‹ Robert Owen, 1771-1858Chapitre 27 sur 113 · I. Chap. M, livre IV, p. 363, 38i, SgS · texte numérisé non relu

I. Chap. M, livre IV, p. 363, 38i, SgS

n L'HOMME

d'abord, sous les yeux même d'Owen, le développement du machinisme et de la grande industrie et les souflrances qui en sont résultées posaient d'une façon vivante la question sociale, et, en révoltant son cœur, ont amené le patron philanthrope à réfléchir au problème de la misère et à en chercher le remède. En un autre sens encore, l'expérience industrielle a agi sur ses conceptions et, par une coïncidence curieuse, a imprimé à sa doctrine la même direction que celle qu'elle recevait d'autre part des idées régnantes. Les habitudes d'esprit acquises comme chef d'atelier, le spectacle des opérations mécaniques de la fabrique, où l'homme n'était plus qu'une partie de la machine et semblait agir automatiquement, ont renforcé dans l'esprit d'Owen la tendance de son siècle à l'automatisme social. Le moment où Ovven a vécu, sa formation pratique et sa formation intellectuelle déterminent et expliquent les traits distinctifs de son socialisme. Ce socialisme, qui inspire encore, bien qu'à leur insu peut-être, la pensée de nombreux réformateurs, a un triple caractère : il est mécanique, rationaliste et agraire ; et, par ce dernier caractère seulement, il s'oppose au socialisme moderne'. Mais le principe du socialisme demeure

I. Malgré ses prétentions au réalisme, le socialisme moderne,

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le même. Quelque dilVérentes qu'apparaissent les formes qu'il a successivement revêtues, il repose toujours sur l'automatisme social.

La conception d'Owen est une conception mécanique : Owen considère la société comme un produit manufacturé et le système des institutions comme un organisme mécanique dont les rouages sont transformables à volonté. Le Système social est applicable comme une invention, une machine nouvelle qui doit donner un plus grand rendement de bonheur. L'influence de la vie industrielle sur l'esprit d'Owen est sensible jusque dans les expressions dont il se sert : à propos du Système social, il parle de la « new machinery », et, h propos de l'éducation, il emploie le mot

comme nous l'avons montré dans l'Introduction, demeure essentiellement sentimental et utopique.

Le marxisme lui-même, dit socialisme scientifique, repose sur une idée latente de justice plus encore qu'il ne s'appuie sur le matérialisme historique ; lorsqu'on parle du marxisme, il faut se ^farder de confondre les deux éléments dont il se compose et il convient de distinguer soigneusement :

1° L'élément d'analyse historique qui fait la valeur de l'œuvre de Marx ;

3'^ L'élément déductif et a priori, d'origine ricardienne, la métaphysique de la valeur travail, qui se joint à l'aspiration sentimentale non avouée par Marx, à l'idée latente de justice sociale, pour donner naissance aux formules rigides d'orthodoxie socialiste, aux condamnations hâtives de l'orjfanisation de la société individualiste, aux prédictions simplistes d'évolution et de révolution sociale.

(( manufacture characters^ ». C'est qu'en efl'et dans sa pensée on fabrique des caractères comme on fabrique des produits. Les institutions sont seules responsables de la malfaçon des caractères ; la nature humaine est une matière première façonnable au gré des fabricants de bonheur social. Le milieu externe domine tellement la formation de l'homme que la forme des bâtiments en parallélogramme n'y est pas indifférente. Cette conception mécanique du système social, cette idée de la passiveté et de la malléabilité de la nature humaine donnent au socialisme d'Owen* son caractère artificiel et conduisent tout naturellement à l'étatisme : L'Etat n'est-il pas la seule puissance capable de généraliser l'application du nouveau machinisme social qui doit donner un plus grand rendement de bonheur .^^ n'est-il pas tout désigné pour imprimer à tous les caractères, par une éducation uniforme, la même

1 . The Hevohition in Oie Mind and Practice of The Hiinian Race or The comlny change from IrralionalUv lo RalionalUy, p. 7^, p. 76, p. 78.

2. Owen n'est du reste que le représentant le plus typique de cette forme de socialisme qui a été très générale de son temps et qui n'a point disparu. L'exagfération à laquelle son esprit simpliste et absolu le conduisait ne doit pas faire oublier son caractère représentatif de toute une mentalité, mentalité qui est aujourd'hui celle des socialistes unifiés et dont les socialistes indépendants ne se dég-agent que dans la mesure où ils deviennent infidèles aux principes socialistes.

