désigne par le majordome, et bientôt le silence plana sur le palais ducal de Toulouse.

Ghédi-ben-Zian, prosterné sur son tapis de prière, venait d'achever son uanui* , selon la prescription religieuse du Koran, lorsqu'un de ses esclaves noirs se glissa doucement dans sa chambre et l'avertit à voii liasse qu'il était attendu dans le jardin par Li . femme qu'ils avaient amenée de Narbonne. La mystérieuse mauresque n'avait point paru à la table du duc, parce qqe la loi musulmane défend aux femmes de se mêler aux réunions des hommes. Ghcdi-ben- Zian s'enveloppa de la tête aux pieds dans les plis de son machla, manteau syrien tissu de poil de chameau» aûn que la richesse de ses armes et de ses habits brodés d'or ne le trahit pas, et il descendit dans les jardins du palais. La voyageuse , sans lui dire une parole, le saisit par un pan de son manteau et .le conduisit vers un massif d'amandiers dont les fleurs d'argent étincelaient à la lueur des étoiles.

— Que me veux-tu? dit l'Arabe, dès qu'ils eurent pénétré sous le vert abri des amandiers. — As-tu donc oublié pourquoi tu es venu à Toulouse? demanda la femme. — Non. Tu m'as promis de me donner des preuves de la trahison d'Othman« — Regarde

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devant toi, reprit la mauresque, et dis -moi, qa'apercois-tu? — Rien, si ce n'est le château du duc que la lune blanchit de ses rayons. — Au bas du château, là-bas, à (a droite, derrière ce massif de figuiers dont le vent fait onduler les feuilles, ne distingues-tu pas une fenêtre ouverte, Ghédi-ben-Zian? — En effet. La chaleur du jour a été si grande qu*il n'y a rien là dont nous devions nous étonner. — Aussi, poursuivit la femme, peux-tu remarquer à cette fenêtre la belle Lampégie qui se penche sur son balcon comme un tendre lis sur le bord d'une corbeille. Le lis coupé sur sa tige cherche la terre dont il fut violemment séparé; la jeune fille cherche son amant. — Quel est cet amant? — Tu le demandes, Ghédiben-Zian? Va, tu es habile à dompter un cheval, à fendre un turban d'un seul coup de ton épée forgée à Damas, à briser une lance sur une cuirasse d'acier, à réciter les versets du Koran aussi bien qu'un hadji; nul mieux que toi ne compose une ghazelle en vers harmonieux et souples comme des feuilles de palmier; tu es brave , tu es fort, tu es poète, tu es généreux et grand ; mais tu n'as pas dans l'âme cet instinct de jalousie qui nous fait connaître, à nous autres femmes , les trahisons d'un homme qui nous dédaigne. Regarde mieux, Ghédi-ben-Zian, perco l'ombre avec ton regard, et tu apercevras sous le balcon de Lampégie, à travers les branches des figuiers qui avoisinent le palais du duc d'Aquitaine, Othmanben-Abou-Nessà qui jure à la chrétienne de l'épouser et de protéger son père contre les armes du khalife lui-même. — Se peut-il? murmura le chef arabe. —

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Si (u en doutes encore, répondit la femme, siils-moi. Tu jugeras après.

Comme un serpent qui rampe sous l'herbe, la mauresque se baissa et se traîna doucement sur la mousse qui tapissait les jardins, écartant de ses niains les branches des arbres et veillant à ce que son compagnon ne perdit point la trace de ses pas. Quand ils furent à portée de la voir, ils s'arrêtèrent et se blottirent de leur mieux dans le plus épais du taillis.

C'était bien Othman , en effet , qui , couché sur un banc de gazon, s'entretenait avec la belle Lampégie, debout à sa fenêtre et penchée sur lui pour l'entendre parler.

— Je te le répète , disait Othman , un mot de ta boqche, et tous les obstacles tombent. Malgré la croyance qui nous sépare, ne sommes-nous pas unis par le cœur? Ainsi le ouali d'Espagne Abd-el-Haziz épousa dans Sé^iUe la veuve du roi Rodrigue. — Abd-el-Haziz, soupira Lampégie, ne fut-il pas, à cause de ce mariage, assassiné. dans soa palais de Cordoue pendant qu'il récitait sa prière? — Je sern plus heureux que lui , répondit Othman; ne crains rien pour moi , mon trésor bien aimé. Ton sage père a juré de ne point contrarier ton choix, quel qu'il pût être^ et tu sais qu'il n'ignore pas noire amour. Demain , sans plus tarder, prononce- toi donc en ma faveur. Que ce barbare du Nord , amené de l'Austrasie par ton frère Alton , retourne auprès des siens. Ne redoute rien de lui , car je serai là pour te défendre. — Hélas I murmura Lampégie, qui me répond que ton khalife ne proscrira pas tes jours, comme

