I. G. Sorel, op. rit., p. 5o
INTHODI'CTION 43
Malgré leurs tendances réalistes et libérales, les doctrines du syndicalisme révolutionnaire n'en restent pas moins idéalistes et socialistes. On ne doit pas considérer le syndicalisme comme une doctrine simple, mais comme une doctrine mixte impliquant une contradiction interne, participant à la fois du libéralisme et du socialisme.
Tout d'abord le syndicalisme révolutionnaire demeure une conception religieuse comme le sont toutes les doctrines socialistes ; ses théories ont pour point de départ la foi en la vertu du prolétariat révolutionnaire poiu" régénérer la société : « Le prolétariat est en état de grâce révolutionnaire '. )) Ici ce n'est plus sur l'influence d institutions que l'on compte, comme dans le socialisme traditionnel, pour métamorphoser la société, mais sur la toute-puissance créatrice et régénératrice d'une classe supérieure aux autres classes sociales. Cette supériorité lui vient de sa pauvreté, si l'on considère que la richesse n'a pas encore énervé la moralité ni les forces de rénovation de cette classe nouvelle, et de sa situation de classe productrice, la fonction de production des utilités matérielles donnant à la classe ouvrière l'éminente dignité dans la société nouvelle.
L'acte de foi qui est la base du syndicalisme ré-
I. Lagardelle à son cours du Collège des sciences sociales sur les théories politiques du Marxisiue (nidô).
volutionnaire suppose la croyance non plus on la bonté foncière de F homme en général, mais en la vertu particulière d'une classe, la croyance en la toute-puissance que possède cette classe pour régénérer la société.
Au miracle religieux les socialistes ont substitué le miracle social : la métamorphose de la nature humaine et de la société à la suite de la révolution sociale. L'antithèse du monde ancien et du monde nouveau, antithèse qui est la trame visible ou invisible des variations socialistes, implique l'idée d'une rupture entre le passé et le futur, l'idée d'une révolution sociale. Cetle idée peut se présenter sous deux aspects qu'elle a successivement revêtus. Tout d'abord, chez les premiers socialistes, le passage du monde ancien au monde nouveau apparaissait, malgié l'abîme qui séparait la société présente de la société future, comme essentiellement pacifique. La révolution sociale était avant tout une révolution morale : elle devait résulter de l'adhésion aux idées des réformateurs de la presqu'unanimité du genre liumain frappé un jour par la lumière et l'évidence de la Vérité sociale. Mais aussi la révolution sociale peut prendre 1 aspect d'une révolution (( physique », comme disaient en i838 les Cliartistes anglais : la rupture violente entre le passé et le futur peut se réaliser en faisant appel à la force
INTRODUCTION fô
physique. Chez les Blaiiqiiistes, tout inihus eiicorede la tradiliondesrévohitionnaircs de 1793 et de 1790, c'est un coup de force à main armée qui doit mettre à la disposition de la minorité révolulionnairc le pouvoir central et l'autorité nécessaire pour assurer les destinées socialistes de la nation. Pour Marx, des crises économiques de plus en plus violentes, produites par la logique interne (lu régime capitaliste, doivent conduire celui-ci à la catastrophe fmale dans laquelle il doit s'effondrer pour Jaire place à la société socialiste.
L'idée révolutionnaire et l'idée catastrophique apparaissent sous une forme nouvelle chez les syndicalistes «qui concentrent tout le socialisme dans le drame de la grève générale' ». L'idée de grève générale met en relief le caractère religieux qu'a conservé le syndicalisme révolutionnaire. Les syndicalistes croient à la grève générale, comme les premiers chrétiens croyaient au retour du Christ, comme les chrétiens du moyen âge croyaient à l'an Mil. Ce n'est pas le fait même de la grève générale qui nous paraît un miracle irréalisable ; la grève générale n'est pas un fait impossible : mais cette idée prend un caractère religieux
