PBEMIME QUINZAINE DE MAI
Mercredi.
" est plaisant de constater si H^ademoiselle arguentte pourra, plus tard, seconder ^
paravent quz garantit des courants d'air le salon de madame d'Auflers.
- Mademoiselle, voulez-vousmeservird'auxi l'a.re pour un très grave projet?
— Oh ! oui, oui...
des grévistes s'organisât comme le proposait naguère madame de Kelnoëc.
— Ah! mais oui. Oh ! la bonne idée !
— Mais tout de suite.
— Oh ! tout de suite ! bien !
Elle rit en arrangeant son kilo de cheveux.
Je profitai de cette grave occupation pour lui décrire mon espoir, l'importance politique dont je comptais empreindre la cérémonie.
— Ah ! oui, oui ! Me voilà passée diplomate, alors ? Je vous promets que tout sera prêt pour dimanche !
Et, aussitôt, me quittant, elle fut de dame en dame pour répandre et préconiser le projet. Les gestes blonds se détendent sous les dentelles des lampes. Les éventails se ferment. Les frisures se penchent et se mêlent. On sourit, on rit, on éclate derrière l'essor soudain des éventails. On inscrit des choses sur les ivoires des carnets de bal.
Meliora me prend à part.
— Vous connaissez « la piste » du substitut?
— Non...
— Le vieux gardien du phare... Marcus !
— Ah ! celui qui présente, d'après la phrénologie et l'anthropométrie, tous les aspects physiques du criminel ?
— Parfaitement.
— Diable, il tient à sa phrénologie, le substitut î
Meliora me poursuit afin de m'expliquer les détails. Alors une peur terrible m'étreint. Si j'allais acquérir la certitude d'un autre coupable ! Je détourne la conversation. Je ne veux pas entendre Meliora. Je ne veux pas savoir...
«Ah! monsieur de Senci. .. que tramez-vous avec Margueritte... avec ma fille! hein?... Une fête de charité... pour les grévistes... ceux que yous avez fait condamner... C'est très beau, ça, le magistrat humain, c'est très généreux... Ne protestez pas... Mon mari me le disait encore à l'instant... vous êtes heureusement doué, monsieur... » Madame d'Auflers continuait ainsi en s'essoufflant un peu dans les soies, les guipures blanches qui l'emmaillotaient, jusqu'à ce que la jeune fille accourue vint dire :
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— Voilà^ tout ira bien... Le vicomte s'en mêle... et quand le vicomte en est, vous savez ! il s'y entend à merveille pour organiser les fêtes et conduire les cotillons... Oh I oh I...
Le petit rire éclaire la figure maie, sévèrement tracée...
Je salue ; nous nous serrons la main, et quand je rouvre les doigts j'y retrouve la fleur de corsage que la demoiselle sut me glisser, gage fréquent de son affection.
Si, au moins, elle savait l'organisation des fêtes de charité politique, cet oiseau fluet me servirait à quelque chose, par la vie.
* Vendredi.
J'ai enfin perdu patience. Madame Meliora me visitait jusque deux fois le jour. La servante a l'ordre de dire que je voyage. On n'osera point me relancer au Palais par crainte du scandale...
Cela devenait intolérable. Aux heures où il siérait de se recueillir, v'ian ! une nymphe
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sculpturale qui s'évoque et vous tenté par des poses plastiques ! Ah ! noi^ !...
Samedi.
Le -fils idiot du prince de Saxe m'apporte d'heure en heure le bulletin de la fête. Parvenu dans ma salle, il se met au fauteuil, la bouche bée et rieuse parmi les touffes grises de sa barbe dure, et il époussette gravement son complet d'alpaga noir, durant que je griffonne des réponses, des indications...
Mes bibelots le sollicitent, l'étonnent ; il a desravissements puérils pouç les oiseaux japonais brodés sur la mousseline des rideaux ; et doucement il caresse les étoffes, les passe sur sa joue avec des joies tactiles, des frémissements de son être rachitique...