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Ouali proscrivit ceux d'Abd-el-*Haziz? Qui m^assu* rera qu'en te donnant ma main je n'attire pas sur toi les vengeances des Arabes, tes frères? Il en est temps encore, Othman; songe à Tavenir que tu te prépares. Le souvenir d*Abd-el-Haziz m*a glacée d'effroi. — Ecoute, Lampégie, poursuivit Othman, je ne veux point te cacher les périls que notre union doit attirer sur ma tête; mais le péril n'est^il pas l'essence de notre vie , à nous , pauvres Africains? No sommes-nous pas nés sous la tente, entre un ciel qui brûle et des sables qui refusent de nous nourrir? Depuis que sous la conduite de Tarik et de Moussàh nous avons pris possession de ce délicieux pays d'Espagne, qu'arrosent des rivières sans nombre et que parfument des fleurs divines , s'est- il écoulé un seul jour sans que nous ayons manié la lance et l'épée jusqu'à la soumission des vaincus? Aujourd'hui que tout est pacifié dans les contrées des Goths, Lampégie , rinslinct guerrier se réveille parmi nos tribus tumultueuses, et c'est entre nous que la guerre va bientôt éclater. Les Arabes de Syrie et d'Egypte prétendent nous gouverner en maîtres, nous autres Maures d'Afrique, qui leur avons conquis l'Espagne. Peut-être leur ferons-nous voir qu'aussi bieu qu'eux nous avons l'âme haute et le bras fort.

— Veuille le Ciel protéger tes jours l dit Lampégie en croisant les mains. Quoiqu'il arrive, Othman,tu sais que je t'aime, et cela suffit. Adieu, il est temps que tu te retires, car on pourrait te surprendre. — Adieu, mon âmel répéta le Maure. Songe que de/main Garloman d'Auslrasie ou moi nous de-

ta LIS 8A1BAS1MS

vons qoiller pour toujours la cour de Ion père, î^a fenêtre se referma, et le guerrier maure, debout contre une colonne romaine , demeura quelque temps encore immobile à sa place, et plongé dans Textase de sa rêverie. Tout à coup , au milieu du calme solennel de cette belle nuit méridionale , une voix partie d'entre les massifs de fîguiers qui environnaient le château , cria au jeune chef musulman , dans le dialecte arabe de ses montagnes : Othman! (ais face aux traîtres \

Othman se retourna au même instant, Tépée à la main, et il vit fuir devant lui deux hommes vêtus de mailles de fer à la façon des guerriers du Nord. II comprit qu'il venait d'échapper à un guet^apens dirigé sans doute par Atton , le fils de son hôte. Dédaignant de tirer vengeance de cette lâche agression si communément pratiquée chez les barbares, et si méprisable aux yeux des chevaleresques dominateurs de l'Espagne , Othman ne pensait qu'à rendre grâces k celui qui venait de le sauver si à propos d'une mort certaine; mais il avait beau promener ses regards autour de lui , aucun être humain n'apparaissait dans la profonde solitude des jardins.

Gomme il se disposait à regagner Tescalier du château , un homme enveloppé dans un manteau syrien se présenta sur son passage.

DAMS LB LANiieBDOC. 14^

— ¥^ère, loi dit Othœan, c'est toi qaî m*as sauvé* Eecois l'expression de ma reconnaissance et dis-moi qui ttt es, afin qa!au besoin je m'acquitte envers t^« -^ Frère, répondit l'Arabe, la récompense que je (e denaande, c'est un prompt et sincère repentir da mme que tu médites. -- Je ne te comprends pas. -^ Dis plutôt, Othman, que tu ne veux pas me cohh. prendre. Je vais donc m'expliquer. Ta as agi contre les intérêts de la religion et contre ceux du khalife, en accordant une trêve aux inidèles. Sans ton amour impie pour la fille du duc d'Aquitaine^ nos soldats occuperaient en maitres ce palais que tu habites en humble vassal. Tu mets le comble à ta perversité si tu méprises nos lois saintes jusqu'à épouser la chré« tienne Lampégie, jusqu'à signer un pacte avec le eue son père. -^ Ah 1 s'écria le Maure en froissant la poignée de son épée, tu es donc un.traHre aussi, toi que je remerciais tout à l'heure de m'avoir préservé des embûches des traîtres I — Othman I je suis on fidèle serviteur do khalife, je suis un loyal admirateur de ton courage, et je prie Dieu qu'il veuille t'éelai-' rer, car tu suarches sur un abîme..

