PREMIÈRE QUINZAINE DE MARS
Jeudi.
Ce matin, le général est venu au parquet. Sa figure traditionnelle (impériale et moustache blanches, cheveux en brosse, teint couperosé) semblait soucieuse. Comme je m'étonnais de sa visite en ce lieu, il m'invita, de la main, au silence.
— Il se passe, me dit-il, d'étranges choses chez mol. Je suis assailli de lettres anonymes qui me menacent et menacent surtout ma fille "Bérengère en sa pudeur. Quelques-uns de ces papiers insultent la mémoire de ma femme et cherchent à me faire soupçonner sa conduite.
On jurerait qu'un ennemi invisible et lâche s'obstine à empoisonner ma vieillesse. On aperçoit de ces lettres partout, glissées sous une porte, au moment où l'on déplie la serviette à table, en évidence sur un bureau ou un guéridon. Nulle trace d'effraction, nul indice ne dénonce l'intrus. J'ai changé plusieurs fois de domestiques depuis que cette persécution commença. Je les surveille étroitement et, ma foi, il me faut avouer qu'ils ne sont pas coupables. Ma fille, fort affectée de ce manège, souffre de fréquentes crises de nerfs. Sa santé se mine. Moi-même je vis dans le chagrin, presque dans une sorte de terreur... Voici les pièces...
Il étala des lettres devant moi. Je les parcourus. Elles renfermaient d'odieuses menaces, des prédictions de mort ou d'attentat contre la virginité de Bérengère. L'écriture fine et serrée avec intention était évidemment déguisée. Toutes portaient, en manière de signature, un V et un K, bizarrement enlacés, mais très distincts.
— Avez-vous remarqué les initiales? me de-
manda le général... Vous vous souvenez de l'incident qui se produisit chez M. d'Auflers ? Cette inconvenance du vicomte de Kelnoëc envers ma fille... Le V et le K?...
Nous discutâmes un instant la probabilité. Je m'efforçai d'en détourner l'esprit du général. Il n'insista point...
— Je voulais simplement, monsieur le procureur, vous avertir. 11 semble qu'une atmosphère de malheur plane sur ma maison. Une catastrophe surviendrait d'ici peu qu'elle ne m'étonnerait pas. Ma fille Bérengère, si nerveuse, si sensible, ressent aussi des influences malignes et formidables... Cela peut vous paraître bizarre de la part d'un soldat, d'un vieillard...
Je lui offris un homme de la police pour surveiller sa maison. Il accepta et sortit.
... Me voilà tout -bouleversé. Evidemment l'Esprit qui possède Bérengère travaille et s'agite... Mais allez donc dire cela, vous, magistrat, en plein dix-neuvième siècle positiviste et scientifique, alors que M. Charcot fonde un
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hôpital pour les sorcières tout bonnement qualifiées d' « hystériques » par des internes gouailleurs !
Dans cette pièce où je veille, si modernisée pourtant par un japonisme délicat, les fleurs brodées aux gazes des rideaux, et la lumière éclatante de ma lampe à double bec qu'alimente un pur pétrole, je m'épeure à la seule vision de Bérengère et des bruits fous de sa robe, au martyre d'Anna, la luxurieuse dame torturée en pleine vie par l'Enfer, au moment précis où elle pense se rassasier de voluptés lubriques. Je songe au Saxon Crooks, ce membre de l'Instut de Londres, qui oblige le cliché photographique à enregistrer l'apparition des fantômes, et réalise en une pratique épouvantable l'œuvre d'Edgard Poë, cet autre Saxon sublime, le voyant qui comprit la subtilité de la vie hyperphysique mêlée à notre nature. Je m'épouvante de voir la magie se professer officiellement, dans les chaires de Sorbonne, par des docteurs naïfs ignorant la divinité des miracles qu'ils révèlent et préparant sans doute, en cette divul-
gation démoniaque, la terrible et définitive catastrophe où éclatera la planète, où se détruiront les mondes modernes, ainsi qu'il advint jadis de l'Atlantide et pour les mêmes causes. Les nihilistes naissent dans les sociétés quand on propage les formules nécessaires à la composition des mélinites! La destruction tente Vhommel
En vérité, l'Enfer nous guette. Voici que notre civilisation va peut-être atteindre le secret de l'harmonie sociale, connaître et appliquer la transmission de la Force qui, d'ici deux siècles, supprimerait le labeur humain. L'homme, alors, se serait racheté de la Tache Originelle. L'épreuve imposée par l'Archange chassant l'humanité de l'Eden serait révolue! Le mysticisme qui rend l'homme semblable à Dieu pourrait, à cette heure de Rédemption, prendre toutes les âmes délivrées du soin abêtissant d'entretenir la matière !
L'Enfer guette ! Que l'imprudente révélation s'étende, que les miracles se multiplient aux yeux profanes, que la connaissance des forges éblouisse les esprits non préparés par de longues
initiations, et le cataclysme inéluctable suivra. La tour de Bel sera de nouveau renversée par le feu du Ciel... De nouveau les races dispersées involueront jusque Tétat animal et toutes les séries de l'épreuve seront à supporter encore pour TAdam revenu à la déchéance ancienne.
N'invitez pas les esprits faibles et passifs, la fémininité de l'espèce à goûter au fruit de la Science, ou l'Eden presque reconquis sera reperdu encore une fois ; et tout le poids de l'évolution à entreprendre retombera sur les épaules de l'éternel Sisyphe !
Vendredi.