Gela m'incommode étrangement. Je devine je ne sais quels accouplements hyperphysiques \/ entre les essences des choses et les fluides animaux de ce malingre : comme un chat se frôle aux franges, ses mains grêles, incomplètement
formées, aux ongles mous, grattent les soies qui se hérissent ; il y a une obscénité naïve, mais atroce, dans tous les contacts de cet être inachevé qui se pâme sur la splendeur douce des étoffes.;. Je le chasse au plus vite avec lès réponses attendues par mes amies...
.... Madame de L***" m'adresse une lettre admirable.
Après m'avoir assuré que le ministre se satisfait entièrement de mes talents, que le préfet sera châtié de son imprévoyance par quelque admonestation, elle écrit ce passage :
(c Les nécessités de la vie, mon bien cher ami, m'obligent à entrer ici dans une explication loyale sur les choses qui concernent voire avenir, l'avenir de votre fortune et l'avenir de votre cœur.
)) Je sais qu'un mariage utile se prépare à B***. Vous ne devez point vous refuser a ce devoir. Si vous m'accordez quelque influence sur vos sentiments, j'en veux user une dernière fois pour vous supplier de suivre sans arrièrepensée ce conseil.
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)i Je vois vos protestations... Vous restez lié à une grande affection que rien ne peut rompre, et vous ne consentirez point, n'est-ce pas, à cette union où les avantages et les charmes de la jeunesse ne vous semblent point devoir compenser les bienfaits de notre estime spirituelle et de nos délicates erreurs...
» Certes, les heures mutuelles qui sonnèrent pour nous laisseront à mon souvenir un attendrissement éternel. Vous entriez si naïf dans la vie ; j'eus tant de joie à vous plaire, à devenir, pour vous, « la Dame » des poèmes...
» Ah ! mon bien cher ami, remercions le sort de cette douceur qu'il nous versa et, maintenant que la coupe se vide, ne récriminons point. Suivez votre route, en bon pèlerin qui remercie la madone du reposoir quitté en adorant celle du reposoir prochain... Sachez que vous serez toujours le plus beau feuillet de ma mémoire ; mais dès maintenant il faut refermer les portes du songe sur la réalité passée...
» Me voici votre amie uniquement.
)) Vous me connaissez et n'ignorez pas que si j'écris ainsi, c'est à la suite d'une détermination expresse.
)) .... Je pars en Syrie avec le prince... Je compte vous revoir à Paris cet hiver et orner mon salon de votre jeune femme... )>
D'abord ce congé me vexa. Puis je conçus que c'était là une sorte d'épreuve, une manière adroite d'exciter mes protestations, de me ramener repentant et docile aux pieds de l'idole... Enfin, après réflexions savantes, je m'arrête à penser que madame de L***, si fine et devinant bien que je n'hésiterais pas, dès la certitude du mariage, à la sacrifier, aime mieux prévenir la tristesse de cette fin possible.
Si durant cette liaison elle servit mes calculs, je servis sans doute les siens; mais elle garde sur moi cette supériorité que j'ignore le genre de services qu'elle sut me faire rendre inconsciemment. Merveilleux esprit que cette femme! et que de grâces lui dois-je pour l'initiation à la pratique de l'existence...
.... Au fond de moi, je demeure indécis sur
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cette générosité... Malgré tout, je me sens « roulé )), comme disent les hommes d'affaires .
Lundi.
.... La fête de charité réussit au mieux.
Par chance, il y eut une gaieté de printemps dans la matinée. De sorte que l'on prit la sécurité de se vêtir joyeusement. Vers deux heures la pluie coula ; le monde, en toilettes fraîches, déjà répandu sur les jetées et le long des promenades, se précipita vers le cirque où se tenait la fête... Madame de Kelnoëc, en laitière bretonne, vendait du Champagne dans des bols et le versait avec une mesure à lait. La marquise de Sennabriick disait la bonne aventure aux gars et aux filles de la bourgeoisie. Mademoiselle d'Auflers tenait le tir, étroitement sanglée d'une amazone de drap blanc.
— Ah! ah! vous voyez, j'ai beaucoup de monde... Cinq francs le coup ! Vous tirez?
