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DEUXIÈME QUINZAINE D'AVRIL

Samedi.

Je rentre tard... l'esprit malade et agité par les scènes tumultueuses du jour...

Les mineurs de Saint-Leufrôi sont en grève. Quelle misère!... Dans le val qui se creuse derrière la falaise, une cité^ rectiligne aux bâtiments de briques brûlées s'étale géométriquement. Les rues des maisons ouvrières convergent au cordeau jusqu'à la mairie, la maison d'école, l'hospice et la Taverne qui forment les quatre faces de la place centrale. Les heures cheminent sur un cadran de bois au faite de l'hospice. Les chevaux des gendarmes et des dragons l'encombrent. La Taverne, remplie de

soldats, fait des affaires. Les brancardiers amènent à l'hospice, en procession, les cadavres mutilés repris aux décombres de la mine où sauta le grisou. Les blessés de l'émeute, sabrés par les dragons, arrivent devant la mairie le visage, les mains enveloppés de bandelettes qui rougissent.

Je me suis tenu là en permanence, pour interroger les rebelles et prescrire l'information contre eux.

Ils défilent lamentables, sous leurs cottes tachées de houille, la barbe en broussaille, les yeux luisant dans l'ombre du grand chapeau de cuir où demeure attachée la lampe Davy.

Le maire, un gros personnage de la Compagnie, les invective. Il écume dans sa barbe de jais ; il rage de tout son profil juif.

— Celui-là, monsieur le procureur, celui-là gagnait six francs par jour, autant qu'un sous» lieutenant, et ça se plaint, et ça se met en grève, et ça laisse la mine au grisou, et ça ruine d'honnêles familles, pour le plaisir de faire le fainéant... Ah !...

Je nVempresse de contraindre au silence ce gros monsieur, qui me choque avec son amour du gain, beaucoup parce que je compte vaguement me présenter à la députation un jour, par ici : il importe de ne pas indisposer l'électeur d'avance.

Aux vitres, les tètes des femmes, hâves et désespérées , regardent leurs époux menés entre les gendarmes.

Le grief est simple... Naguère les ouvriers s'aperçurent qu'on négligeait les précautions obligatoires destinées à prévenir les explosions du gaz mystérieux. Ils réclamèrent. La Compagnie voulut qu'ils accomplissent, sans rémunération et par surcroit, les travaux indispensables à la sécurité générale. Selon elle, chaque galerie de mine étant livrée à une équipe qui l'exploite, on ne doit aux bouilleurs que le prix de la matière extraite ; à eux, exploitants, d'entretenir le filon en état. Le cas reste litigieux.

Certes la Compagnie manque de générosité; mais, en droit, elle peut arguer ainsi du contrat passé avec les travailleurs. D'ailleurs ses repré-

sentants poussent routrecuidance jusqu'à soutenir que cette mesure associe en quelque sorte les employés ; et, qualifiant ce labeur « le travail libre )), la compagnie se prétend simple courtière entre l'ouvrier producteur et le consommateur.

Là, comme partout, comme toujours, la confiance de l'ouvrier dans la vertu des mots le leurre. Ainsi suffît-il qu'on prononce le mot de liberté ou de républiqae pour qu'il se laisse tondre.

Je retiens le moins possible de ces pauvres, qui frappèrent les soldats ou les gendarmes, bien que je ne plaigne pas ceux-ci le moins du monde.

En effet, ce semble, pour eux, une liesse énorme de pouvoir assommer leurs frères. Au moins une fois, en leur vie, ces rustres se sentent du côté du plus fort, et ils s'enorgueillissent et ils tapent vigoureusement, sans penser que, leur congé fini, les militaires successeurs les assommeront à leur tour s'ils tentent des réclamations contre l'iniquité sociale.

Au milieu de ma besogne, une estafette vint me chercher de la part du préfet. Les choses tournaient mal à l'ouverture du puits. •

J'ai traversé le coron. J'ai marché dans ces rues sablées de charbon sous les mauvais regards que me lançaient les femmes 4iaillonneuses, débraillées, leurs mamelles étirées par d'avides nourrissons. Le maire, gras, vêtu d'élégance sobre, le feutre sur l'oreille, brandissait son gourdin avec indignation devant les mines épouvantées des fillettes au teint vert, des enfants maigris.

Une minute je ressentis le dégoût d'être complice de cette assurance contre la faiblesse du pauvre. Il me parut que ma toge rouge , la chose tiède et flasque tombait en plis mous sur les épaules, me marquait encore de Técarlate infâme jadis commune à nous et aux bourreaux. Je songeai à l'arrestation de Denesolle, aux boucheries de la rue des Nonnes, à l'immonde de mon office, hypocritement paré du mot de Droit !

Evidemment le droit était pour ces misé-

rables, esclaves sans vêtements, sans douceur, esclaves n'ayant pas, comme ceux de Tantiquité, mérité leur sort par la honte d'une défaite, mais nés ainsi dans la Douleur, selon le décret du Hasard, afin de gorger les plus rusés et les plus fourbes.

Les nues basses, aux couleurs de cendre, traînaient sur les tuiles des toitures humides. Les portes claquaient sourdement à notre venue, comme si l'on eût voulu se garer de notre présence exterminatrice. Les chemins se vidaient devant.

Nous parvînmes ainsi sur la place du Puits.- La tour de briques fumait entre les arches de fer et de verre, jusqu'au brouillard bas.