^-« Tu es on Syrien de Damas , reprit Othman, et moi un Maure de Magreb ; il est écrit là haut que nos deux races doivent quelque jour laver leurs of^ feBsesdans le sang. Si la reconnaissance n'enchainait mon bras, je commencerais la lutte à cette heure* Ghédi-ben-Zian , car sous les dehors de ta feinte ami* lié, je reconnais en toi un espion du divan deGorduue*

Tu as dit vrai, Othman, le ouali Abd-Errahman m'a choisi pour vérifier les bruits (|ai t'accusent de

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éésarter notre cause. Cest pour snrpraidre ton secret qoe je sois Tenu réclamer l'hospitalité du duc infidèle qai commande à cette partie de la grande terre. Je le connais à présent ce secret qui doit te perdre, et je retonme rapporter fidHement au divan de Gordone ce que j'ai appris, ainsi que mon devoir me l'ordonne.

Le Maure rugit comme on tigre et fit un bond eu arrière. Il se contint pourtant , et se rapprochant de Ghédi-ben-Zian : Ya-t-en! poursuivit-il ; va raconter au ouali d'Espagne tout ce que tu as vu; dis-loi que j'aime et que je veux épouser la fille du duc chrétien, comme Âbd-el-Haziz épousa Egilone, la veuve du roi Rodrigue , dussé^e périr à son exemple sous le couteau des assassins ; mais dis^ui aussi que je rendrai chèrement ma vie s'il me réduit à une défense désespérée.

— Est-ce ton dernier mot? demanda froidement Ghédi-ben-Zian.— Cest mon dernier mot, répondit le Maure. -*- Jusqu'à demain encore, reprit l'envoyé du gouverneur d'Espagne , j'attendrai qu'il plaise à Dieu de t'éclairer. Si tu persistes, tu ne me verrai qu'au milieu de mes cavaMers syriens le jour où , te forçant dans les montagnes^ comme un lion dans l'Atlas, je viendrai chercher ta tète pour l'attacher à l'arçon de ma selle. — Tu peux partir cette nuit même, et nous sommes quittes l'un envers l'autre^ murmura le Maure. Adieu , quelque part que je te retrouve , je jure de ne point te faire de quartier, pas plus que je n'en réclamerai de toi.

Aux premières clartés de l'aube, les noirs de

DANS LE LAMGVBDOC. 117

Hfaédi-ben-Zian, réunis dans l'une des cours du château, bouclaient les selles de leurs chevaux et remplissaient de vivres les sacoches de cuir destinées au voyage. Le guerrier damascaîn , prosterné vers le levant, disait sa prière et faisait dévotement les ablutions ordonnées par le prophète, lorsque la femme mauresque entra dans sa chambre. Couverte de ses voiles et les bras croisés sur la poitrine, elle attendit debout , et en silence , que le ûdèle Mosul* man eût terminé ses pratiques religîeu3es ; puis, loraqtt*il eut replié son tapis, elle baisa en 8*inclinant le bas de son manteau et dit : Tu vois maintenant si l'on peut se Ger à ma parole, le l'avais promis le secret d'Othman, je te l'ai livré. A eette heure te voici, grâce à moi , en état d'éclairer le divan de Gordoue sur cette grave affaire. Mais, en attendant que la vengeance du Ciel frappe le coupable , le laisseras-tB consommer son crime et rire de toi dans les bras de la chrétienne? — Puis-je m'y opposer? — Tu'peux disperser son bonheur comme le vent disperse le sa* ble, et après cela, tu partiras, Ghédi-ben-Zian. — > Quel moyen?— Ecoute. C'est aujourd'hui que la fille du duc d'Aquitaine, à qui son père laisse la liberté de se choisir un époux parmi les prétendans à sa main, a résolu de se déclarer pour Othman , car elle l'aime plus que sa vie, plus que le salut éternel que promettent aux infidèles les prêtres menteurs. — Je le sais. Après. Que prétends- tu faire? — Obtiens seulement que je sois présente à cette entrevue, et d'un mot je fois passer dans l'âme de la chrétienne toutes les tortures qui me brûlent; d'un mot je remplis de

LS8 SilBRASINS

larmes ces beaux yeux brillans de passions et d'espoir I Qu'elle souffre comme j'ai souffert et je serai payée de mes chagrins. — Qui donc es^lu? demanda Ghédi-ben-Zian en fixant ses regards étonnés sur la femme mauresque, ctont les prunelles noires semblaient flambloyer entre les plis disjoints de son voile. -* Tu l'apprendras en même temps que lui , répoii<dit-elle.