— Certainement I
— Oh! oh! que vous êtes maladroit... Tout à l'heure, les ofEciers du Lapérouse m'ont donné cent francs. Ils demandaient toujours : « Mademoiselle, permettez-vous de mettre dans le mille? » Je, répondais : « Oui )», naturellement, et alors ils riaient, ils riaient... Ah! ah! et moi aussi.. . oh ! oh!... "^
— Quels gens mal élevés, ces matelots !
— Pourquoi ?
Je ne jugeai pas prudent d'expliquer, mais j'avoue que feinte ou réelle, cette naïveté de mademoiselle d'Auflers m'enchanta; et, pour la première seconde, ma chair s'émut prés d'elle...
— Là! voici des amateurs... Oh ! oh !... Allez voir Bérengère, qui vend des fruits, là-bas... Ahl ah!
La chère petite, de sa lèvre troussée sur sa dent bleuie, me congédia.
Je traversai la piste. En face, dans la tente arabe rapportée jadis par le général, Bérengère, vêtue en aimée, vendait des figues, des dattes, des noix de coco, des bananes, des ananas, des pistolets de bédouin et des yatagans...
— Monsieur de Souci, vous viendrez à notre soirée du 9, n'est-ce pas ?
— Le général donne à danser, mademoiselle?
— Mais oui, avant notre départ pour la Hollande... Mon père démissionne. Vous ne saviez pas?
Je n'osai interroger la jeune fille. On entendait la voix du terrilDle vicomte^ costumé en hercule ; il faisait saillir ses muscles et bonimentail devant la toile peinte d'une baraque improvisée. Le marquis de Sennabriick, dans le légendaire habit bleu de Franconi, culottes collantes, bottes fines, maniait la houssine victorieusement. Le substitut, en paillasse japonais, maintenait à coups d'éventail le vol de papillons en mousseline...
Bientôt ce fut un tohu-bohu sans pareil. L'averse glapissait sur les verreries du dôme. La foule s'entassait, avide de voir la marine, ce monde fermé, arrogant, sans connivences. Les fusils détonaient. La marquise, très folâtre, contait d'im.pertinentes choses aux consultants.
Le rire gagnait. A quatre heures^ il n'y avait plus de place dans l'enceinte du cirque ni sur les gradins... On emportait des corbeilles de pièces de cent sous. Magne arriva, suivi des principaux républicains, de riches marchands qui, pour marivauder avec les dames de noblesse, payèrent follem-ent, non sans laisser lire à leurs yeux dédaigneux qu'en payant ils pouvaient donc tout avoir.'..
Vers cinq heures, les girandoles brillèrent dans l'obscure bâtisse... Mademoiselle d'Auflers montrait son amazone toute noircie par la poudre des carabines... Madame de Kelnoëc, inondée de Champagne, riait aux buveurs, très rouge... Bérengère proposait aux enchères des lilas qu'elle embrassait d'abord... et les officiers se disputaient avec fureur l'adjudication...
— Voyons, messieurs, la dernière, la toute dernière... Je l'embrasse deux fois...
— Cinq louis !
— Dix!
— Vingt-cinq!...
Et le geste menu de l'aimée expédiait la fleur avec une terrible œillade au lieutenant, à l'en-
seigne généreux...
— C'est de la prostitution au détail ! grommelèrent quelques bourgeois grincheux. Et, de fait, les jeunes militaires s'échauffant, commençaient à dire des sottises à la marchande.
Les aiguillettes et les galons s'incendiaient au gaz. Les toilettes fraîches du matin se fanaient.
Possédée par l'Esprit, Bérengère tressaillait comme un saule éventé, et les sequins de son costume rendaient une musique falote, mystérieuse, vers où "les hommes attirés se venaient prendre, laissant là leur or, avec la vague idée de soudaines bacchanales...
Une fanfare éclata du dehors. On se précipita pour le nouveau spectacle.
Les mineurs entraient, ruisselants, musique en tête, bannière déclose.
Magne les conduisit vers madame de Kelnoëc, à qui le plus vieux, un superbe modèle de Père Éternel, offrit un bouquet. La foule les acclama.
Magne prononçait un petit speech. Je me glissai jusque madame de Kelnoëc, en méditant un coup de maître.
