I. Rapport cité, p. 398 et
sociaux de celte époque. L'origine de tous les romans sociaux, imaginés par des hommes qui se piquaient d'athéisme et de matérialisme, est dans une conception chrétienne qui s'est laïcisée : l'état de nature antérieur au péché reporté du passé dans l'avenir.
C'est à la philosophie sociale du xviii* siècle qu'en Angleterre, comme en France, les premiers socialistes ont emprunté l'esprit et les principes essentiels de leurs systèmes. Il convient de rapprocher ici le nom de Fourier de celui d'OAven. Sous des apparences très diiïerentes, leurs conceptions sont très semblables, non seulement dans leur inspiration générale, mais aussi dans leurs détails. Sans doute Owen, dont le système plus simpliste manque de variété et est d'une exposition souvent monotone, n'a pas l'imagination exubérante de Fourier qui se complaît k décrire par le menu le jeu et les effets du mécanisme compliqué dont il est l'inventeur. Mais les deux représentants-types du socialisme utopique n'ont donné que les variantes, française et anglaise, du même système, d'un système qui a pour fondement les lois de nature et la croyance en la bonté des passions humaines, d'un système qui s'inspire du même automatisme social et conduit au même autoritarisme inconscient. La similitude de leurs deux doctrines n'a pas échappé à Fourier.
qui a accusé Owen de plagiat', après avoir espéré trouver en lui le bailleur de fonds de l'expérience phalanstérienne. Elle s'explique par le milieu et le moment où ils ont vécu ; tous deux nés presque la même année, l'un en 1771 et l'autre en 1772, tous deux mêlés à la vie pratique, l'un grand industriel et l'autre employé de commerce, ils ont emprunté au milieu intellectuel les mêmes tendances d'esprit rationalistes et au milieu économique les problèmes posés par la révolution industrielle et commerciale qu'ils avaient sous les yeux. Produits du même état d'esprit général, leurs doctrines se distinguent de celles des saints simoniens et des socialistes plus récents par le même caractère agraire. Au delà de la même préoccupation immédiate d'une expérience d'initiative privée, elles tendent au même interventionnisme
I. Pièges et cliarlatanisnie des deux sectes Saint-Simon et Owen (jai promettent ['association et le progrès. Paris, i83i. — Les lettres à Muiron du 8 avril et du 20 avril 1824 nous renseignent sur les démarches faites par Foiirier auprès d'Owen : le 8 a^ril 182^ : « D'après l'annonce du Bulletin, j'ai adressé 2 exemplaires du Traité de l'Association domestique-agricole (paru en 1822) à M. Owen en l'avertissant de la prochaine publication de l'abrégé et lui disant que, s'il peut fonder une compagnie pour l'essai de l'association, je lui offre de servir aux appointements du dernier commis de sou établissement... » ... et le 20 avril « J'ai reçu une longue lettre du secrétaire de NL Owen. Il loue beaucoup mon ouvrage et m'apprend que ^L Owen va fonder un nouvel établissement... si j'étais engagé là, je pourrais au printemps prochain faire le coup de partir... »
déguisé sous des apparences de libre obéissance à la raison et aux lois de la nature. La seule différence qui existe entre eux, c'est qu'OAven était un capitaliste et que Fourier a dû en chercher un toute sa vie.
Né au xviii* siècle, Owen en a respiré l'atmosphère intellectuelle et ceci suffirait à expliquer que ses théories portent cette empreinte. Mais on ne peut se demander si, en dehors de cette influence générale qu'exerce sur chacun de nous l'esprit de son temps, Owen n'a pas subi une influence plus directe due à ses lectures. Dans les écrits d'Owen on ne trouve jamais de renvoi à aucun auteur, car il avait le plus profond mépris pour les livres et la prétention d'être un pur réaliste uniquement intéressé parles faits. Du reste, son existence active, la nécessité où il avait été de très bonne heure de gagner sa vie, ses occupations personnelles, auxquelles vint s'ajouter bientôt la charge de sa carrière publique et philantropique, ne paraissent pas lui avoir laissé beaucoup de temps pour d'autres lectures que celles des journaux. Cette impression première est confirmée par le passage suivant de Robert Dale- Owen, qui, dans un livre charmant 4 travers ma vie, donne de précieux détails sur le caractère et les habitudes de son père : « Mon plus lointain souvenir de lui me le rappelle lisant beaucoup,
mais surtout un ou deux quotidiens de Londres et autres périodiques. Ce n'était point dans le vrai sens du mot un liomme d'étude et il n'en pouvait guère être autrement de l'homme qui, depuis l'âge de di\ ans, avait fait son chemin dans la vie sans un dollar. Je nai jamais trouvé dans sa vaste bibliothèque un livre avec un note de lui en marge ou un trait de crayon sur une seule page. Il avait l'habitude de parcourir les livres sans en dégager la substantielle moelle. Souvent il les abandonnait en faisant une brève remarque comme celle-ci : les erreurs radicales que partagent tous les hommes font que les livres ont relativement peu de valeur. A l'exception des ouvrages statistiques et surtout de son livre favori : les Ressources de l'Empire britannique par Colquhoun,je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu prendre des notes dans aucun livre '. »
Si, en général, O^ven faisait peu de cas des livres, il n'en résulte pas qu'il n'ait pas subi, sans s'en rendre compte, l'influence de penseurs contemporains : celle de William GodAvin n'est pas douteuse et les Recherches sur la Justice politique^,
1. Threading iny ivay, twenty scvcn years oj Aulobiograpliy, par Robert Dale-Ovven. Londres, Trubner et C"^', 1874, p- G7.