Ghédi-ben-Zian différa jusqu'au soir son départ da château de Toulouse* Le doc Eudes , ravi de trouver cette occasion de semer la discorde parmi les cheh arabes ses ennemis, donna le plus de solennité qu'il le put faire à la déclaration de sa flile. Ghédi et la ^mme qui l'accompagnait parurent donc dans la grande salle du château au milieu des principaux kudes aquitains, convoqués par le duc. Les deux frères de Lampégie, Hunald et Âtton, escortés de leurs amis et de leurs serviteurs les plus dévoués, «Tinrent soutenir les avantages des deux alliances proposées par eux. Le duc jura de nouveau qu'il maintiendrait le choix de sa fille, quel qu'il fût.

Lampégie , assise sous un dais de velours , à côté de son père, semblait plus belle encore sous la pourfnre et l'or qui la couvraient. Son visage était animé d'une expression de joie et de triomphe, et quand ses yeux s'arrêtaient sur Olhman, on y lisait sans peine la pensée qu'elle ne cachait pas. Lorsqu'enfin , pressée par le duc, Lampégie eut déclaré hautement qu'elle choisissait le guerrier maure pour son époux, lin long cri d'indignation se fit entendre parmi les partisans d'Atton et du fiancé austrasien ; mais les

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leudes qui secondaient les vues d'Hunald crièrent YÎvat i à leur tour, et le vieux duc, descendant les degrés de son trône, reçut dans ses bras son gendre, musulman. Lampégie , le front coloré d'une rougeur modeste, se levait pour agréer Thommage de son nouvel époux , quand la femme voilée se précipita au pied du trône , et réclamant de la main quelques instansde silence : Permets-moi, jeune fille, dit-elle, de joindre mes félicitations à celles de tes leudes. En cédant à Tamour que t'a inspiré Othman , lu n*as commis qu'une faute légère que d'autres avaient commise avant toi. Sois la bien-venue dans le harem du guerrier maure où tu vas r^ner en souveraine ; mais sache, ô jeune fiancée, qu'avant de le jurer sa foi , qu'avant de te donner sa main et de te promettre une vie de délices et de fidélité, Othman, selon la loi des Arabes et de notre prophète, m'avait déjà fait les mêmes sermens et accordé les mêmes droits. le suis sa légitime épouse comme tu vas le devenir, belle chrétienne. Je te cède la moitié de ce cœur qui long-temps m'appartint tout entier.

La fille du duc d'Aquitaine poussa un cri de déses^ poir et tomba dans les bras de sa mère. Atton s'élança pour secourir sa sœur, et montrant au duc sa fille pâle et mourante : Mon père, dit-il, c'est le Ciel luimême qui prend soin de rompre cet hymen impie.

Othman, sans se déconcerter, porta à ses lèvres la main glacée de Lampégie, et se tournant vers le duc: Seigneur, répondit-il, avant de me condamner tu attendras, j'espère, ma justification.

. Malgré tous les efibrts d'Alton pour rompre le ma-

)l>0 LES SAIinASlNS

riage projeté, Othman, en répudiant sa première femme selon la loi musulmane, rentra facilement en grâce auprès de Lampégie, qui, dans son désespoir, ne cherchait qu'un prétexte pour pardonner à celui qu'elle aimait. Le jour où les noces forent célébrées au palais ducal de Toulouse, Âtton et Garloman quittèrent la ville et se mirent en chemin pour le camp du maire d'Austrasie. La femme mauresque, accompagnée de Ghédi-ben-Zian et de ses quatre escia?es noirs, gagna les Pyrénées pour se rendre à Gordouo. Quelques jours plus tard Othman-ben-Aliou-Nessà, emmenant avec lai sa nouvelle épouse, rentrait dans Al-Bàb, petite capitale de son gouvernement.

Cependant le retour de Ghédi-ben-Zian à Cordoue allait faire éclater un terrible orage sur la télé d'Othman. Le gouverneur Abd-Errahman réunissait toutes ses forces pour l'aller punir de sa trahison, et du même coup il avait résolu d'attaquer le duc Eudes jusque dans sa ville de Toulouse. Othroan , qui ne croyait pas que sa Tenue fût si proche, s'occupait plus de son amour que du soin de sa défense; les dé** fliés inaccessibles de ses montagnes lui semblaient un rempart assez puissant contre le premier choc de l'armée arabe.

Un jour, que renfermé dans son harem il oubliait aux pieds de Lampégie les périls qui menaçaient son avenir, des cris de femme se ûrent entendre au dehors et un grand tumulte éclata dans l'enceinte du palais d'Al-Bâb. Lampégie tressaillit, et Othman saisit son épée comme s'il eût craint de voir déjà dans sa ville les soldats du gouvernement de Gordoue, Il