Et, à terre, c'était une cohue sombre de mineurs où caracolaient les dragons toutes lames au clair, parmi les, hommes renversés et la grêle de briques volant aux casques, aux panaches ; tandis que, sur le grondement de la bataille, clamait la voix du vicomte de Kelnoëc, superbe, les moustaches au vent : « Sabrez ! En avant I Sabrez I » Les chevaux ruèrent dans la foule

hurlante ; les sabres s'abattirent. Des corps roulèrent. Les femmes échevelées coururent. La poussière noire du sol monta, devint un nuage où étincelaient les lames, les casques, sur le terne paysage, sans arbres, divisé à Tinfini par rectangles de culture.

Pendant cinq jours on assomma les pau« vres...

. . . Quand il fallut assister à la première entrevue entre les délégués ouvriers et les représentants de la Compagnie, le nouveau préfet, un vieillard aimable, mais ferme et défiant, me pria de donner un avis. Exprimer tout mon dégoût de cette lâcheté banale, c'eût été compromettre sans doute l'avenir immédiat, bien qu'en augmentant les chances d'élection. Mais le principal, en ces mois, est de conquérir mademoiselle d'Auflers; et, pour cela, obtenir du gouvernement la place de l'avocat -général. Aussi, invoquant les termes du contrat, déclarai-je que, légalement, aucune revendication des ouvriers n'était admissible, et que, d'autre part, leurs violences les mettaient dans le plus

mauvais cas. Cependant, ajoutai-je, la Compagnie, encore que forte de son droit strict, aurait pu user de générosité.

En outre, comme elle jouissait d'une situation prospère, la justice ne pouvait approuver qu'elle abusât de la lettre de son bail pour imposer aux travailleurs, sans rémunération nouvelle, une tâche supplémentaire. J'osai conclure en demandant que l'on fit droit aux prétentions de la grève ; — les coupables de la rébellion devant toutefois encourir les poursuites que prescrit la Loi.

Le préfet me démentit froidement. Il parla de (c salaires relativement élevés )>... Je répliquai, non sans ironie, que si M. le préfet touchait seulement six francs par jour, il parlerait peut-être de façon différente. Un murmure approbateur me soutint. Mon courage s'enorgueillit.

Les ingénieurs de la Compagnie ricanèrent maladroitement. Je les apostrophai avec virulence ; je parlai de l'Egalité du Capital-Travail et du Capital-Argent devant la répartition des

bénéfices... et, ma péroraison s'enflaut à merveille, je m'étonnai que le représentant de la République appuyât les bommes de privilège, amenés à la fortune par d'beureuses circonstances et la coquetterie du basard, contre les citoyens dont le labeur quotidien crée la ricbesse et la prospérité du fays, sans en jouir...

Le préfet se coiffa, sortit. Quand je parus ensuite sur la place, la foule m'acclama. Je refusai l'escorte amenée vers ma voiture, et laissai partir en avant mon préfet, entouré de dragons et de gendarmes.

Ce matin, le journal de Magne relate mon discours et ma conduite avec quelques pbrases élogieuses. Il juge à propos de rappeler comme je sus babilement découvrir l'assassin des cinq crimes... Ma popularité s'esquisse.

Dimanche,

On a fort blâmé ma conduite, par sous-entendus, au thé de cinq heures, chez madame de Kelnoëc... Depuis ce serin de vicomte criant: « Du canon I du canon ! Je ne connais que cela pour cette racaille! » ; jusqu'au mxarquis de Sennabriick essayant de philosopher...

— Voyons, monsieur de Senci; ces gens-là n'ont que de très modestes appétits. Transportez-les au milieu de nos appartements, devant notre table, initiez-les à notre genre de vie qu'ils jalousent, ils ne le pourront supporter. Quelle contrainte pour eux de ne pas fumer la pipe, ni cracher sur les tapis, de ne pouvoir chanter des choses obscènes ou boire, sans soif, de rudes alcools? Réaliser leur rêve, les mettre à notre niveau, mais ce serait, pour eux, le martyre 1

— Certainement, monsieur, répondis-je ; parce que le changement de situation leur serait

trop brusque. Mais si l'on essayait de les initier peu à peu, deux ou trois générations suffiraient au plus pour leur inculquer notre manière de sentir...

— Pensez-vous?

— Les exemples abondent. Les grandes villes pullulent de parvenus qui commencèrent à peiner, l'âme sordide, nullement décrassée des habitudes populacières. A vingt ans, ils paraissent d'immondes voyous ; à trente, des négociants vulgaires ; à quarante, ils deviennent amateurs de tableaux et de livres ; à cinquante, ils sont les arbitres du goût, ils prônent tel auteur et tel peintre, et collectionnent les gravures célèbres en épreuves-types. Un tailleur anglais les habille. Ils se connaissent en chevaux et achètent des portraits d'ancêtres aux ventes publiques... Voyez Magne; ses parents cardaient la laine ; il se pose, et avec raison, comme l'un des hommes les plus instruits et les plus dilettantes du département... Une fois député... il fera à Paris le succès d'une pièce, d'un livre, d'une toile, d'une sonate... Et vous, monsieur le

marquis de Sennabrtick, vous n'oserez vous inscrire en faux contre les jugements du journal important où il écrira. Même, bien que son goût détestable choisisse évidemment la littérature la plus plate, la musique la plus naïve, et louange les facéties de l'opérette, vous n'aurez pas le courage de chercher une autre opinion que la sienne ; vous applaudirez avec lui au même roman et au même couplet de garnisaire I