— Il faut absolument, madame, que vous embrassiez le vieux à barbe blanche.
— Mais je n'oserai pas...
— Je vous en supplie. Il est très bien lavé. ' — Vous êtes sûr...
— Sans quoi je ne me permettrais pas... Magne terminait son speech ; il invoquait
l'alliance des grands cœurs, à quelque parti qu'ils appartinssent. Au fond, les représentants de la boutique grognaient... L'un même cria, sur un ton d'ironie pleurarde :
— A bas les propriétaires ! Vive la sociale !
Magne le reprit avec feu ; et comme un silence suivit, j'entraînai par la main la comtesse de Kelnoëc qui, surprise, se trouva sur la barbe du vieux... Alors, sentant quel ridicule ce serait de ne point achever le geste, elle l'embrassa, bravement, très rougissante, sur chaque joue, de deux baisers claquants...
On applaudit. Les femmes trouvaient cela
très bien. Les bourgeois se turent peu à peu. Les mineurs exaltés criaient : « Vive Kelnoëc ! », à tue-tête...
Je tenais toujours la main de la comtesse et l'énorme bouquet. L'un des mineurs que j'avais vus à Saint-Luc m'examina longtemps. Il me désignait, et, tout à coup, monta le cri que je sollicitais de l'œil... — « Vive Senci ! »
Le public, se souvenant de sa frayeur des cinq crimes et de l'arrestation propice, mêla sa voix à celle des porions :
— Vive Senci !
Et de très loin, derrière les rangs de la fanfare, où Magne venait de disparaître, un homme hurla :
— Vive Senci ! vive le futur député de B*** ! Les mineurs applaudirent.
Comme ma situation officielle m'y forçait, je me dérobai derrière les tentes et restai là un moment, à l'ombre, dans l'attente que le tumulte s'apaisât, — mais effrénément joyeux.
Soudain une jeune forme se dressa contre ma poitrine ; mademoiselle d'Auflers me riait, très
pâle, les yeux amoureux. Je me concevais si follement heureux que je m'oubliai jusque la prendre dans mes bras et lui mettre aux joues mes lèvres...
— Oh! fit-elle...
Par souvenir de littérature bête, et incapable de mieux dire, je murmurai :
— Margueritte ! ma chère femme !
Le petit squelette blanc s'affaissa dans mon étreinte et palpita. L'aventure m'embarrassait beaucoup. Quel ridicule, si l'on nous eut surpris .'
D'autant que la politesse m'obligeait à lui taire pleuvoir les baisers sur les yeux, sur les lèvres, absolument comme dans les lithographies à trois francs soixante-quinze... Je me serais giflé de bon cœur.
— Je vous dois tout ce triomphe, mademoiselle, repris-je en la remettant enfin sur pied...
Et je continuai l'enfantement pénible de quelques phrases remerciantes... au bout desquelles il lui parut exquis de s'esquiver avec son éternel et spirituel rire.
— Oh! oh! ah! ah !
Je sentais la poudre de tir, effroyablement.
Quand je revins dans la piste, les mineurs partaient. On commençait à éteindre. Bérengère, entourée de soldats, s'enveloppait de châles.
Comme je me hâtais vers la sortie, j'aperçus les yeux en lanterne de madame Meliora; évidemment elle me cherchait.
Par bonheur le mari survint qui la contraignit de prendre son bras. Ils s'éloignèrent sous l'orbe du parapluie, dans los stries d'eau...
Jeudi.
L'opinion excitée s'acharne sur ce malheureux Denesolle. C'est, quand on l'amène au Palais, pour l'instruction, des cris de mort qui retentissent, des complaintes sinistres chantées par le bas peuple.
11 refuse de se défendre, d'éclairer le pauvre Julius que cette attitude embarrasse : « Jerépon-
256 BOBES BOUGES
(Irai devant le jury, mais auparavant il est bien inutile de me faire promener en voiture comme un épouvantait.. . Vos femmes enceintes mettront des monstres au jour, si ces exhibitions continuent... »
Son audace et son sang-froid ne se démentent point.