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marque de rabrujiic el pour créer l'unité morale qui réalisera 1 harmonie P Le système social s'applique sans iniervention de la spontanéité individuelle.

La conception d'Owen n'est pas seulement mécanique, elle est rationaliste ; avant tout elle fait appel à la Uaison, et par là elle paraît tout d abord échapper à cet étatisme qui semblait être la conséquence logique de son caractère mécanique. Le Syslème social est le système rationnel de société conforme aux lois de nature ; il est vrai d'une vérité absolue et universelle. Dans son livre du Nouveau Monde moraV , Robert Owen trace la constitution générale du gouvernement et le code universel des lois, et, dans la Révolution universelle de la race humaine', parue en 18^9, il reprend ces règles du gouvernement permanent et universel et énumère les lois de la constitution et du code universels. Ces lois universelles, dont l'application doit transformer la condition humaine et faire disparaître toutes les misères

I. The Book of ihe ïVe)v moral World (6<^ partie, p. i88) renfermant le système rationnel de société et exposant la constitution et les lois de la nature humaine et de la société ; la t"'^ édition américaine, publiée à Ne\v-\ork en i845, contient, réunies en un volume, les sept parties publiées successivement à Londres.

i. The Révolution, cli. iv, p. 56. Londres, Effingham Wilson,

Edouard Dolléaks. 7

sociales, ce sont les lois de nature dont la raison démontre l'évidence. Aussi semble-til qu'il suffit de faire appel à la raison des hommes, et, par des expériences d'initiative privée, de leur faire comprendre la bienfaisance du système social qu'on préconise. Mais, si des applications partielles du système sont indispensables, s il est nécessaire par des expérimentations particulières de faire la preuve de son efficacité, c'est afin surtout déclairer la religion des autorités et puissances sociales. Il s'agit moins de convaincre les individus, dont le système irrationnel de société et d'éducation a déformé le caractère, que de montrer le chemin aux gouvernements, comme le dira Owen. En dernière instance, c'est en l'autorité des gouvernements éclairés par la raison d'une élite qu'Owen met son suprême espoir de réalisation intégrale du bonheur humain ; sans doute l'intervention n'est destinée qu'à renforcer la voix mal écoutée de la raison : ainsi se concilie chez Gavcu la crovance à la toutepuissance de la vérité sur l'esprit humain et le fétichisme de l'Etat. Le second caractère de la doctrine s'unit au premier pour conduire à la même conséquence : une intervention étatiste forcée. A la base même de la doctrine d'Owen se rencontre un autoritarisme initial, né-

cessaire el bienfaisant, autoritarisme qui s'explique aisément si l'on rappelle la théorie des circonstances : puisque le contrôle des circonstances peut produire un bien ou un mal universel, n'est-il pas tout naturel de mettre au service de la vérité et du système rationnel l'instrument le plus fort de réalisation ? Qu'importe du reste la contrainte imposée aux individus, s ils ne veulent pas se plier aux commandements de la raison : les hommes ne sont-ils pas matière amorphe et n'a-t-on pas le droit de les rendre heureux malgré eux * ?

Enfin, comme toutes les conceptions socialistes issues directement du xviu" siècle, celle d'Owen a un caractère agraire. C'était là la

I. Le despotisme cl'0\A"en apparaît bien dans cette anecdote de Lowett (T/ie Life and stniycjles of William Lovelt in his pursuil of bread, Knowledge and Jreedom. London, Triibner, 1876, p. /19). A une réunion où l'on discutait la rédaction d'une circulaire, Owen propose un amendement qui est repoussé par le Comité. Malg-ré cette décision et à l'insu des membres du Comité, Oweu introduit cet amendement dans la circulaire. Apprenant ce fait, le Comité envoie une délég-ation pour se plaindre à Owen. Comme les délég-ués lui demandaient s'il ne pensait pas que sa conduite, avait été très despotique, Owen leur répond sans se déconcerter qu'en effet c'était là un acte de despotisme, mais que, comme ni aucun d'eux, ni le Comité qui les avait envoyés ne savaient ses projets et ses fins, ils devaient consentira se laisser g-ouverner par des despotes jusqu'au moment où ils auraient acquis une science suffisante pour se gfouverner eux-mêmes.