Le marquis de Sennabriick voulut protester... Je repris :

— Parce que tous les Magne du passé vous en prièrent, vous, nobles de race, qui vous piquez de finesse, vous vantez la piteuse prosodie d'Emile Augier, les revendications stupides du père Poirier, le monde de canailles et de brelandiers que représentent comme le vôtre les pitres de la Comédie-Française et les faiseurs de drames à succès. Les Magne de la littérature et de l'art vous ont ridiculisés, abaissés, flétris en effigie ; et vous avez applaudi de tout cœur. Vous avez consenti au

succès des Ohnet, des Bourget, des Pailleron, des Dumas fils, qui faisaient triompher sur vos belles traditions tour à tour le bâtard, le maître de forges et le calicot, qui mettaient vos femmes au rang des catins ; et cependant vous laissiez mourir dans la misère les Barbey d'Aurevilly et les Villiers de l'Isle-Adam, ces défenseurs de votre monde et de votre croyance, parce que Magne ne les pr(^nait pas. Vous vous prétendez supérieurs à l'ouvrier : non seulement il vous surpasse, mais vous en arrivez même à copier les caricatures qu'il fait de vous ; et vous appelez cela le genre, le « train! » n'est-ce pas, monsieur le vicomte de Kelnoëc? Que lisez-vous en littérature, qu'admirez-vous en art? Après le dernier couplet des Variétés, que vous savez par cœur, le plus récent roman de pornographie que vous avez lu, et la sentimentalité bête d'un auteur de feuilletons sur lesquels pleurent les dames, que connaissez-vous du monde intellectuel?

— Moi, monsieur, je suis dragon, et je trouve cela idiot; je n'aime d'ailleurs que les choses gaies.

— C'est-à-dire ces chansons et ces récits obscènes, dont parlait tout à l'heure avec mépris M. de Sennabrtick, et qui récréent les soirs de cabaret... chansons et récits épurés un peu, oh! très peu... Allez, ne méprisez pas les mineurs que vous avez sabrés si vaillamment, avant-hier, monsieur le vicomte... Votre âme est semblable à la leur... avec cette différence , que vous représentez la force du pouvoir contre leur faiblesse d'esclaves désarmés.

Le vicomte grogna. Le marquis réfléchissait. Les dames s'animèrent.

— Mais vous-même, monsieur, me lança madame de Kelnoëc, vous pactisez volontiers avec les radicaux, puisque vous dépendez de leur gouvernement.

L'allusion, assez méchante, me démonta un peu. La grande femme blonde rougissait.

— Je crois de mon devoir, madame, de ne pas laisser faire, de ne pas laisser dire. Nous sommes aujourd'hui un parti mort, parce que l'inconséquence même de nos idées saute aux

yeux des plus simples. Une femme du monde

qui s'émeut sur un roman d'Ohnet, un noble qui applaudit Augier et Dumas, un officier élégant qui se plaît aux ignobles vaudevilles du boulevard, suffisent pour démontrer aux basses gens que nous sommes de même essence qu'eux, puisque les mêmes pauvretés intellectuelles nous agréent. Ce que je viens de démontrer sur un exemple immédiat et palpable s'étend à toutes espèces de sujets de critique. Nous étant abaissés à rien, on nous compte pour rien. Ce qu^il faut, ce n'est pas nous tenir à l'écart dans cette valeur négative, mais nous immiscer dans la lutte, reconquérir un terrain logique et y combattre.

« Ainsi, par exemple, nous affectons, vous affectez de demeurer attachés au catholicisme et aux préceptes évangéliques. Le premier de ces préceptes enseigne : « Aimez-vous les uns les autres. » Une des trois vertus théologales s'appelle la charité! Il est écrit : « Les premiers seront les derniers. » Et, en expresse contradiction avec ces principes merveilleux de la religion la plus belle et la plus pratique qui exista

jamais, vous méprisez le pauvre, vous rejetez sa plainte, vous refusez Texamen de la question sociale, c'est-à-dire de la généralisation de la charité. Imaginez-vous le peuple assez sot pour ne pas concevoir cette contradiction de vos actes à vos principes? La religion, qui fît longtemps notre force, est venue à déchéance par l'effet de cette contradiction publique... Pourquoi ne pas rentrer résolument dans la lutte, ne pas reprendre la promulgation de la Chaynté, sous sa forme moderne : le socialisme? Songez quelle force vous viendrait immédiatement, si vous vous alliiez au peuple, au peuple du travail, contre Toligarchie des marchands qui l'exténue et vous ridiculise! Le peuple n'est pas votre ennemi naturel... car il comprend les idées généreuses et l'élan des beaux enthousiasmes, par quoi vos ancêtres forgèrent la Patrie. Votre ennemi direct, c'est l'entrepreneur de trafic qui vous extermina en 1793 et qui, depuis, piétine le peuple comme l'osa votre insouciance de jadis, témérité de Francs vainqueurs asservissant le Gaulois vaincu. Et sa cause s'aggrave de

l'hypocrisie des principes qu'affiche le Trafic, et de la tromperie d'étiquette par laquelle il leurre les masses laborieuses. Promulguer le socialisme chrétien en politique, réagir contre l'art immonde et plat des calicots, qui régnent dans les gazettes et chez les libraires : voilà notre devoir à tous, et voilà pourquoi il faut entrer dans la lutte, sans discuter sur de vaines étiquettes de république et de monarchie; car la ruse des marchands au pouvoir vous dupera toujours dans ces questions d'enseigne à la boutique...