Quand grondent ces rumeurs de mort, j'en suis autrement affecté que lui ne le laisse paraître.
Maintenant qu'approche le dénouement, il me naît un doute sur l'impassibilité de ma conscience. Le drame, en moi, se précise et s'anime; et je redoute presque de ne pouvoir jusqu'au bout tenir le rôle, de le dénoncer avant la fin...
Plutôt cependant est-ce là une crainte que je me crée afin d'avoir peur de moi, et de jouir délicatement de cette peur.
Car, bien que simple hypothèse, la culpabilité de Denesolle n'est pas une hypothèse invraisemblable. Que Louise ait témoigné aussi clairement, par pur mensonge, le monde ne le voudra croire. Moi seul et les âmes un peu ins-
truites sur la hideur morale de la femme peuvent admettre la possibilité d'une infamie si complexe. Aussi bien, il se peut que Louise ait dit vrai. Je sais que son hésitation et sa faiblesse, lors du premier interrogatoire, concordent avec l'anxiété qui dut prendre la menteuse lorsqu'on la questionna sur le mode d'envoi de l'argent; et que sa fermeté, au second interrogatoire, semble une suit© naturelle des indications de la dépêche Havas. Mais le hasard aime de tels jeux. Outre cette preuve principale, l'ensemble des dépositions accable vraiment Denesolle. Le rôdeur soupçonné par les paysans portait une pèlerine exactement pareille à celle découverte chez l'ancien enseigne de vaisseau. Il a distribué à ses créanciers de petites sommes vers l'époque des assassinats ; non le lendemain même, mais le retard d'une semaine s'imposait comme mesure de prudence. Enfin, aux nuits des crimes, Denesolle ne rentra que vers le matin chez son logeur. Il alléguera naturellement que c'est sa coutume. Sa. vie dissipée, son commerce avec les filles perdues le rendent quotidiennement
noctambule. Il n'en reste pas moins acquis qu'il ne peut fournir de détails exacts sur remploi des nuits terribles... Ce sont de fatales coïncidences, de singulières et fatales coïncidences...
JuliuSy îe président d'Auflers, Meliora soutiennent que, devant cette abondance de charges différentes, Taccusé ne peut se soustraire à 1;) conviction du crime. Et, au fait, moi seul, peulêtre, imaginai, parla bizarrerie de mon esprit analyste, l'innocence de ce scélérat. De ce que je le saisis au hasard pour coupable avant do tenir une parfaite certitude, je ne m'habitue pas, malgré la précision des témoignages, à le considérer comme l'assassin des cinq crimes.
Tout cela vient de mon mépris de l'opinion publique. Ayant jeté en pâture à l'opinion la déposition de Louise, j'étais sûr que la sottise et la méchanceté humaine accompliraient toute leur besogne ; et maintenant que l'opinion affirme brutalement la culpabilité, je ne puis, la croire et la suivre. Quand même, je démeure persuadé de l'innocence du prévenu. Le substitut d'ailleurs...
... Mon Dieu! ces vaincs discussions mentales fatiguent et harassent... et je ne puis y dérober mon âme inquiète éprise du mauvais drame inventé par moi-même, joué par moimême; avec pour récompense, au bout du poème, la riche Margueritte, petite Salomé souriant à la tête de Jokanaan Denesolle définitivement décollé...
Que tout ce satanisme est donc puéril et ridicule ! Soyons froid et raisonneur selon les apparences reçues par le mondé.
Mon réquisitoire avance. Penser toujours ainsi cà la chose me rend extrêmement habile à la traiter. J'ose me prédire le plus beau réquisitoire de la session...
Dimanche-
L'Esprit se manifeste...
Nous étions sortis très tard de chez le général, après une soirée brillante.
Bérengère, particulièrement animée, causait avec beaucoup d'entrain. Elle fît même, en
compagnie de mon substitut, quelques farces déplacées.
Le général affaissé, vieilli, semblait l'ordonnateur de son propre enterrement. Il me prit à l'écart pour se plaindre encore des persécutions épistolaires.
On ne parle dans les coins que de cette obsession malveillante contre un vieillard et son enfant. Les Kelnoëc n'assistaient pas à la soirée.
