‹ Robert Owen, 1771-1858Chapitre 9 sur 113 · I. G. Sorel, op. cit., p. a · texte numérisé non relu

I. G. Sorel, op. cit., p. a

syndicalisme conduiseii t cette doctrine à des contradictions pratiques certaines. Les syndicalistes révolutionnaires font sans doute appel à la liberté ; ils ne veulent attendre la tiansformation de la société que de la croissance et du développement de la (dasse ouvri(3re ; ils ne demandent qu à la spontanéité du prolétariat de créer des institutions proprement ouvrières, des institutions originales, non façonnées comme celles des systèmes socialistes antérieurs sur des imaginations individuelles, mais adaptées aux besoins de la classe ouvrière et aux nécessités de la production. D'autre part, les syndicalistes révolutionnaires croient à la transformation radicale et générale de la société, ils croient à la révolution sociale et ils pensent que cette révolution se fera dans un sens socialiste, c'est-à-dire par une socialisation de la propriété privée, par une substitution de l'intérêt collectif à l'intérêt individuel comme àme de la production. Par le fait même de leur conception générale et unificatrice, ils ne peuvent admettre les formes variées de production sociale, les différenciations et les inégalités que présente la réalité quand elle n'est pas violentée par le législateur et qui, malgré les ordres de celui-ci, réapparaîtront toujours. De libertaire qu'elle apparaissait tout d abord, la doctrine syndicaliste devient autoritaire : à moins de penser qu'une révolution

Edouard Dolléans. 4

mentale accompagnera la révolution sociale et amènera tous les hommes à accepter volontairement le même idéal, les syndicalistes devront faire appel à la contrainte. Autoritaire parce qu'idéaliste et révolutionnaire, cette conception l'est aussi, parce qu égalitaire ; leur idéal socialiste, par une logique toute naturelle, mène les révolutionnaires à ressusciter, sous une autre forme ou sous un autre nom, la puissance de l'Etat qu'ils veulent détruire.

Dans cette doctrine, le syndicat est non seulement un organe de résistance et de lutte, mais un organe d éducation ouvrière et de création sociale ; le syndicat doit absorber peu à peu en lui des fonctions variées appartenant aujourd'hui soit à l'Etat, soit aux pouvoirs locaux ; il doit devenir enfin l'organe de production, car la tendance syndicaliste aboutit à remettre la production entre les mains des syndicats. Mais, dans une organisation syndicaliste de la production, les inégalités naturelles du sol, des emplacements, les risques et les circonstances tendront à recréer la rente et le profit sous une forme collective en faveur de certains syndicats ou de certaines industries : il faudra qu'une autorité centrale rétablisse l'équilibre rompu par la nature et s'élève centralisatrice au-dessus des organes, spontanément créés parle prolétariat, pour main-

INTRODUCTION ol

icilir entre ces organes légalité. A l'intérieur môme des difTérents organismes, il sera nécessaire de faire appel à la contrainte pour supprimer ou plutôt pour neutraliser (car on ne saurait les supprimer en fait) les inégalités naturelles existant non plus entre les choses, mais entre les individus. Les syndicalistes révolutionnaires qui s'inspirent de Proudhon pourraient méditer la leçon donnée par l'évolution de la pensée proudhonnienne qui, partie de l'idée d'égalité, mais éprise aussi de liberté finit, après avoir cherché en vain leur conciliation, par sacrifier l'égalité à la liberté. (] est exactement le contraire qui se produirait l^our le syndicalisme révolutionnaire, qui devrait finir par sacrifier la liberté à l'égalité et à l'idéal socialiste qu'il veut lier aux destinées du mouvement ouvrier. Ne peut-on pas concevoir un développement de la classe ouvrière indépendant du socialisme.'^ Pourquoi vouloir réaliser une unificalion sociale P Pourquoi ne pas admettre la coexislence de formes de production comme de formes de répartition différentes et même opposées.»* La vie sociale complexe repose sur l'antagonisme tout autant que sur l'association des forces, sur l'opposition tout autant que sur la conciliation des intérêts. Dès maintenant des organisations coo- ])ératives existent à côté des sociétés capitalistes et des entreprises privées. Dans certaines coopérati-

ves s'appliquent des jirincipes de réparlilion égalilaire. Pourquoi les orgauisalions coopératives, capitalistes, syndicalistes ne vivraient-elles pas les unes à côté des autres? Pourquoi vouloir violenter la vie et imposer l'unité partout, alors que la nature nous offre partout le spectacle de la diversité et même de l'opposition ?

C'est une illusion des socialistes de croire que leurs doctrines et leurs svsièmes feraient naître 1 harmonie des intérêts et runilication des forces. L unité créée par le socialisme ne serait qu'une unité purement artificielle et factice masquant le heurt des intérêts et le conflit des forces plus violents encore que dans la société actuelle. Les socialistes accusent la société individualiste de créer, par sa forme même et par ses institutions, les antagonismes sociaux. L'erreur de certains théoriciens du libéralisme, comme Bastiat. a été de penser que, pour répondre aux critiques des socialistes, il était nécessaire de montrer que 1 harmonie des intérêts est dès à présent réalisée, car elle ne l'est pas. Pourquoi ne pas accepter les prémisses des socialistes ? Du fait que des antagonismes existent dans la société actuelle, il ne résulte pas que la société puisse être réformée en ce point et que, par des organisations artificielles, on puisse mettre un terme à la naturelle opposition des forces, qu'on puisse rendre les intérêls harmoniques.

L'antagonisme des intérêts et 1 opposition des lorces peuvent être les lois de la vie en société; ils paraissent être aussi une condition du mouvement et du progrès tout comme 1 inégalité, lait naturel irréductible, est la condition même du développement des puissances de l'individu comme de la société. Légalité sociale ne peut être réalisée qu'aux dépens de la productivité matérielle et artistique comme à ceux de la spontanéité sociale et de la liberté individuelle. Malgré les apparences lil)érales que veulent se donner les systèmes égalitaires et socialistes, malgré le respect qu ils prétendent avoir de l'individualité bumaine, ces systèmes sont contraints, pour être fidèles à leurs principes, de créer, par un mécanisme impitoyablement autoritaire, une société d automates dont on pourrait dire ce que Proudbon disait de ricarie de Cabet : « On ne conçoit pas pourquoi en Icarie il existerait plus d'unbomme, plus d'un couple, le bonhomme Icare ou M. Cabet et sa femme. A quoi bon tout ce peuple.^ A quoi bon cette répétition interminable de marionnettes taillées et habillées de la même manière.»^ La nature ne tire pas ses exemplaires à la façon des imprimeurs et, en se répétant, ne fait jamais deux fois la même chose... '»

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