Victoire ! Le résumé de la commission rogatoire, arrivé de nuit par télégramme, donne de parfaits résultats. Louise a déclaré avoir reçu l'argent de Denesolle aux dates indiquées. L'enquête subséquente démontre qu'en effet la jeune femme a payé sa couturière et son marchand d'épiceries à peu prés vers les mêmes
époques. Serais-je tombé juste, par intuition? Ou la haine de la demoiselle l'a-t-elle poussée à l'affirmation trompeuse ? Je n'en veux rien savoir. Croyons au premier cas.
En hâte, dès neuf heures du matin, je commandai qu'on amenât le détenu. Le document administratif était sur ma table ! Je voulais suivre sur la physionomie de l'adversaire les affres de la défaite. Les pas du gendarme dans l'escalier m'ont fait battre les artères ! Pour dissimuler ma soudaine pâleur, — si juvénile, — j'avançai vers mon visage la lampe et son abatjour vert, dont le reflet colore assez mon teint sombre.
DenesoUe entra guilleret et railleur, fashionable, en complet de drap anglais.
Renversé sur mon fauteuil, je le fixai un instant ; il sourit avec malice...
— Denesolle I lui dis-je, vous savez de quoi l'on vous accuse ?
Il répondit délibérément, son chapeau campé sur le genou et maintenu de deux jolis doigts soignés :
— Mon Dieu, monsieur le Procureur, je vois bien ce que c'est. Le parquet était embarrassé pour l'affaire des cinq crimes ; l'opinion publique émue, terrifiée, réclamait l'arrestation de ou des assassins. Il fallait que l'opinion prît patience. On m'a incarcéré pour calmer l'opinion. Peu à peu les craintes s'apaiseront. On finira par oublier et alors le Parquet me relâchera, faute de preuves...
— Vous pensez ?
— Mon Dieu, oui, monsieur le Procureur. Je suis assez au courant de la stratégie judiciaire. Ça m'amuse de l'étudier... Je ne crois pas me tromper, dans le cas actuel.
Je lui souris le plus agréablement du monde, comme si j'admirais sa perspicacité...
— Quelle mauvaise opinion vous avez de la magistrature I repris-je.
— Oh I non pas, monsieur le Procureur, non pas. Je prise beaucoup la magistrature. C'est très fort, savez-vous, de faire croire au monde que la justice absolue doit et peut exister. Je trouve ca très fort... très fort...
— Vous raillez, Denesolle... prenez garde de ne pas rire jusqu'au bout.
— Dame! je vais passer un certain nombre de semaines en prison et ce n'est pas folâtre. Mais je m'y résigne. Pauvre diable, sans protection, chassé de la marine pour indélicatesse, qui prendrait ma défense?... Vous avez bien choisi votre otage... Monsieur...
— Denesolle, votre attitude vous nuira...
— Voyons, monsieur, je suis sans doute un coquin, mais non un crétin. Vous imaginez-vous que je me laisserai prendre aux pièges de l'instruction, moi... Mais non, monsieur le Procureur, mais non... Nous avons lu aussi Saint- Ignace...
Je sentis le sang me venir à la peau. Denesolle avait deviné, le seul de tout ce monde élégant et intellectuel de B**"", qu'Ignace de Loyola inspirait mes réquisitoires. Une réaction nerveuse se produisit en moi. La rage me prit. Je changeai brusquement de ton :
— Alors, vous croyez qu'on vous relâchera?
— Mon Dieu, oui, si habiles que vous soyez,
messieurs, encore faut-il une apparence de preuve pour condamner ; or, comme vous le sauez, je n'ai pas effleuré de l'ongle la moindre victime des cinq crimes... et le diable vous aidât-il...
— Écoutez, Denesolle. Vous paraissez intelligent... ne gâtez pas. . .
Il haussa les épaules et voulut m'interrompre : --- Voyons, monsieur le Procureur, il ne faut pas m.e la faire, comme on dit...
— Denesolle, criai-je, si vous continuez vos insolences, je vous fais reconduire immédiatement en prison...
Le gendarme, immobile près de la porte, décroisa ses bras, et lança un regard terrible à rindisciplinable.
Lui, pâlit un peu, s'inclina et attendit.
— Vous aggravez votre situation, dis-je avec brutalité. Dès à présent, vous voulez nier. Ce système réussira mal. C'est naïf pour un homme qui se pique d'esprit. Vous avez de votre personne une trop excellente opinion, elle vous perdra... la vantardise est signe de faiblesse.
J'attendis une réplique. Ma colère d'un instant passait et je m'amusais à le voir furieux, crispant les ongles sur son chapeau... Au bout de quelques secondes, comme je feuilletais le dossier, il demanda :
— Monsieur le Procureur veut-il me permettre une prière ?
— Certainement.
— Pourrait-on me donner, en cellule, de quoi écrire et quelques livres qui restent dans la chambre d'hôtel où j'habitais ?
— Nous verrons cela.
— Mais si je dois rester incarcéré un certain temps...
— Écartez cet espoir de mise en liberté prochaine... et appliquez toute votre attention à l'examen des charges qui pèsent sur vous ; elles sont graves... je vous conseille d'y penser...
Il secoua doucement la tète, sans répondre.
— Voyons, réfléchissez bien, Denesolle. Vous vous refusez à avouer ?
— Je n'ai commis aucun délit.
— Vous VOUS enfermez dans un système de dénégations ?
— Ce n'est pas là une dénégation, c'est la vérité simple.