DANS LB LAMQOBDOC. V6i

se rassura pourtant, etentr'ouvrant les grilles de bois de la fenêtre, il jeta un coup-d'œil dans la cour du château, que ses gardes el ses officiers remplissaient. Le cadi de la ville parut bientôt avec ses kaouas, armés de fouets, conduisant une femme qu'ils attachèrent à un poteau pour lui faire subir la peine d^ quelque délit. Lampégie, sans la connaître, demanda grâce pour elle, et Othman, à sa prière, consentit à faire relâcher la coupable, pourvu toutefois qu'elle se repentit. Mais quel ne fut pas l'étonnement du gouverneur d'Al-Bâb lorsque, dans la victime de la justice du cadi, il reconnut cette même femme maur resque amenée par Ghédi-ben-Zian à Toulouse, dans^ le palais du duc d'Aquitaine, et qu'il avait répudiée. Aïcha (c'était son nom) s'était vue arracher son voile par les kaouas qui se préparaient à la dépouiller pour la battre. Quoique ses mains et ses pieds, attachés au poteau, ne lui permissent aucune liberté dans les mouveroens, elle tourna la tète vers la fenêtre grillée derrière laquelle se cachait Lampégie et jeta mille imprécations contre sa généreuse protectrice. Le cadi, jouissant de son triomphe, s'empressa d'expliquer au gouverneur son maitre, qu'arrivée depuis le matin dans la ville, celte femme, sans tenir compte des avertissemens réitérés qu'elle avait reçus, s'obstinait à maudire de la sorte. Tel était le motif de la correction qu'elle avait encourue. Gomme lampégie intercédait de nouveau en sa faveur : Tais-toi, s'écria d'une voix furieuse Aïcha, je ne veux pas de ta grâce. Que mon sang coule sous les yeux d'Othman. Dieif est juste. Bientôt peut-être nous changerons de rôltt et ce sera moi qui rirai de son désespoir.

1^:1 LES SABBAUKf

Sur an signe du cadi, les kaonas commencèrent à dépouiller leur yictime. Tout à coup on les vit reculer et chuchotter entre eux à voix basse.

— Qu'est-ce? demanda le juge musulman, impa* lient de terminer sa besogne. — - Par Mahomet* répondit Tun des exécuteurs, la chose est singulière. Yiens-y voir toi-même, seigneur cadi, le sceau du khalife, marqué très distinctement sur l'épaule de cette femme, ne la doit-il pas garantir de nos coops?

A ces mots, un cri aigu retentit derrière la jalousie entr'ou verte du harem , et se frayant un passage parmi la foule des gardes, Lampégie s'élança Ters le poteau où la prisonnière était attachée.

-*- Qu'elle soit libre! s'écriait -elle d'une Toix pleine d'émotion. Rompez ce3 liens! c'est masœor, vous dis-je! ma sœur Théodora, enlevée par un émir syrien dans le pillage de Narbonne , ainsi que m» mère Walchise me l'a vingt fois raconté. Dieu soit loué! j'ai retrouvé ma sœur» Othman ! grâce pour elle!

Selon le vœu de Lampégie, la Mauresque fut délivrée de ses liens et portée dans le harem, où les soins et les parures lui furent prodigués par la tendre amitié de sa sœur, qui essayait ainsi de lui faire oublier les peines qu'à son insu elle lui avait causées. Aïcha pourtant, toujours sombre et silencieuse, répondait à peine par quelques mots aux caresses empressées de Lampégie. Une visible préoccupation la dominait; parfois elle fronçait le sourcil et repoussait les avances de sa rivale ; parfois ses yeux se remplissaient de larmes, et elle soupirait en la regardant avec un air

DAKS IM LAMOUBDOC. 1)S5

de pitié. Le soir de ce jour, plusieurs cavaliers maures, dépêchés de divers points de la frontière par les lientenans du gouverneur d'Al-Bàb, vinrent annoncer à leur maitre que l'armée du khalife commençait à gravir les défilés de la montagne.

^~ Demain, répondit Othman, le soleil éclairera la défaite d'Âbd-£rrahman ou la mienne*. Dieu esl grand t seul il sait ce que le livre du destin réserve à chacun de nous.

Des danseurs et des musiciens, par ordre d'Othman, parcoururent toute la nuit les rues de la ville. Quand l'aube parut, le guerrier maure rassembla ses cavaliers, et, comme il se disposait à courir au devant de l'ennemi, de nouveaux émissaires vinrent lui an- Doncer que ses lientenans étaient en fuite, et que le ouali d'Espagne s'avançait à grands pas pour le sur* prendre dans son château. Lampégie poussa un cri d'effroi et conjura son époux de se replier en toute hâte sur le territoire du duc d'Aquitaine. Mais les soldats déclarèrent hautement qu'ils ne se joindraient jamais à des chrétiens contre leurs frères.

— Ëh bien donc, dit Othman, je partirai seul. Othman venait de rentrer tout soucieux dans son

harem, lorsque Aïcha se présenta sur son passage.