I. Georfjps Sorol, Mouvement socialisle dn 1 5 in;irs 1906 : I.a grève générale prolétarienne.
dans Tesprit des syndicalistes : ceux-ci l'acceptent sans esprit critique et comme un article de foi, ils en attendent comme le remède universel aux maux delasociété et auxmisères delà natureliumaine.Les lendemains de la grève générale, tels qu ils se peignent de couleurs irréelles dans la pensée des syndicalistes, nous semblent empreints d'un optimisme vraiment mystique. Sans doute, contrairement aux inventeurs de systèmes sociaux qui les ont précédés, les socialistes syndicalistes se refusent à décrire l'organisation matérielle de la société après la grève générale. Mais, (et c'est en ce point que leur conception demeure idéaliste et socialiste), ils ont la ferme croyance que la grève générale sera suivie d une rénovation morale et sociale. On est en droit dépenser toutau contraire que, malgré leurs espérances et leur croyance à un au delà terrestre et socialiste, ils se trouveraient au lendemain de la grève générale en présence des mêmes égoïsmes.des mêmes appétits, des mêmes rivalités et peut-être même de haines plus âpres encore que celles d'aujourd'hui : il n y aurait que déplacement des antagonismes, comme l'a admirablement montré Stuarl Mill'. Kn effet, quelque
I. Sluart Mill, Fraymeuts inédits sur le socialisme. Revue philosophique, 1879, p. 871 : « L'institution coniniuniste a des mesures «lestinées à empêcher les querelles à propos des intérêts matériels. Mais il est d'autres relations d'où nulle mesure arrêtée (l'avance
profondes que soient les transformations inaléiiolles et juridiques de la société, la nature humaine demeure identique à elle-même et conserve les mêmes tendances, les mêmes instincts, — tendances et instincts qui seulement modifient les formes de leurs manifestations. On peut dire ([ne, si le fait de la grève générale peut se réaliser avec ses conséquences matérielles, les conséquences morales qu'en escomptent les syndicalistes sont essentiellement chimériques : il s'opère, dans la pensée des apôtres de la grève générale, une cristallisation assez semblable à celle que Stendhal nous décrit pour le phénomène de 1 amour'.
lie les élimine ; il y aura encore des rivalités entre les personnes pour la réputation et le pouvoir. Lorsque l'ambition personnelle se trouve exclue d'un domaine où, chez la plupart des hommes, elle trouve à s'exercer, celui de la richesse et des intérêts pécuniaires, elle se jette avec plus d'ardeur sur celui qui lui est ouvert. On peut s'attendre à voir les luttes pour la prééminence et pour l'influence dans la direction des affaires devenir bien plus âpres, lorsque les passions qui ont la personne pour objet, détournées de leur cours ordinaire, ne trouveront plus leur principale satisfaction que dans cette autre voie. Pour ces diverses raisons, il est probable qu'une association communiste ne nous offrirait pas souvent l'attrayant tableau de l'amour mutuel et de l'unité de volonté et de sentiments que les communistes se promettent h ce qu'ils disent. »
I. Stendhal, De Vamour, p. 5 : « Aux mines de Salzbourff, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésanjife, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ;
Cette interprétation de la conception « grève généraliste » est confirmée par ce que dit de celle-ci l'un des théoriciens du socialisme ouvrier, M. George Sorel. Selon lui, la grève générale est un mythe, c'est-à-dire « une conception destinée à donner un aspect de réalité à des espoirs sur lesquels s'appuie la conduite présente de la classe ouvrière... Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ et la ruine totale du monde païen avec l'instauration du royaume des Saints pour la fin de la première génération. La catastrophe ne se produisit pas, mais la pensée chrétienne tira un tel j^arti du mythe apocalyptique que certains savants contemporains voudraient que toute la prédication de Jésus eût porté sur ce sujet unique * ».
L'élément religieux et l'élément socialiste du
011 ne peut plus reconniiître le rameau primitif Ce que j'appelle
cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. » Le même phénomène se produit dans l'âme des mystiques du syndicalisme qui, tout en considérant les hommes comme individuellement égoïstes, parent dans leur pensée la classe ouvrière de toutes les vertus et la croient capable de réjjénérer l'Iiumanité mauvaise. Ainsi en paroles agissent les démag-ogues qui, aujourd'hui comme au temps d'Aristophane, flattent le bonhomme Démos toujours ]U'èt à se laisser duper ; mais ce qui les différencie des syndicalistes, c'est que ceux-ci sont parfaitement sincères et agissent non par intérêt, mais par illusion mystique : en quoi ils se montrent profondément religieux.