— Quels sont vos moyens d'existence ?
— Courtier en marée pour la place de Lisieux.
— Ce qui vous rapporte ?
— Deux à trois cents francs par mois.
— En effet... là les chiffres de l'enquête confirment. Or, avec trois cents francs de gain, vous mangez dans les restaurants les plus chers ; vous usez des filles et vous les payez, et vous vous habillez en gentleman. Où trouvez-vous l'argent supplémentaire pour ces dépenses ?
— Nulle part. Je soupe au Grand Café, soit> mais je déjeune chez moi d'un œuf de dix centimes et de quatre sous de pain. Je ne dîne jamais.
— A d'autres. D'ailleurs, l'instruction élucidera ce premier point. Et Louise Marsille et votre fils pour qui vous envoyez de l'argent à Paris... D'où vient cet argent?
— Je n'en ai pas envoyé depuis plus de cinq mois.
— Voyons, c'est impossible. Vous appartenez à une bonne famille ; si vous avez eu des faiblesses coupables, il vous demeure certains sentiments de générosité. Vous n'abandonneriez donc pas à la prostitution la mère, sans diriger l'éducation au moins morale du fils, reconnu par vous.
— J'ai tort. Mais c'est ainsi.
— Vous vous faites plus mauvais que nature, Denesolle. Je vous crois meilleur, ajoutai-je en riant.
Il me regarda non sans inquiétude. Son œil devint oblique. Brusquement, il cria:
— Sapristi, vous riez ; donc, je m'enferre.
— Ne vous emportez pas, Denesolle...
— Je ne répondrai plus... je le jure... Je ne répondrai plus avant l'audience...
— Tiens, vous ne pensez plus à être relâché, maintenant !
Il bondit tout à coup, très pâle, vaincu, eu bousculant sa chaise. Le gendarme avança.
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Aussitôt, il s'apaisa, se rassit et dit à mon greffier :
— Vous êtes à bonne école, monsieur.
Monsieur le Procureur est très fort, vraiment.
A cette heure, je crus absolument véridique le témoignage de Louise.
Mes intuitions tombaient juste, par hasard, voilà tout.
J'avoue que ce m'humilia d'abord. Les difficultés s'aplanissaient. La chose perdait ce caractère d'extrême perversité par lequel je me laissais peu à peu séduire.
Convaincu de la culpabilité, rien ne m'intéressa plus. Dépité, absolument dépité, je ne vis plus dans cet interrogatoire, tout à l'heure si captivant, qu'une besogne maussade à finir au plus tôt... et rapidement, je résumai :
— Vous ne répondrez plus, Denesolle. Bien. Au reste, il nous importe peu maintenant. Moi aussi, j'ai pensé un moment à vous libérer. Pour l'homme fort que vous vous vantiez de paraître, vous vous êtes sottement trahi...
— Mais non, mais non ! Vous savez que non... Pourquoi m'injurier ! ! .
Je me pris à rire avec affectation. Le substitut m'imita. Le gendarme souriait dans sa jugulaire en frottant Tun contre Tautre ses gros gants blancs.
Denesolle blêmit, rougit, trembla de rage. Il froissait son feutre, nerveusement, si fort que le gendarme se rapprocha, craignant un coup de tête.
La rage, l'humiliation où le portait notre rire, c'était ma vengeance de savoir à jamais impraticable la belle expérience que je tentais sur mon âme. Quand pourrais-je, ensuite, rencontrer si belle occasion de juger la vigueur de mon scepticisme à l'égard des préjugés de conscience? J'eusse tant aimé me connaître l'homme capable de se délivrer de toutes les influences ataviques dénommées « sentiment de justice » pour la seule fin d'exalter son individu dans la viç réelle I Voilà que je retombais dans le trivial de l'existence routinière.
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Je lus brièvement le télégramme du parquet de Paris.
— Ah ! elle se venge la dame ! grommela Denesolle.
— Vous dites tous cela, répondis-je en haussant les épaules.
— Mais, permettez, monsieur le Procureur, si j'ai envoyé ces sommes à Louise Marsille, et aux dates indiquées, on reconnaîtra les talons des mandats au bureau de poste. La vérification ne pourra s'opérer puisque je n'ai pas expédié les mandats. On découvrira donc facilement que cette fille a menti.
— Eh bien, Tinstruction éclaircira ces détails ; car ce ne sont plus que des détails. Denesolle, je retiens contre vous l'accusation des cinq assassinats. Je ne doute pas que votre esprit ne réussisse à vous disculper auprès du juge d'instruction. Gendarme, reconduisez le prévenu à la maison de force.
Eux sortis, je me levai de mon siège avec l'écœurement habituel. Le substitut me félicitait :
— Voici une excellente chose. Vous occuperez le siège de l'avocat général ; et mademoiselle d'Auflers possédera le mari de ses vœux.
Samedi.
L'afiaire des cinq crimes occupe toute la presse. Bien avant que de recevoir par la poste le compte rendu complet de la commission rogatoire, j'ai pu lire dans les gazettes les circonstances dramatiques qui signalèrent la déposition de Louise.
Cette fille joua merveilleusement la comédie. Peut-être non d'ailleurs : l'un et Tautre mouvement, si contradictoires qu'ils paraissent, peuvent bien émouvoir de concert et sans se détruire une âme de femme. D'abord pleurs sur son amant, supplications au juge. Elle ne sait rien, elle ne dira rien. Les larmes et les sanglots lui coupent la voix.