Une certaine gêne suivit mon prêche. Mademoiselle d'Auflers me regardait avec admiration.

— Vous êtes un poète, monsieur de Senci, me dit la présidente avec quelque dédain.

Et comme le vicomte, ennuyé de ma sortie, battait bruyamment les touches du piano, on organisa une sauterie...

Lundi.

Voici toute ma conversation d'hier rapportée textuellement dans le journal de Magne. Je soupçonne fort le vicomte d'avoir communiqué les notes et joué ce vilain tour. Au reste, l'article ne paraît pas acrimonieux. C'est un éloge, en somme, des principes que je promulguai, avec, vers la fin, un malicieux paragraphe, où mon radical insinue adroitement que je vise la députation, et que je prépare le terrain électoral. Il avertit d'ailleurs les citoyens de se prémunir contre mes utopies, qui, au cas de mise en pratique, ouvriraient la porte grande à la réaction, sous couleur d'un socialisme clérical.

Cela donne matière au préfet pour les vengeances qu'il médite sûrement.

J'adresse, sur cela, une lettre à madame de L***. Cet écrit explique que mon attitude dernière obtient le triomphe intégral des vues mi-

nistérielles. En effet, par mes relalions avec la mariae, le conflit élevé jadis entre les tribunaux civils et la juridiction de l'amiral s'apaise définitivement. Depuis mon succè^ chez les Kelnoëc, nul différend n'a paru entre les deux pouvoirs. En outre, j'ai concilié les radicaux à ma personne, et je commence à modérer l'antipa- Ihie des nobles contre les populations ouvrières des centres industriels, en développant cette théorie du socialisme catholique, en l'indiquant comme seule chance de salut pour les partis attachés aux traditions, et en légitimant sur la plus irréfutable logique ce principe de lutte.

Madame deKelnoëc parle d'organiser une féto de charité en faveur des familles des mineurs en grève. Les géantes blondes s'affairent et papotent.

J'ajoute à la missive le numéro du journal de Magne qui contient mon éloge.

Il m'est permis d'espérer que madame de L*** saura convaincre le prince de P***, et qu'il ira d'urgence exposer mon panégyrique auministre, avant l'examen du rapport préfectoral.

... Pour ardente que fût ma déclamation d'hier, je ne puis m'empêcher de reconnaître que c'est là une incongruité d'esprit.

Mais, à certaines heures, je ne sais quel vieux levain de fougue artiste et socialiste me prend ainsi tout à coup; je m'excite, je m'échauffe, je déclare des choses qu'au fond de moi je juge presque impraticables, et surtout très inutiles à pratiquer. De mes anciennes fréquentations chez les bohèmes des brasseries de Montmartre, il me demeure comme un grain de folie hautaine, de délire utopique. Évidemment, à ces minutes-là, je ne m'appartiens plus. Tel que les devins de Grèce, je puis dire, sans mensonge ni hâblerie, qu'un dieu me possède et parle par ma bouche. Mon trouble devient extrême. Les assistants, les objets vacillent alors devant mon regard. Les lampes s'irradient comme des soleils et m'éblouissent. La parole s'échappe de mes lèvres avec une facilité d'éloquence merveilleuse. Je m'écoute et je ne m'entends pas. Mon esprit assiste, mais rCagit'pas, J'ai la parfaite et l'entière conscience

que ridée exprimée par ma déclamation vit de soi-même, hors de ma volonté ; s'impose et domine, sans que mes habitudes, ma règle de vie, mes plus fermes résolutions puissent entraver cette manifestation divine.

Platon a écrit ses dialogues afin d'apprendre au monde l'existence de l'Idée en tant que personne, à la vérité, surhumaine et insaisissable pour le vulgaire.

Convaincu que mon commerce avec certains génies de la bohème parisienne me valut une manière d'initiation toute pareille à celle subie parles néophytes des temples d'Eleusis ou de Thèbes, je m'effraye à songer que je préparai ainsi mon âme à la visite de l'Esprit. Maintenant, les Élohim se plaisent à choisir ma forme humaine pour y proférer la Parole de Vérité, et je suis devenu leur esclave, mauvais mage incapable de les asservir.

Et certes, je ne me trompe point. Ces génies de la bohème portaient bien tous les signes des prophètes et des sages que dépeignirent les légendes. C'était, en eux, un sincère et profond

dédain de la gloire, des ambitions immédiates, de For même. Bien qu'ils eussent le pouvoir intellectuel d'écrire telles ou telles œuvres faciles (opérettes ou romans sentimentaux), capables de les rendre célèbres auprès de la foule badaude et routinière, ils préféraient le culte exclusif de leurs magnifiques abstractions , dont se moquait le monde inhabile à connaître de si hautaines métaphysiques. La pauvreté et le dédain, un orgueil sûr et justifié, une science embrassant toutes les apparences du monde, faisaient leur vie, — féerie perpétuelle où paradaient les Idées et les Rêves, leurs filles et leurs fils, histrions admirables aux spectateurs.