tradition du communisme depuis Platon ' et Owen y reste fidèle. Tout comme le phalanstère de Fourier, les petites communautés qui étaient les cellules sociales du système devaient avoir jiour occupation première les travaux agricoles. Les travaux industriels ne devaient intervenir que dune façon très accessoire et seulement comme annexes de l'établissement agricole. Cette prépondérance de l'agriculture s'explique par des raisons économiques et des raisons sentimentales. La terre apparaît comme le phénomène fondamental de l'économie, la source de toutes les richesses. Owen est agrocentriste, malgré sa vie de grand industriel ou plutôt justement parce qu'il est tout ému des maux que la grande industrie développe sous ses yeux. Les préoccupations de vertu et de moralité qui dominent sa doctrine contribuent à cette prédilection pour la vie agricole. Le retour à la nature et à la vie champêtre avait été une des modes intellectuelles du xvin" siècle et les romans sociaux avaient pris forme d'idylles et de pastorales. Par une confusion curieuse entre les deux sens du même mot, il semblait que l'homme devenait meilleur au contact de la nature, et qu'en s'adonnant aux occupations

I. A. Souchon, Les théories économiques de la Grèce antique, p. iSg-iGô.

agricoles il se rapprochait des lois de nature. La culture de la vertu se fait mieux aux champs qu'à la ville. Dans l'imagination des philosophes sociaux, la représentation physique et morale de cet état de nature d'origine chrétienne se modèle sur le jardin du paradis terrestre et l'innocence des premiers jours de la création.

Quelles qualités, quel caractère Owen allait-il mettre au service des conceptions sociales auxquelles sa formation pratique et intellectuelle 1 avait logiquement conduit ? Quelle était sa physionomie au physique et au moral .*^ G. J. liolyoake nous dit que ses portraits populaires le représentaient avec une ligure « osseuse et anguleuse totalement dépourvue de cette expression qui faisait deviner en lui l'apôtre ». Le médaillon, reproduit ici, donne quelque idée de son air inspiré, de sa foi enthousiaste, de son énergie indomptable : le portrait en couleurs, qui se trouve à la National Gallery ' , le complète et

• I. Peint par Brooke, i834. La National Gallery possédait aussi un dessin signé S. B. (i85i) reproduit en tète de cette étude. Le portrait le plus agréable d'Owen, qui n'est peut-être pas le plus ressemblant, est celui dePickersgill(iS26) qui appartient à M. Tebb. (le portrait, ainsi que celui de Farqueliar (i856), a été reproduit par G. J. liolyoake dans sa brochure : Robert Owen, the precursor of social Progress (The Coopérative Union, Manchester) .

VOUS révèle la boiilo obstinée de ses yeux bleu foncé qui veulent vous inculquer, de gré ou de force, la conviction qui les éclaire : on comprend la puissance qu'il exerçait autour de lui. J'ai eu, en avril 190/i, l'occasion de voir Mrs. Templeton, petite-fille d'Owen et qui passe pour lui ressembler étrangement ; j'ai retrouvé en elle l'impression que m'avait laissée le portrait de la National Gallery : ce sont les mêmes yeux bleus qui vous pénètrent et ne semblent vous regarder que pour vous convaincre, la face vivante et comme illuminée par la foi intérieure, le front large, la bouche forte et tenace, et ce nez qui était une des caractéristiques de la famille Owen*.

Le caractère moral d'Owen ne dément pas les indices de sa physionomie physique. Les deux sentiments qui dominent son caractère comme sa conduite sont un amour universel et un optimisme inébranlable.

L'amour qu'Owen portait à tous les êtres hu-

I. A propos de ce nez, voici l'anecdote que Mrs. Templeton m'a racontée: Voyageant un jour en Indiana, elle se trouve arrêtée' en un mauvais chemin, sa voiture embourbée ne pouvant plus avancer, lorsque vient à passer un fermier qui avait connu son grand-père. En apercevant Mrs. Templeton, il s'approche et la regardant, bien en face, il lui dit : » Vous, vous êtes une Owen ; vous .avez le nez des Owen », et, s'empressant, il attache ses chevaux à la voiture, afin de la tirer d'embarras... Et c'est ainsi, me dit Mrs. T... dans une phrase dont l'humour est intraduisible en français, que « je lus tirée de la boue par mon nez ».

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