Paternellement, le juge lui représente que sa déposition sincère peut au contraire alléger de
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beaucoup les charges qui pèsent sur Denesolle, et certainement excuser en quelque mesure son crime. Louise feint de ne rien entondre ; elle pleure, geint, refuse son aide à la justice. Sans doute le grand amour qu'elle eut jadis pour cet homme la dominait en ces instants-là. Peu à peu, le juge la calme, la fortifie. Elle se remet ; elle déclare brusquement avoir reçu l'argent et aux dates indiquées. Elle donne le nom des fournisseurs qu'elle paya. Vient la question embarrassante :
— Comment avez-vous reçu cet argent ; était-ce par mandat?...
A partir de cette question, plus moyen de lui tirer un mot. Elle se refuse à parler. On croit comprendre qu'elle ne veut pas en dire davantage, de peur de nuire à Denesolle. On insiste. Une attaque de nerfs la terrasse. Il faut remettre à un autre jour l'interrogatoire.
Je souffre d'une épouvantable anxiété mentale. Louise dit-elle vrai, et le destin me souffla-t-il cette intuition étonnante ? Ou ment-elle,
et suis-je simplement le ministre inconnu de sa vengeance, Denesolle affirmant une innocence réelle ?
Pourquoi, si elle aime cet homme, le livret-elle ?... Elle le trahit, ayant connu par les journaux que déposer ainsi le perdrait ; et, pourtant, d'ahord elle se révolte contre l'insistance du juge... comme si elle l'aimait encore. L'amour et la haine, prétendent quelques-uns, sont sentiments très proches, l'un par l'autre engendrés. J'en déduirais, en ce cas, que Louise subit alternativement l'influence de l'amour et de la haine, dans une même heure. D'abord elle refuse l'interrogatoire parce qu'elle se souvient d'adorer Denesolle ; puis, à la vision des maux pour lui soufferts, de Tabandon où il la laissa, elle se cabre contre son amour naturel et cède le secret fatal au juge. Ensuite, quand il s'agit de confirmer ce premier aveu, elle ne peut achever l'œuvre de mort, et terrifiée des conséquences probables de ses paroles, elle souffre d'affreux désordres nerveux.
Cela est l'hypothèse où j'admets la justesse de mon intuition fortuite.
Il y a la deuxième hypothèse d'une Louise extraordinairement intelligente et mauvaise > telle que la dépeignirent Anna et Mathilde, et qui joue cette comédie pour jeter de la poudre aux yeux du juge, assurer son mensonge de vengeance ; et lâche la crise de nerfs à propos, lors de la question embarrassante concernant l'envoi des mandats.
Je confesse que si la première hypothèse, la bonne foi de Louise, me rassure, elle me donne infiniment moins de jouissances personnelles que la seconde, celle du mensonge. Car, en celle-ci, toute la thèse du drame m'appartient. Je suis l'auteur de la tragédie réelle. J'ai vaincu les préjugés ataviques de ma conscience pour l'exaltation de mon individu, ce qui est un merveilleux effort de volonté, l'acte étant de pur raisonnement.
L'ennui, c'est le doute où je. suis encore, l'hésitation à choisir entre l'une ou l'autre de ces hypothèses.
Mais j'ai le moyen de me déterniiner.'
Les rechercties entreprises à la poste sur la question des mandats aboutissent à un résultat nul. Vers l'époque des crimes successifs, les mandats envoyés portent des noms d'expéditeurs connus et pas un seul celui deDenesoUe. Si Louise ne ment pas, l'argent ne lui est pas venu par la poste.
J'expédie à l'agence Havas le télégramme suivant :
c( On croit que l'assassin des cinq crimes, DenesoUe, avait un complice qui remit lui-même à mademoiselle Louise de Marsille, et sans se faire connaître, les sommes reçues par cette jeune femme à l'époque des assassinats de B***. La crainte de compromettre irrémédiablement son amant aurait interrompu cette demoiselle, lors de sa première comparution. »
Le parquet de Paris m'enverra mardi le compte rendu du prochain interrogatoire. Si Louise se sert de la dépêche Havas pour renseigner le juge, elle ment, et je suis l'unique auteur du drame.
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Immédiatement commence en moi un antagonisme de phénomènes psychologiques dont la succession sera précieuse à étudier.
Jeudi
La journée d'hier se passa toute aux offices dans la vieille cathédrale. Le temps était encore plus sinistre. Comme de coutume, je me rendis à la messe basse de onze heures, où le monde de B*** se voit chaque semaine, en atours.
Mademoiselle d'Auflers reconnut mes pas la première. Elle se retourna et rougit. On disait l'offertoire. Quelques chuchotements quasi-admiratifs accompagnèrent mon entrée. Sans affectaliouj je pris place dans le chœur, au rang de chaises voisin de celles occupées par le premier président et sa famille.
Ma haute taille me permet d'apercevoir assez loin le public des églises. Je m'assurai bientôt que l'attention générale se fixait sur moi, et j'en conçus une grande gêne.
Mademoiselle Margueritte me dévisagea sournoisement par-dessus son formulaire. En m'inclinant, je l'avertis de mon salut. Le père et la mère répondirent ; puis la sonnette de l'élévation tintant, il se fît un grand silence sur la foule prosternée devant le corps du Christ en assomption aux mains pâles du prêtre.
A ce moment, une peur subite me prit, une peur folle de la damnation inévitable qui suivrait, si Denesolle, innocent, succombait par l'effet de mon machiavélisme.