Imagine-t-on que des hommes ainsi doués existent dans la plus splendide cité de la planète, chez le plus policé des peuples, et que, tout à fait méprisants des biens de la terre, ils suffisent à tous les appétits de l'esprit et du corps par le seul prestige de leurs créations mentales? Insoucieux, la plupart, de connaître leur gîte de la nuit et le repas du jour, se soutenant d'au-

mônes que nous leur servions, moi, quelques autres désireux de s'instruire et de s'initier à leurs miracles, ils ne demandaient qu'une chose : que parfois on leur imprimât leurs conceptions. Tour à tour, chacun de nous y pourvoyait. Une seule de leurs phrases, d'abord méconnues et ridiculisées par la critique, servait "de pâture à toute une année du journalisme et du roman. C'est d'eux que brillent toutes les Idées; elles habitent dans les temples de leurs âmes; d'eux que partent les révolutions d'art et de politique; d'eux que subsiste le monde et par eux qu'il se modifie. On ignore leurs noms. Peu leur importe. Ils sèment, sans vouloir la récolte... généreux à la misère des hommes illustres, qui reçoivent de leurs lèvres le moyen d'étonner les foules et de commander. N'est-ce pas là le type légendaire du prophète, du devin, de l'envoyé des Dieux?...

Ils ont conservé la vertu des anciens mages, " le don de mettre leurs disciples initiés au pouvoir de l'Esprit. Et je demeure terrifié de me savoir une proie perpétuelle pour l'Inconnais-

sable, qui peut souffler dans mon être la tempête de l'insanité.

... Car ces théories humanitaires que je proclamai chez madame de Kelnoëc ne me sont pas le moins du,monde familières.

Non que je ne les connaisse depuis des temps. Mais je pense inutile de supprimer un état de choses qui permet aux hommes d'intelligence et de volonté de réunir en leurs mains la somme des jouissances inventées. Mieux vaut que certains puissent concevoir, par la multiplicité des sensations, de grandes choses; développer leur esprit et diriger ensuite, par leurs écrits et leurs discours, le mouvement du monde, que d'éparpiller sur chaque individu les unités médiocres en elles-mêmes et forcément affaiblies de cette somme de jouissances. Ce serait établir la médiocrité et la misère universelles.

Mardi.

Le journal conservateur reprend Tarticle de Magne : « Et sans approuver les principes de M. de S***, nous ne pouvons que nous estimer heureux de posséder à B***, en ce temps de persécutions religieuses et d'outrages à la piété chrétienne, un magistrat aussi respectueux des traditions et du dogme... »

Magne est entré pour la première fois, ce matin, dans mon bureau,, sous prétexte de renseignements.

Chevelu, barbu, drapé de sa trop ample redingote, il m'a souri affablement. J'ai cru lui devoir de Tamabilité. Nous échangeâmes des vues... Il me complimenta sur DenesoUe... Une allusion fine à ma nomination définitive et à mon prochain mariage nous lia... Bientôt il se familiarisait. Pour lui rappeler que notre sympathie commençait seulement à naître, je dus lui dire :

— Vous avez beau jeu, monsieur, vous et vos amis, dans la partie engagée contre les monarchistes. Le peuple se paye de mots, et vous tenez un talisman infaillible : le mot République. Les travailleurs français préféreront subir les iniquités, l'esclavage, toutes les exactions sous une telle étiquette, à jouir d'un communisme établi sous l'épithète royaliste ou impériale. Jamais tyrannie ne fut à pareille fête. Elle peut impunément perdre ses adversaires, s'ils tentent en faveur du peuple, par la seule accusation de vouloir renverser la République. Cela réussira toujours. Vous êtes les maîtres pour longtemps, et j'avoue ne pas voir assez quelles améliorations à l'état du pauvre vous avez apportées depuis les dernières monarchies.

Sur ces mots, je me levai, montrant quelque dédaigneuse ironie au sourire...

... Ma monotone besogne continue dans cette ferveur de printemps.

Je gravis deux fois, le jour, ce vieil escalier de pierres usées, je vois l'océan graisseux se gonfler et rouler son écume de suif sur la grève

de galets, entre les moulures de la haute fenêtre quadrillée en vitres disparates. Boniface passe sans bruit, s'incline, dépose les dossiers, repart.

En somme, il semble que je triomphe à souhait. Cependant on ne me donne aucune des émotions attendues par ma naïveté. J'ai bien quelque peu l'inquiétude du résultat des cinq crimes. Julius toutefois se dit enchanté de l'instruction. On a retrouvé chez Denesolle une pèlerine de marin absolument pareille à celle que les témoins déclarent avoir vue sur le dos de l'homme qui rôdait vers les maisons des victimes avant les meurtres. Il regarde l'affaire comme dès à présent terminée.

Les choses qui, de loin, paraissent devoir revêtir une allure importante et formidable, déçoivent par leur simplicité quand on les pratique. J'eusse pensé à de terribles combats de conscience pour fouler ainsi les préjugés de l'éducation, de la race, et parvenir à mettre la vie au point réel : une lutte pour laquelle il s'agit de concevoir exactement quelle est sa

force propre et d'y soumettre les plus faibles. Il faut dire que la tâche me fut bien simplifiée par les personnes de mon entourage. Je redoutais d'avoir à employer la dissimulation. Voici. que je ne cache plus rien de mes actes, et le monde m'approuve. Le conseiller Meliora devient mon grand ami. Je dîne parfois chez lui, dans un intérieur sévère tendu de sombre, encombré de livres. Sa pâleur ordinaire, sa maigreur, conviennent à l'aspect des appartements. Fort jolie de ses yeux purs et de sa peau merveilleuse, grassouillette, madame Meliora semble toujours sortir du lit. Son corsage n'est pas strictement agrafé; des blancheurs de linge bouillonnent, se gonflent aux secondes d'aspiration. Les bottines mal boutonnées laissent voir de fines chevilles dans des bas de propreté douteuse, et ses jupes, une friperie d'étoffes molles, se plaquent à ses formes de nymphe sculpturale. Il s'échappe d'elle des arômes de folie, de langueur qui grisent de suite. La soie de ses corsages déteint aux aisselles; et quand elle remue vers moi, je me retiens difficilement

de la prendre à la taille et d'achever de la découvrir.