— mon maître, lui dit-elle, Ghédi-ben-Zian a prévu ta pensée. Tandis qu'Abd-Ërrahman marche en toute hâte sur ta ville, Ghédi occupe avec ses soldats le défilé qui conduit au pays des Aquitains. Tu ne peux faire un pas sans risquer ta tète. ~ Que foire, ô mon Dieu 1 balbutia Lampégie. — Mourir» réponditOthmao. Tel est le sort des guerriers que la

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fortane abandonne. — Tu ne mourras pas, si tu ve«x te flerà moi, répondit Âtcha.— Que dis-tu, ma sœui^ répliqua Lampégie. Ohl sauve*nous si tu le peux? Que faut-il faire? Parle.

Aïcha, la tête appuyée sur sa main, sembla réfléchir profondément; puis, jetant sur Lampégie un regard plein d'une eipression indéfinissable : Je n'ai pas oublié, dit*elle , que j'ai contracté une dette envers toi. J'acquitterai cette dette, s'il plait à Dieu. -^ Que feras-tu pour nous arracher aux vengeances d'Abd-Errahman? — Ecoute, Lampégie, la nuit venue, il faut que vous me suiviez, Othman et toi. — Où nous conduiras- tu? — Je connais dans la montagne un passage où les pâtres seuls osent se hasarder et où nous ne craindrons pas de rencontrer les soldats de Ghédi-ben-Zian. Ce passage aboutit sur les terres d'Aquitaine. Avant deux jours nous Taurons franchi. — ma sœur, c'est Dieu qui t'inspire ! s'écria Lampégie. — Acceptes-tu mon offre, Othman? demanda la Mauresque. — J'accepterais le secours du démon s'il me donnait le moyen de combattre encore mes ennemis.

fjorsque les ombres du soir s'abaissèrent sur les Pyrénées, un homme et deux femmes à cheval s'engageaient sans guide dans les défilés de la montagne. Le jour les trouva loin de toute habitation , au milieu d'un site sauvage où nul pied humain ne s'était posé. La petite caravane fit halte auprès d'une source et prit quelque nourriture. Elle avait emporté avec elle pour trois jours de vivres, car la< femme mauresque avait fixé ee terme au voyage. Harassés de fati-

gipe. Ils arrivèrent le second jour à un canipeiQent plus sauvage et plus désolé encore que le premier. A peine quelques rares brins d'herbe poussés dans les Tentes des rochers perçaient- ils le monotone tapis de neige dont le sinistre paysage était partout recouvert. Un vent glacial s'engouffrait dans toutes les cavernes de la montagne, dont les grandes et terribles voix semblaient pleurer et gémir. Lampégie pria Dieu et la Vierge de les. conduire heureusement vers le but qu'ils cherchaient ; Olhman invoqua le nom du prophète de Tislamisme; Aïcha seule ne pria point, et plus le chemin qu'ils gravissaient devenait difficile et effrayant, plus son visage paraissait se rasséréner, plus ses yeux paraissaient briller d'une joie sourde et qu'on ne pouvait s'expliquer. Le malin du troisième jour on eut épuisé les vivres, dont Aïcha jeta les derniers débris dans le tourbillon écumeux d'un torrent, annonçant aux voyageurs que la fin du voyage approchait. Pourtant ce jour se passa comme les autres; le même rideau de montagnes et de glaciers ne cessa d'envelopper les voyageurs. Vers le soir l'un des chevaux mourut de faim , et l'épuisement des deux autres annonça qu'il fallait perdre l'espoir de les conduire plus loin. Lampégie eut peur et se jeta en pleurant dans les bras de son mari.

— Ne crains rien, dit le Maure, quelques heures encore, et nous arriverons sansdoute dans un village chrétien. Je te porterai, si tu ne peux marcher ;..Ai% cha nous guidera, et nous atteindrons les Etats de ton père, s'il plait à Dieu.

Puis, se tournaiit vers la femme mauresque, qui,

f58 . LES 8AEBA8INS

épuisée de fatigue , s*étail tranquillement couchée à terre i N'est-il pas vrai, demanda-t-il, qu'avant demain nous devons, ainsi que lu nous l'as promis, nous trouver sur le territoire aquitain ?

Aïcha releva la tête et fixa sur Otbman et sur Lampégie des regards dont l'expression les fit trembler : Ma mission est terminée. Ce désert infranchissable où nul ne saurait vous tendre la main, si ce n'est Dieu, est le terme du voyage. C'est là que ma vengeance a voulu vous conduire. Préparez-vous à la mort. Pour moi, j'y suis dès long-temps résignée.

Lampégie iirréta le bras d'Othman, qui tenait un poignard levé sur le sein d' Aïcha.