L'Océan graisseux envahissait les vitres nues du chœur et palpitait avec des bruits d'écroulements sourds, prolongés.
Le vitrail de la décollation de saint Denis empruntait la blafardise du jour. Les cadavres des martyrs verdirent tout à fait, et l'entaille au cou du saint se violaça, tandis que le soleil en auréole perdait sa vigueur, simple assemblage de verres chromés unis par des fibres de plomb noir.
Les couleurs éteintes, le deuil du supplice persistait seul.
L'image m'obséda comme une hantise de caucliemar, et, malgré mes efforts pour sourire, je dus paraître sombre à mademoiselle Margueritte, car au sortir de la messe, sous le périptère, elle s'inquiéta de ma santé, de mes soucis. A peine remarquai-je le tremblement amoureux de sa voix et de sa main à l'instant des adieux.
— Eh bien, vous avez gagné vos galons, monsieur de Senci? me fit le président...
— Voilà cependant où pousse l'immoralité des nouvelles écoles philosophiques, remarqua madame d'Auflers, sur le ton dolent habituel... On commence par nier Dieu... puis la délicatesse... puis on va vers l'échafaud... Vous serez au thé de madame de Kelnoëc, ce soir?...
Nous nous écartâmes pour saluer au passage le général et Bérengère. Les deux jeunes filles furent s'embrasser. Le général nous communiqua, d'assez loin, de vagues appréciations sur la température. Le temps moite de novembre reprenait la ville. Tout suintait. L'averse crépita sur les parapluies tendus.
.... Je déjeunai mal dans l'atmosphère hu-
mide que ne parvenait pas à sécher un clair feu de bois. La domestique, désagréable, répondit sans politesse à mes observations sur la saveur des mets. Il fallut me fâcher, menacer. Ces scènes bêtes d'intérieur me crispent. Si sérieux efforts que je fisse pour dominer ma crainte de l'expiation possible, elle ne me quittait pas.
Je sortis en hâte, énervé, furieux. Les rues conduisant à la Préfecture ont, semble-t-il, le pavé plus défectueux encore que les autres. La pluie enflait les ruisseaux et rendait le trottoir glissant. Dans l'édifice officiel, l'huissier, au lieu de m'accueillir, selon l'ordinaire, avec un flegme obligeant, me pria d'attendre, ne sachant, dit-il, si monsieur pouvait recevoir.
Aussitôt je compris l'étourderie de cette visite. Depuis la surveille, les gazettes publiaient un mouvement administratif préfectoral désignant mon ami pour un poste en Algérie. C'était la disgrâce. Il ne manquerait pas d'imputer son infortune à mon refus de le mener chez les Kelnoëc... Il fallait vraiment que je fusse hors de moi pour n'avoir point songé
à l'anicroche. Les gens ont cette détestable manie de rendre responsables de leurs misères ceux qui refusent de se perdre pour les leur épargner.
Je pensai à partir immédiatement, lorsque l'huissier vint méprendre et m'introduisit, non plus dans le divan intime, mais dans le bureau banal. -
— Bonjour, monsieur le procureur, quelle affaire importante voas amène à la Préfecture?
Le fonctionnaire m'accueillit par ces paroles amères, indiquant qu'il entendait ne pas sortir des relations purement officielles. Cette ironie ne me troubla point ; je répliquai sur un ton pareil et l'entretins d'une commune qui ne voulait pas livrer les terrains nécessaires à l'édification du bâtiment d'école.
— Vous nous quittez, je crois, monsieur le préfet, dis-je en me levant. Ce sera grand dommage pour tous les fonctionnaires de B***. En ce qui me touche, je regretterai toujours les bons soirs que nous passâmes ensemble.
Sans répondre il me conduisit jusque dans le vestibule, s'inclina, et je suivis l'huissier.
Il est vraiment fâcheux que les êtres d'intelligence rare qui décoreraient la vie du sage par le charme de leurs entretiens, ne se résignent pas à lui donner ce plaisir gratis. Ils prétendent que de celte harmonie spirituelle doit naître une alliance dans les efforts nécessaires au succès social. De ce que nous partagions les mêmes sentiments sur les choses des arts et de la métaphysique, il eût dû s'ensuivre, au sens de cet ami, que je compromisse ma situation dans la marine pour lui sauvegarder sa place. Ainsi, nous aurions ensemble triomphé ou péri.
J'avoue que je ne puis excuser une telle manière de comprendre l'existence. Si l'intellectualité des passants me blesse, je me venge ou j'aspire à me venger, en parvenant à leur commander par le prestige de ma place ; mais renoncer à cette douceur et me lier à un homme qui se noie parce que le génie brûle dans sa cervelle, je suis tout à fait incapable de ces sortes de dévouements.
Comme je constatais cet état de mon âme, l'averse redoubla de violence. Les maisons disparurent sous le tissu de la pluie. La cathédrale m'offrant un abri, j'y pénétrai. On était à vêpres et les chantres gonflaient leurs gorges pour dominer la tempête mugissante.
Je me logeai en un coin sous l'attirante Décollation du saint, et Timage me rappela aussitôt l'ennui principal, l'ennui du jour que je subissais.