2. Enquiry concerning PoUlical Justice and ils influence on Morals and Happiness. Londres, Robinson, S'' éd., 1798. Robert Dale- Owen nous apprend dans Au cours de ma vieÇp. 180) que son père était en relations avec (îodwin.
no L'HOMME
parues en 1798 et rééditées en 1796-98, ont dû exercer sur sa pensée une action très forte, bien qu'inconciente. A notre avis, c'est par Godwin qu'Owen a reçu lempreinte précise du xvui'^ siè-
Godwin lui-même s'inspirait d'Helvétius : celui-ci nous appal'iiît comme le grand théoricien de la pliilosophie socialiste, celui qui le premier eu a donné les formules. Dans ses ouvrages De l'esprit (1758) et De l'homme, il expose la théorie des circonstances, la théorie de la toute-puissance de l'éducation et des lois pour fabriquer des hommes bons, justes et heureux. \ oir notamment : De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation. — Section II, ch. xix : « Que les mots une fois définis, les propositions de morale, de politique et de métaphysique deviendront aussi démontrables que les vérités géométriques; que les hommes adoptant alors les mêmes principes parviendront aux mêmes conséquences... »
Section IV : Les hommes communément bien organisés sout tous susceptibles du même degré de passion : leur force inégale est toujours en eux VejJeC de la différence des positions oh le hasard les place ; le caractère original de chaque homme n'est que le produit de ses premières habitudes.
Ch. XXIV : L'inégalité des esprits n'est qu'un pur effet de la différencede leur éducation (dans laquelle différence je comprends celle des positions où le hasard les place).
Section VIII, ch. m : Des causes du malheur de presque toutes les nations : que le défaut des bonnes lois, que le partage trop inégal des richesses nationales sont les causes de ce malheur presque universel...
Enfin section X, ch. vu : Des obstacles qui s'opposent à la perfection de l'éducation morale de l'homme.
Ch. VIII : De l'intérêt du prêtre, premier obstacle.
Ch. IX : Imperfection de la plupart des gouvernements, second obstacle à la perfection de l'éducation morale de l'homme.
Ch. X : Toute réforme importante dans la partie morale de l'éducation en suppose une dans les lois et dans la forme du gouverncmenl.
cle et la théorie des circonstances est empruntée de toutes pièces au livre de la Justice politique. Cette influence, qui se révèle par l'emploi des mêmes expressions, apparaît nettement, si, laissant de côté les conclusions d'art auxquelles leur théories les conduit, on rapproche des idées d'Owen les idées générales du livre de Godwin, Le chapitre iv du livre I qui a pour titre : « Les caractères des hommes sont le produit des circonstances extérieures » est la source même de toute la concejDtion d'OAven. Selon Godwin, les actions et dispositions de l'espèce humaine sont le produit des circonstances et des événements*; car des différents ordres de faits qui, en dehors des circonstances extérieures, peuvent affecter l'esprit humain, principes innés, instincts, différences originelles de structure, les uns sont très discutables, les autres n ont sur la formation de l'homme qu'une influence négligeable. God^vin déclare que, si les différences originelles qui existent entre les hommes à leur naissance doivent, en stricte arithmétique, entrer en ligne de compte, elles peuvent être considérées comme n'ayant presqu'aucune importance ; les caractères sont déterminés parl'éducation et leurs défauts peuvent être corrigés par l'éducation. GodAvin prend le mot éducation