Meliora l'a ramenée de TAlgérie ; il l'épousa, veuve d'un officier de spahis. Elle garde le débraillage usité par les femmes de lieutenants dans les petites garnisons méridionales. Au reste point ambitieuse, ne sortant jamais, en horreur de la pluie qui ne cesse plus de trois jours.

Son mari se lamente. Elle nuit à son avancement. Cette tenue déplorable l'empêche de recevoir, par suite de fréquenter le monde. Il a quelque honte des désirs violents qu'elle excite chez les hommes, et brusque le dessert pour emmener son convive au fumoir.

Alors c'est de sérieuses conversations sur la psychologie criminelle dont il prépare un volume. Il ne croit pas à la responsabihté de la moitié des prévenus. L'occulte le tourmente et il prétend que des influences hyperphysiques règlent les destinées humaines.

Nous sommes assez souvent rejoints par mon substitut, sur les neuf heures. De graves dis-

eussions surgissent. Le jeune homme croit à la responsabilité, à l'absolu de la vertu et du vice, au devoir de se soustraire à ses passions, tant pour des prétextes religieux que pour des questions d'hygiène. Et ça nous amuse de le voir s'indigner. Il déclare que nous voulons pour le moins abolir la société, son contrat, la justice; il nous renvoie à Jean-Jacques Rousseau et à son état de nature.

Sur les onze heures on se sépare réconciliés, apaisés, ayant convenu qu'il importe, en tous cas, démettre les criminels en cage comme les bêtes fauves ; même de les supprimer au besoin.

— ^^ Avec vous, ajoute Meliora, je pense que les fauves humains renonceront vite à leurs jeux dans ce pays. — Admirable, répète le substitut !

... « Le coup de la dépêche Havas ! »

Cela se dit, court dans tout le ressort judiciaire de B***. On en parle au Palais ; les avocats jadis hostiles et importants me commentent et méjugent : « un garçon très fort ». Le prési-

dent d'Aullers propage, enseigne. Le prince de P*** m'a écrit que le ministre connaissait et appréciait ma petite invention. Personne ne semble déchanter. Nul ne songe à douter de la culpabilité de Denesolle. Il est vrai qu'on ignore le caractère vindicatif de Louise et les phases de sa liaison avec l'accusé; mais ne serait-il pas simplement logique de poser la question : « Dès l'heure où vous indiquez publiquement les moyens de perdre un homme, il le faudrait bien fort dans la vie pour qu'aucun ennemi ne lui fût capable de saisir aussitôt la vengeance offerte. »

Au reste, de ce que la bonne renvoyée de l'horloger Pel se refusa adonner signe de vie, pour nuire à un maître qui l'avait rudoyée, la magistrature sut persuader deux jurys de le condamner, l'un, à mort; l'autre, après cassation, aux travaux perpétuels.

En utilisant la vengeance d'une fille, je reste donc dans les traditions. Les procès de Prado et de Pranzini s'appuyèrent aussi sur des dénonciations de maîtresses jalouses et vindicatives,

bien qu'aucune autre preuve maLéneUe ne vint certifier que les prévenus fussent les auteurs des assassinats imputés.

Julius s'aide beaucoup de ces causes célèbres pour conduire son instruction. La tâche semble facilitée par ceci que les dépositions des rustres habitant les villages des Cinq Crimes décrivent un personnage vague entrevu vers le soir et qui se dissimulait sous les plis de la pèlerine de matelot habituelle aux gens de la côte; cela peut s'appliquer à la plupart ^ des hommes; rien ne saurait soustraire Denesolle à la ressemblance fatale.

Tout marche à souhait, tant que je doute encore si l'adversaire n'est pas réellement coupable. Depuis l'incarcération, les témoins à charge deviennent foule. Propriétaires et restaurateurs filoutés, tailleurs impayés, filles publiques ayant vendu leurs faveurs à ce faune étonnant... Les journaux, accumulant, dans leur reportage quotidien, les détails nuisibles, confirment, dans l'opinion publique, la culpabilité de Denesolle.

Cependant l'affaire des grévistes avance. J'affecte une impartialité très grande, et me contente de poursuivre ceux qui commirent des délits de droit commun, brisèrent des outils ou des machines et violentèrent les faibles qui continuaient le travail.

Malgré le vicomte de Kelnoëc, j'ai refusé de poursuivre ceux qui frappèrent les soldats, et les chefs de la grève...

Jeudi.

Aujourd'hui, j'ai terminé mon réquisitoire contre les mineurs. La salle des assises était comble. V***, le député socialiste de la Seine, présentera la défense.