En effet, afin de mettre quelque ordre logique dans la série des raisonnements volontaires, j'ai admis en moi la régie de classifîer sous certaines rubriques distinctes les ennuis du moment; soit, par exemple : ennuis de l'heure (achat de linge et visite au greffe) ; ennuis du jour (que faire ; puis à cinq heures deux lettres à écrire); ennuis de la semaine (visite au procureur général, expédition des affaires litigieuses communales, anxiété du résultat de la commission rogatoire, cour à faire à mademoiselle d'Auflers) ; ennuis du mois (terme de loyer à payer, obligation d'en finir avec Denesolle, et de déter-
miner la famille d'Auflers à une promesse d'union) ; ennuis du trimestre (voyage à Paris, voir le prince de P***, obtenir qu'on se hâte de régulariser ici ma situation officielle)... etc., etc..
L'ennui de l'heure, hier, au moment où j'entrai dans la cathédrale, était de résoudre le cas de conscience DenesoUe.
Bien que nulle preuve ne paraisse jusqu'à présent confirmer l'innocence du détenu, je demeure cependant très résolu à le poursuivre, quelle que soit Venquête. Ma volonté était définitive sur ce point, dès le départ de Paris. Si je crus, à certains moments, hésiter encore, c'était pure coquetterie de la conscience se dérobant à la volonté pour donner quelque ragoût à la chute, comme une femme experte qui outre la résistance capable de paroxyser le désir de l'amant, et par suite d'accroitre le plaisir du triomphe. Rien autre.
Mon intérêt s'affirme vraiment comme trop considérable dans la question. Je suis un être plus affiné que ce DenesoUe, plus capable de produire et de jouir, de servir les rouages so-
ciaux et de savourer des joies. Car la vie dès à présent se ferme pour cet homme renié par les gens honnêtes. Il ne pourra plus participer aux satisfactions mondaines ; or, né dans une famille honorable, cette répudiation le fera toujours pâtir. Fatalement il tentera de reconquérir sa place par la fortune, l'or purifiant de toutes les tares l'homme qui le possède. Ses scrupules sur les moyens fléchiront vite. Il n'a plus à perdre la considération ni l'estime. La canaillerie et le vol restent ses seules chances d'avenir. Or, ou il réussira, et, dans ce . cas, il aura affligé de mille injustices le mouvement social, ce que je suis chargé d'empêcher; ou il se laissera prendre la main au sac et subira le châtiment du bagne. Or, un peu plus tôt, un peu plus tard... Sa vie ne vaut plus une nèfle. Voyons la mienne.
Je naquis d'excellente race. Mon esprit préparé par l'atavisme et l'éducation goûte les philosophies les plus abstruses et ces sortes d'œuvres d'art où se délectent quelques délicats plus rapprochés de la compréhension divine que les di-
lettantes vulgaires. Ma lecture favorite est le Second Faust de Gœthe que la critique la plus experte déclare incompréhensible et inutile. Je conçois dans Shakespeare, le Dante et. Eschyle, des choses que de très rares esprits seuls devinent. J'ai compris le mécanisme unique de toutes les religions diverses engrenées les unes aux autres dans le mouvement des siècles. En outre, au lieu de partager l'existence obscure et recluse des rares sages qui communient à ces hautes pensées, j'ai su sacrifier, afin d'obtenir les avantages matériels de l'existence, ma dignité et mon orgueil, fantômes vides, en flattant les brutes quelconques que Tanimalité des foules consacre comme âes chefs glorieux. Après bien des combats intérieurs j'ai pu dénuder mon âme de toute vaine sentimentalité, de toute vaine pitié. Je suis parvenu à être le spectateur froid des luttes entreprises entre les hommes pour s'égaler, se dominer, se supplanter. Je suis habile à profiter des faiblesses de tous, à m'assimiler les jouissances de tous (sensuelles ou spirituelles), et à paraître cependant
le monsieur de bon ton, agréable aux salons et qui « fera son chemin )>.
Je suis donc une force, Denesolle est une faiblesse. Pourquoi dérober à l'inéluctable Transformisme le phénomène de notre mise en présence ? La loi de sélection doit s'accomplir, selon les données naturelles, et le faible succomber devant le fort.
Car il ne peut arriver que tous deux échappions. Si Denesolle, rendu à la liberté, reprend l'usage de la vie, je perds l'espoir de continuer une carrière brillante. Refoulé en moi-même, je me laisserai prendre par la séduction de penser hautainement ; je vivrai dans le mirage de mes spéculations métaphysiques et littéraires inaccessibles à Tesprit du monde, à celui même de la critique officielle, et, comme tel que j'admire du reste, j'attendrai la mort en quelque appartement mesquin d'un faubourg de la capitale, seul avec mon orgueil, mais mon orgueil ébréché et souillé par les tentatives osées pour réaliser matériellement mes rêves ambitieux, c'est-à-dire indi^^ne de
paraître parmi les fastueux génies qui méditent et écrivent dans la misère plutôt que de se commettre avec la plèbe intellectuelle qui règne. Ils me mépriseront.
De plus, j'avoue que rien ne me tente moins que la gloire après décès. Ce m'a toujours paru duperie que ces splendides honneurs offerts aux mânes des poètes ou des savants qu'on laissa préalablement mourir de tristesse.
<i J'ai vu que Jésus n'était le Christ qu'on adore que pour avoir réussi... L'amoureux du progrès ne peut classer parmi les héros que ceux qui aidèrent à quelque groupe humain... Le plan merveilleux qui nous eût assuré la victoire en 1870 et qui est resté dans le portefeuille d'un petit lieutenant est une belle œuvre pour une centaine d'intelligences spéciales ; mais je regretterai toujours que ce lieutenant n'ait pas eu son succès alors, c'est-à-dire n'ait pas su faire connaître son génie en temps opportun... un esprit assez grossier sera réellement un génie s'il en remplit l' office devant Thumanilé... »
Ces quelques phrases, écrites par un écrivain de Tépoque dont l'âme semble sœur de la mienne, me paraissent renfermer en ellesmêmes l'essentiel du bon sens. M. Francisque Sarcey, bien que je me gausse quand il parle art ou lettres, émet aussi de ces axiomes irréfutables qui raviront éternellement les esprits précis.