— A quoi bon m'épargner? dit la Mauresque. Que ce soit son poignard ou la faim qui me délivre de cette vie qui m'est à charge, qu'importe? Ne sommesnous pas tous ici réunis pour mourir? Allez l j'ai bien calculé ma vengeance I ~ Ma sœur ! ma sœur ! s'écria Lampégie, quel funeste vertige a troublé ta rai« son ! Reviens à toi, je t'en conjure. Non, tu n'as pu résoudre avec cette froide cruauté la mort d'Othman et la mienne I Tu trouveras un moyen de nçus sauver, n'est-ce pas? Tu voudras revoir notre mère Walchise, qui a tant pleuré ta perte, et ce palais de Toulouse où tu fus élevée avec moi, non pour me

DANS Ut UMGDBDOG. 1K7

inauéire, maïs pour m'aimer, comme je sens que je t*aimerai moi-même si ta colère est désarmée par mon désespoir. — Tout est fini, répondit la Mauresque en secouant la tête. Quand je le TOudraîs, je ne pourrais réparer ce que j'ai fait. Regarde autour de toi, Lampégie, ces rochers infranchissables, ces pics de glace, ces torrens, ces précipices, la fatigue et la faim au milieu de ce lugubre désert , voilà ce que nulle volonté humaine ne saurait changer. — Que Dieu ait pitié de nous! murmura Ijampégie, qui se laissa tomber mourante sur la neige.

Othman avait gravi le pic le plus élevé de la nfion«tagne,et s'accrochant aui anfractuosités des rochers, par un effort de courage et de vigueur, il luttait ainsi contre le vent, penché sur les abîmes béans qui l'entouraient, et cherchant des yeux, dans Timmensité de cette solitude, si par une grAcedu Ciel quelque débris d'espérance ne surnagerait pas.

Tout à coup on le vit porter à ses lèvres le cor qui pendait k sa ceinture, et les itaille échos de la montagne répétèrent le son formidable qu'il en tira. Le bruit faible et lointain d'un autre cor sembla répondre à cet appel, et Lampégie pria Dieu avec une nouvelle ardeur* Othman , surmontant de nouveau les dangers de son aventureuse tentative, parvint heureusement au bas de la cime ardue qu'il avait gravie, et il s'écria en se jetant dans les bras de Lampégie : On vient nous secourir; du courage, ma bien-aiméel lu reverras ton père; Dieu n'abandonne pas ceux qui ont placé leur confiance en lui. — Tu te trompes, Othman, répliqua la Mauresque : les cavernes

1M tn SAIRASINi

de la montagne t'ont senles répondu ; tu n'as enteodii qo'an écho. Ecoute ! le silence plane de noaveao sur ce désert glacé I Qooi que tu fasses, il faut mourir I Dieu est juste : il ne m'enlèTera pas ma vengeance.

Un son de cor plus rapproché se fit entendre. Launpégie laissa éclater toute sa joie.

— Attends encore, dit Aïcha, peut-être est-ce on voyageur perdu comme nous dans la montagne qui jette son cri de détresse. Gomment pourrait-il le secourir? — Ne blasphème pas, s^écrn OtIuMn» icgvde là-bas, smr le flâne de ce rocher, nos cavaliers maures qui nous viennent chercher. Je les reconnais à leurs manteaux blancs qui flottent autour d'eux comme des nuages. Dans peu d'instans, ils seront ici. Gloire au prophète Mofaiammed ! — Bénis soient mon seigneur Jésus et la Vierge sa mère ! répondit Lampée en baisant sa croix d'or suspendue à son cou. -—Bénis plutôt Satan et les enfers t s'écria la femme mauresque, dont le visage s'éclaira tout à coup d'une joie féroce. Othman, tu prenais la neige qui couvre la terre pour les burnous de tes Africains. Maintenant que cette troupe est proche, distingues>tu les soldats du khalife que Ghédi-ben-Zian accompagne?

Un cri de rage s'échappa de la poitrine d'Othman quand, il eut reconnu la vérité de ces paroles. Il tira du fourreau sa longue épée, et saisissant Aicha par les «heveux : Du moins, s'écria-t-<il, tu ne goûteras pas le plaisir que tu t'es promis. — Grâce l murmura Lampégie, qui se jeta aux pieds de son époux; gràcel non pas pour elle, mais pour moi I Si je dois mourir , Othman, une autre vie m'attend an ciel! Ne me fiiis

tAIM LE LANCHIEDOC. 199

pis paraître devant mon Dieu couverte du sang de ma sœur. Pour tout Tamour que je t'ai voué, je te demande cette seule grâce, me la refuseras-tu? — Qu'elle vive I répondit le Maure. Lampégie, reçois le sacrifice de ma vengeance, auprès duquel le sacrifice de ma vie n'est rien. — Otbman, tu me fais là un présent mutile, répondit Aîcha , car je suis morte déjà depuis le jour où ton amour me fut ravi par une autre.