Mes paroles produisirent une impression profonde. On goûte assez mon début : « Il y a, messieurs les Jurés, des crimes particuliers, des attentats civiques qui naissent immédiatement des défauts mêmes de notre état social. Il est des crimes et des attentats qui semblent, en

notre époque de troubles profonds et justifiés par l'inquiétude humanitaire des âmes généreuses, qui semblent tirer leur raison et leur excuse de l'extrême discordance existant dans la répartition des bénéfices entre le capital argent, qui met en valeur la production industrielle, et le capital travail qui la crée. Cette discordance est tellement sensible dans la période actuelle de notre inharmonie économique, qu'on ne sait plus vraiment quels sont les vrais coupables, ou ceux qui pèchent contre la Loi, ou ceux qui, par leur cupidité et leur avarice... lassent enfin la patience des infortunés qu'ils emploient à l'édification de leur richesse. »

Un murmure s'éleva... j'entrai aussitôt dans le fort du sujet... Non si vite cependant, que la bande de Magne n'eût le temps de lancer quelques exclamations approbatrices.

Cet exorde concédé aux exigences de mon avenir politique, je fulminai contre les auteurs des délits de droit commun. Je m'attardai peu aux détails, je précipitai les démonstrations, d'autant plus sûr de gagner la bataille que j'a-

vais paru tolérant, tout d'abord. Enfin je m'adressai directement à Magne et à la bande des radicaux... «Je demande donc à messieurs les jurés un verdict sévère, non seulement pour punir l'acte de vandalisme qui détruit ce qu'il y a de plus noble dans les inventions de l'homme, les machines et les outils, qui lui permettent de recréer la Force, cette sorte d'émanation divine ; mais encore, et surtout, aûn d'imposer aux fauteurs des grèves futures un exemple salutaire qui les préservera d'employer, comme moyen de revendication sociale, la violence. La violence, en effet, étant un signe de barbarie, ne doit plus marquer dans le cours de nos civilisations avancées les étapes du progrès économique... Si jusqu'à l'heure présente l'idée féconde et juste du socialisme n'a pu se concilier la foule des esprits, c'est qu'elle se manifesta le plus souvent avec le désordre et le meurtre. Vous rendrez, messieurs les jurés, un immense service à la cause du progrès social en rapportant un verdict afïîrmatif contre ceux qui usèrent de moyens barbares dans une discussion de lois usuelles

destinées à étendre à un plus grand nombre le bien-être de la civilisation. En condamnant les prévenus, vous protégerez contre l'erreur la plus funeste à la propagation des idées nouvelles les travailleurs qui en attendent légitimement le succès; vous n'aurez pas servi l'oppresseur contre l'opprimé : vous aurez garanti le corps socialiste des violents qui le. perdent et le déconsidèrent... »

On m'a beaucoup félicité de part et d'autre. Les partisans du capital estiment ma harangue prudente, les partisans du travail jugent que j'ai dit tout ce que pouvaient supporter mes fonctions officielles de magistrat...

... Je m'accoutume peu à peu à cette atmosphère pluvieuse, aux traits métalliques qui strient le ciel, la mer, la ville. En mon cerveau se jouent des drames si poignants que le décor extérieur ne m'importe plus.

Je songe parfois à mon enfance triste dans les cours des séminaires et des lycées, à cette ado» lescence troublée par des désirs de passion? restées inconnues, à cette jeunesse éparse, s'ac-

crochant à tous les buissons d'idées, à toutes les entreprises sans rien acquérir que scepticisme et peur de végéter éternellement dans les petits emplois de justice. Voici qu'en cinq mois l'univers change. On me marie avec une millionnaire sans doute. On m'attaque déjà comme si j'avais posé ma candidature au parlement. Monsieur d'Auflers disait hier que mon attitude inquiète le député actuel. Il sent lui échapper ses électeurs du centre droit, mécontents les uns de son incompétence économique, les autres de son incapacité à combattre éloquemment les lois de persécution religieuse. Gazettes républicaines et feuilles légitimistes me font des coquetteries. L'avenir s'éclaire. La route s'élargit. Le sacrifice de la tête de DenesoUe sera propitiatoire...

... Mon substitut devient vraiment désagréable avec ses raisonnements et ses plaisanteries de collégien mal émancipé. Ne trouve-t-il pas ravissant de me faire signer une pièce qui enjoint aux autorités de l'île Saint-Lùc de veiller à ce que les attentats à la pudeur ne se répètent

point dans les forêts de leur territoire. Or, il paraît qu'il n'existe pas un arbre à Saint-Luc. Par bonheur la pièce fut arrêtée à temps. Comme excuse il prétend que c'est coutume de risquer cette plaisanterie avec les magistrats nouveaux dans le ressort.

. Ne s'avise-t-il pas encore de soutenir qu'il a, sur l'affaire des Cinq Crimes, une autre piste que la mienne. Il affirme tenir la quasi certitude de son hypothèse ; et sans rien dire de plus, il cligne de l'œil en homme entendu qui sait les choses. Deviendrait-il aussi l'adversaire, ce jouvenceau désagréable?

Vendredi.