Il s'agit donc que je parvienne, d'abord, pour ensuite penser de manière efficace, et féconder de ma semence intellectuelle les imaginations populaires.
La magistrature prépare excellemment au parlementarisme.
Aussi, en morale stricte, je n'ai pas le droit de subordonner à la vie de Denesolle, cette faiblesse de la nature, la force de mon individu capable sans doute de multiplier, dans l'avenir, les sources de joie où se désaltérera l'humanité souffrante. J'ai même le devoir de sacrifier la faiblesse sociale de cet être afin d'augmenter, autant qu'il est en mon pouvoir, les chances de succès nécessaire au parfait épanouissement de ma force productive.
Ces réflexions terminées, je levai les yeux vers le tableau du vieil héraldiste, et il ne m'émut plus de même qu'auparavant. Je sentais en moi grandir la certitude, la belle assurance sereine du magistrat jugeant les passions des hommes, cette fermeté magnifique que j'enviais depuis quatre mois à tous me collègues.
La pluie battait les vitres et les toits; l'office finissait. Les chantres égosillés murmuraient à peine les répons. Les dévotes rengainaient leurs rosaires.
J'eus cependant le loisir d'ajouter encore à cette somme de preuves démonstratives ces quelques autres :
Si Denesolle n'expiait les cinq crimes, j'encourageais par là le mécontentement du peuple, l'esprit de révolte, le trouble des castes, et je contribuais pour une grande part à préparer un choc social terrible capable de coûter cent mille vies, des ruines, des banqueroutes et tous les cataclysmes des révolutions. Les paroles du ministre me sonnaient aux oreilles. Mon devoir est encore de prévenir, en la
mesure de mes forces, ces- infortunes publiques.
Je sortis de la cathédrale rasséréné, fort de mon droit et de mon devoir reconnus, acceptés.
... Au thé de madame de Kelnoëc, on me fit grande fête. Lès géantes blondes me courtisèrent. Enfin j'avais délivré le pays de la terreur. Le vicomte, encore tout penaud de sa mésaventure avec Bérengère, n'osa plus me plaisanter.
Mademoiselle Margueritte m'emmena dans la serre, et nous formâmes des projets d'avenir défini...
— Quelle prudence pour un homme si jeune ! s'écriait le premier président, de l'autre côté d'un massif de lentisques, quelle prudence et quelle finesse, — comme s'il ignorait notre présence derrière lui.
— Voilà une grande perspicacité ! fit Meliora.
— Le prévenu était adroit. C'est très adroit aujourd'hui de ne pas fuir.
— Celui qui, le crime commis, vivrait au grand jour, sans modifier en rien sa vie, échap-
perait presque sûrement à la justice... Ce Deiiesolle...
Ces messieurs s'éloignèrent.
— La vie s'arrange à merveille pour nos souhaits, mademoiselle...
Le petit rire me répondit, la lèvre se troussa sur la dent bleuie ; le corps sans hanches, sans croupe, sans gorge, tressaillit dans la mousseline de la robe de gala.
— M. d'Auflers semble me vouloir du bien...
— Il vous aime beaucoup. Oh ! comme il était peiné qu'on ne découvrit pas ce DenesoUe! Tous ces messieurs sont très contents. Ils prétendent qu'ils n'auraient jamais pensé à celuilà... Oh ! le brigand! assommer ainsi sept personnes pour quelques malheureux mille francs. Oh I - •
— Il en avait sans doute grand besoin.
— Taisez-vous. Je n'aime pas vous entendre dire de ces choses-là. Ça me fait peur... Oh!
Le petit rire encore... les fleurettes tremblèrent dans la lourde chevelure qui écrasait ce
COU fragile, où les veinules circulaient à fleur de la peau mate et polie.
Je n'ose la toucher. Je crains qu'à chaque minute ces minces bras ne s'émiettent comme de la porcelaine brisée, que sa peau sous laquelle on examine le sang se mouvoir ainsi que dans les expériences anatomiques, que sa peau ne s'ouvre, que toute cette frêle chose ne se détruise soudain, à bout de souffle, dépourvue de raison de vivre. Ce serait un vilain tour joué par le hasard, maintenant. Chose bizarre, elle me ferait même ressentir une sorte de dégoût, comme d'un oiseau déplumé courant par la cuisine, échappé au couteau du mitron. Si je danse avec elle, je ne sens que les étoffe?, les cordons et les buses; rien de la chair. Dans les gazes ouvertes en cœur sur sa poitrine, la peau se tend plate et nette à partir des clavicules où se creusent des « salières » moins profondes cependant qu'on ne l'appréhenderait. Et toujours le petit rire à toutes questions, à toutes remarques... et le « oh! » qui
le précède dans la bouche arrondie massée
comme une cerise avec des fossettes autour.
— Aimez-vous les villes d'eaux, mademoiselle?
— Oh oui, oh I...
— Nous irons souvent, plus tard, ensemble, seuls tous les deux. Ce sera parfait, n'est-ce pas ?
— Oh!