Gomme elle achevait ces mots, Ghédi-ben-Zian, à la tète de vingt cavaliers, cernait le rocher neigeux auquel s'était adossé Otbman, l'épée à la main et lear yeux flamboyans comme un tigre surpris dans son repaire.

— Souviens-toi de l'entrevue de Toulouse, lui cria l'émir syrien. Depuis Al-Bàb nous suivons ta trace, et je te trouve enfin. Otbman , le ouali d'Espagne Abd-Errahman, avant d'aller soumettre les Aquitains, auxquels tu t'es allié, m'a commandé de punir ta trahison, je viens chercher ta tète. — Elle est à toi si ta peux l'abattre, répondit le Maure.

Lampégie se précipita vainement entre les cavaliers et son époux. Un soldat enlaça dans tes plis de sa ceinture la pauvre jeune femme évanouie, tandis que ses compagnons fondant tous à la fois sur le rebelle, le perçaient de mille coups malgré sa défense désespérée et ie foulaient sous les pieds de leurs chevaux.

La tète d'Othman fut détachée de son corps. Ghédi-

Ben-Zian la pendit à l'arçon de sa selle pour la porter

« en présent au gouverneur d'Espagne; puis, emme-

1€0 LIES «ABBASnn

nant les deux femmes arec eux, ils reprirent paisiblement le chemin d'Al-Bàb.

Quelques mois après cette exécution sanglante, Farmée d*Abd-Errahman, traversant l'Aquitaine de part en part, et refoulant devant elle le duc Eudes, avait emporté d'assaut et livré au pillage la ville de Bordeaux ; puis poursuivant les troupes chrétiennes au'delà de la Dordogne, le générai musulman contraignit son rival de chercher un refuge vers leNord. Le duc, accablé par l'excès de ses malheurs, passa la Loire avec les restes de son armée, laissant les Sar- 'rasins ravager le Périgord, la Saintonge, l'Angou^ mois et le Poitou, brûler les faubourgs de Poitiers et s'acheminer vers la ville de Tours. Eudes courut implorer le maire d'Austrasie dans son camp et réclamer son aide contre le vainqueur arabe qui menaçait la Gaule entière du sort qu'avait subi l'Espagne.

Charles saisit avec transport l'occasion qui lut était offerte de sauver le pays qu'il voulait gouverner. Il leva son camp et marcha avhdevant d'Abd-Errahman, plein de confiance et d'enthousiasme, car la nalionaïité et la religion de tout un peuple étaient à la fois engagées dans t%Ue lutte terrible et décisîve^avee sa vie et son propre aivénir»

AbdrËrrahraan, chargé des dépouilles dé ses en^ nemis, venait de planter ses tentes non loin delà ville de Tours, lorsque Ghédi-ben-Zian lui amena de lïarbonne un renfort de troupes qu'il attendait pour attaquer le maire d'Austrasie.

— Que le salut soit avec le ouàli d'Espagne, tou*-

DANS LE LANGVVDOG. 161

joars victorieai I dit en entrant dans ia tente du gonverneur Ghédi-ben-Zian, que suivait une femme voilée.

— Avec Taide de Dieu, répondit Abd-Errahman, nous réduirons bientôt le Frankistan tout entier à l'autorité de noire khalife. Je te félicite, Ghédi, de la promptitude avec laquelle tu as exécuté mes ordres. La tête du rebelle Otbman doit être à celte heure clouée sur la porte du séraiikhalifai de Damas. Celles du duc d'Aquitaine et de ce barbare qu'ils appellent le maire des Austrasiens la suivront bientôt, je l'espère. Mais quelle est cette femme que lu m'amènes? — La fille du duc d'Aquitaine, la veuve du traJtre Olhman, répliqua Ben-Zian. Dispose de celte captive que je remets entre tes mains.

En prononçant ces mots, Ghédi enleva le voile qui cachait les traits de Lampégie. Dès qu'il aperçut ia belle et noble figure de la prisonnière, Abd-Errahman ne put retenir un cri de surprise et d'admiration. Lampégie tomba tout en larmes aux pieds du ouali pour demander qu'on la reçût à rançon.

— Toutes les richesses de la terre, répondit le général arabe en la relevant, ne sauraient payer un tel trésor. — Eh bien I répondit Lampégie, punissez donc en moi la femme et la fille de vos deux ennemis les plus détestés, deux fois coupable envers vous par sa naissance et par son amour. Hâtez-vous de me joindre à mon époux. La mort la plus prompte, c'est ce que je veux!

Abd-Errahman se hâta de rassurer la captive, en lui jurant que , bien loin de lui vouloir le moindre

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