... Il VOUS advient vraiment des choses auxquelles on ne saurait s'attendre. Hier, je vais chez Meliora. Sa femme me reçoit, me prie d'attendre. Il va rentrer. Nous causons de choses et autres. Elle sort, rentre, ressort pour donner des soins aux enfants qui piaulent dans

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les pièces voisines. Elle allaite le plus jeune. Après ce devoir maternel, soudain elle se montre plus débraillée encore que de coutume et, très rieuse, accourt s'étendre à côté de moi sur le canapé. Son corsage se dégrafe tout à fait. Une admirable poitrine pâle et forte jaillit entre les boutons ; ses beaux yeux de biche s'huméfient... elle conte un potin scabreux. Je lui réplique un peu plus leste. Ses vêtements collés à son corps, roulés sur ses formes, ne cachèrent plus rien. Elle est tout bonnement admirable. L'appartement sombre flatte la vision ; et il émane un fort arôme de musc. Je me grise. Pourquoi, brusquement, lui ai-je dit :

— Je vous aime, je vous veux.

Elle sursauta, tenta de courir vers la sonnette. Son corsage s'ouvrit ; elle était nue ; ses jupons tombaient ; elle trébucha. Je l'étreignis, nous nous abattîmes ; et bientôt, sous l'étouffement de ma main qui lui fermait la bouche, elle ne résistait plus ; nous goûtâmes une suprême félicité, toute de fougue, de rapidité, d'imprévu, de férocité peut-être aussi... Je lui en voulais de

cette sottise qu'elle m'obligeait à parfaire, de mon bas instinct si souvent excité, endolori par sa présence lubrique... elle aussi je la sentais râlant de haine pour ce que je l'avais surprise si passive, si facile au mâle.

Après? Elle parut brisée de cette émotion. Je lui murmurai une romance de circonstance, de ces phrases qu'on s'apprend tout seul, quand on rêve désirer des femmes. Elle ne répondit pas. Les enfants crièrent. Elle alla vers eux. Une fois seul, je m'esquivai à l'anglaise.

Quel ennui que cette aventure !... Je me juge honteux comme si je m'étais laissé aller à l'indigestion en plein bal... Quelle immondice d'être soumis à de pareils mouvements de bestialité I

Et puis subir toute la kyrielle des phases d'adultère : rendez-vous, billets, petits voyages, protestations ; il va falloir faire le cabotin pendant des mois ! jouer les jeunes premiers, et le s:> passionné ténébreux, et l'étalon exaspéré, et le Werther déplorable... Mon Dieu I quelle satanée histoire vous avez permis qu'il m'arrivât...

On se croit quelque chose ; un homme froid,

sérieux, capable de raisonner, de maitriser sa bête... Ah bien, oui! Il suffît d'une chienne en état pour que Ton se réveille chien...

Dieu ! que ça va être assommant... et les prévenances obligatoires envers le mari ! Ce Méliora m'en débitera-t-il de la psychologie criminelle I C'est féroce le mari d'une maîtresse... Ahl le châtiment! Si encore elle n'avait pas d'enfants ! Faire danser toute cette marmaille sur mes genoux, ces houles de gélatine rose, aux yeux de porcelaine gluante ! Pouah ! Je m'étais pourtant juré...

Samedi.

... « Il est bon à mettre les pains à cacheter. » Ainsi ai-je résolu de répondre maintenant à quiconque me parlera du substitut. Il m'agace avec « sa piste ». Il m'inquiète même... Ce serait trop fort que l'on découvrît à présent un assassin sérieux, prouvé, palpable!... N*y pensons pas.

... Ce que je craignais arrive. Mtidame Me-

liora tombe chez moi hier soir à onze heures. Silencieuse, elle se dépouille aussitôt et nous voilà en besogne... Dix minutes de délire, et elle repart, sans prononcer en tout vingt paroles... La tuile! La tuile! Quoi de plus grotesque que cet accouplement !

Et voyez comme les convenances sociales amènent de singuliers malentendus. Certainement cette femme ne m'aime pas ; elle n'ignore pas que je la hais plutôt. Or, parce que nous avons succombé tous deux, pendant quelques minutes, à l'envie de satisfaire un sale instinct, elle se croit obligée de revenir, de continuer, par comédie d'amour, ce commerce de rustauds. Elle s'imaginerait en plein déshonneur à mes yeux, si elle se contentait de cet instant qui, en lui-même, fut plutôt agréable. La voilà liée, nous voici liés, sous le coup d'encourir la délation d'un domestique, d'une commère, de sabir des drames ridicules, de nuire pour toujours à ses enfants, de s'attirer la mort peut-être (Meliora semble si bilieux !) Heureusement que* la nutrition et la locomotion n'entraînent pas,

pour qui pense y satisfaire, d'aussi gênantes suites que la reproduction... Enfin, montons notre petit calvaire...

... La foule bourdonnait dehors. Parfois grondait le cri « A mort ! A mort ! » Je me suis levé. A la fenêtre, j'ai vu la rue pullulant de monde, matelots, bourgeois, marchands, maritornes et gamins, pâtissiers et mousses. Certaines figures très pâles, livides de peur... Une berline, entourée de gendarmes, avançait difficilement dans cette marée humaine. Un moment, comme les cris de mort redoublaient, le store bleu de la voiture se releva, une main blanche et soignée s'agita hors la portière en -invite d'apaisement; et, une seconde, j'ai entrevu le profil fin de Denesolle ironique à la multitude qui réclame sa tête, par vengeance de la terreur que causa l'assassin des cinq crimes...

Voici qui est bizarre : la sueur me coule au front, le long du dos, aux paumes des mains ; et cette sueur me glace...

« A mort! A mort I w continue la foule...

C'est, ma foi, bien odieux.

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