— Et nous nous promènerons en voiture, sous les ombrelles de coutil blanc ; et nous dirons des poèmes devant les lacs faits exprès de la Suisse. Ce sera d'une grande beauté I
— Oh! oh!
Voilà « l'objet » avec lequel je partagerai l'existence, cette chose riante, fuselée, sans formes, étroitement sanglée d'étoffes et qui rit spirituellement, toujours! Neuf cent mille francs et un petit être maladif qu'il faudra instruire dans l'art de luxure, sans qu'il possède rien de ce qu'il faut pour cela ! C'est la Salomé promise contre la tête de Denesolle-Jokanaan.
Elle sera drôle la tête, sans ce corps un peu trapu, très agile, exigu... la tête à courte barbe
dans le panier de son et sur la table de marbre, à l'hôpital, avec les fils électriques, les bobines, les condensateurs, tout l'appareil utile pour exciter à la face maintes grimaces saugrenues, horribles ou sinistrement joyeuses, et qui renseigneront la Science !
— Oh 1 oh !
J'avais pensé tout haut. Elle la trouvait très drôle la petite Salomé sans croupe, sans seins, sans chair; elle trouvait très drôle la tête de Jokanâan, telle que je la décrivais en tournant au rythme de valse sous les buissons de bougies.
— Alors on lui mettra des fils électriques dans le crâne.
— Certainement I
— Oh!... Dans les yeux?
— Dans le nez aussi.
— Oh !... oh 1... et il fera des grimaces.
— Beaucoup de grimaces...
— Oh ! oh !... Pourquoi cela?
— Pour renseigner la science.
— Ah! ah!...
Puis ce fut madame d'Auflers qui me remplit
les bras de son beau corps, de ses odeurs exotiques : Allons, vous voulez bien... cher monsieur — vous choyez ma manie... là... nous voici en mesure... Que vous racontait ma fille?... Est-il vrai que l'on dise que je ne trouverai jamais de mari pour Margueritte, tant les prétendus auront peur de devoir me faire danser... comme ça... une partie de leur vie... Moins vite, si vous voulez bien... vous dites?... Ça ne serait pas désagréable... Flatteur... Encore une mesure s'il vousplait... Avez-vous invité madame de Kelnoëc? ... Là, je suis lasse un peu... Merci... Quand allez vous en finir avec ce brigand de DenesoUe ?...
— Ces dames demandent que vous leur contiez par le menu comment vous avez découvert l'assassin des Cinq Crimes. Offrez-moi votre bras, monsieur de Senci, on vous a préparé un fauteuil.
Madame de Kelnoëc rougissait et s'éventait ; elle posa sur ma manche d'habit son admirable chair rose duvetée d'or. Les géantes blondes formaient le cercle. Elles rirent et sourirent, se
pressèrent, arrangèrent les froufrous de leurs robes. Le fils idiot du prince de Saxe aidait le domestique à enlever les plateaux; et la marquise de Sennabriick, droite sous sa chevelure de neige lourde, s'arrangeait les omoplates contre les coussins de la causeuse, au milieu du cercle.
Je commençai mon récit.
J'ignore encore comment j'osai, poussé par une influence diabolique, dire exactement, (exactement!) la marche que j'avais suivie point à point pour inculper Denesolle. Je racontai tout exactement, même le procédé de la dépêche Havas ; et je ne dissimulai que mes relations avec Anna et Mathilde, pour les convenances.
« Ainsi Eve trahit Adam dans la plus ancienne des légendes copiée depuis et recopiée par les filles de notre mère... »
Cette phrase terminait ma causerie.
... Et aussitôt je compris quelle eflroyable révélation venait de m'échapper. C'avait été en moi, et plus fort que moi, un besoin irrôpres-
sible de tenter le sort, de crier mon crime au monde.
Je m'étais arrêté, un sourire de gâteux sur les lèvres, les yeux vers les dames et je ne les voyais plus, ni elles, ni le salon, ni les lumières dans l'affreuse angoisse qui m'étreignit alors.
Les sens ne me revinrent qu'au moment où le fils idiot du prince de Saxe présenta un grog avec son bon visage de bête hirsute, à la bouche bée. Je bus une gorgée et regardai.
A mon immense étonnement il n'y eut devant moi que des paroles flatteuses, des visages gracieusement inclinés et des gestes d'aimable approbation. Les éventails battirent contre les poitrines en émoi. Le marquis de Sennabriick s'avançant vers moi, dit :
— Vous nous avez causé un grand plaisir, monsieur; vous contez si bien.
Derrière mon fauteuil, Meliora pérorait sentencieusement; je l'entendis vanter ma méthode au vicomte, l'incorrigible plaisantin.
Le président d'Auflers et lui m'emmenèrent dans un coin du salon...
ROBES ROUGPZS 195
— Savez-vous que c'est très fort, cela, très fort? répétaient-ils.
Leurs sourcils circonflexes, leurs yeux ronds, leurs doigts montant en signe d'admiration... je ne savais plus s'ils se moquaient ou si la louange ne cachait pas quelque piège.
Mais on m'entoura, on me félicita. Je dus inscrire de nouvelles sentences judiciaires, celle-ci, sur les albums de ces dames. Nous nous quittâmes dans la joie et dans la satisfaction.
Mademoiselle Margueritteme serra les doigts de son plus fort. Quand je rouvris la main il y avait dedans une des fleurettes de sa chevelure, et son bouquet de corsage encore tout parfumé par la moiteur de la peau frêle.