Je reconduisis le président, sa fille jusqu'à leur porte ; nous avions pris la même voiture... En saluant, mademoiselle d'Auflers me dit :
— J'ai bien peur qu'il n'arrive du mal à Bérengère...
— Ce qui se trame là est incompréhensible, reprit son père. Il dut y avoir dans la vie du général quelque tragédie qui l'explique. .
Je serrai les mains de mes amis et les priai d'offrir mes hommages à madame d'Auflers un peu souffrante. Comme d'habitude je retrouvai dans ma main la fleur de corsage de mademoiselle Margueritte.
Une fois rentré, je me mis à lire quelques pages des Moralités légendaires de Laforgue. Ces opérettes métaphysiques me charment toujours, me rassérènent.
Ému par l'image de la jeune possédée, je savais ne pouvoir conquérir immédiatement le sommeil.
A l'heure cfii Taube commençait à rougir rOcéan, comme, venu près de la vitre, je contemplais ce petit lever du jour, le timbre de la porte tinta cinq ou six fois précipitamment.
Passé dans une autre pièce où la fenêtre ouvre par-dessusle porche, j'aperçus lasilhouette voûtée du général, en uniforme de gala.
Je descendis ouvrir. Blême, hagard, la voix tremblante, il me conta le désastre.
Il venait de souhaiter le bonsoir à sa fille, lorsque, un quart d'heure après, un effroyable cri remplit le vide de la maison. On était monté en hâte, lui-même, la femme de chambre, les domestiques. Il avait fallu enfoncer la porte du petit boudoir, fermée au dedans ; et là on avait vu Bérengère, les habits en pièces, presque nue,
évanouie sur la moquette, dans un désordre qui laissait comprendre un ignoble attentat.
Les sens réveillés, elle accusait nettement le vicomte de Kelnoëc...
— Je le tuerai! dit sourdement le général.
Chez lui les dépositions des servantes, des domestiques confirmèrent. Au jardin je découvris des traces de talon. Selon le médecin, Bérengère porterait des meurtrissures secrètes indiquant une brutalité sauvage. Le tumulte suscité dans la maison par le cri de la jeune fille empêcha seul que l'attentat fût consommé.
Malgré ma persuasion que Bérengère menf, je place le vicomte sous la surveillance de la police; c'est l'unique moyen de calmer le général qui tenterait certainement un meurtre.
Mardi.
Tout le Landerneau de B*** s'exaspère. Magne publiait hier soir un article terrible contre le vicomte, « le soudard du moyen âge « qui vou-
laiL faire revivre « les plus mauvais temps de riiistoire ». Il adjure la justice de mettre ordre à la brutalité des hobereaux^^ui comptent vivre « comme si 1789 n'avait pas lui pour le monde », etc.. etc.
Le commissaire central a dû placer des plantons à la porte de l'hôtel de Kelnoëc. Les femmes du faubourg et les filles des pêcheurs s'ameutent à la sortie du marché. L'indignation féminine est sans bornes. Jupes et cotillons se mêlent, fraternisent dans une colère pareille.
Par curiosité j'ai visité la halle. Nul achat ne se pouvait conclure sans un échange de vues sur 1' « Attentat ». Quels effarements sous ces voilettes! L'église des Saints-Anges était pleine. On priait; avec plus de ferveur. Mademoiselle Margueritte, madame d'Auflers allumaient des cierges devant l'image de l'Immaculée-Conception, et ce fut la jeune fille qui paya, la chère âme, de ses petites économies accumulées dans une bourse de soie bleue. Elles me saluèrent, les yeux navrés, le geste réprouvant.
Comme on fête ce mois de Marie, toutes ces
dames passent à l'église une bonne partie du temps redevenu pluvieux. L'autel blanc et or, dans ses buissons de cierges allumés, ce mystère des chapelles latérales où se balancent de timides veilleuses, les moissons de lilas blancs épandues un peu partout, la légèreté des chapeaux de dentelle (nouvelle mode), composent une élégance générale parmi les senteurs d'encens.
Lorsque le prédicateur monta en chaire, il y eut un bruit de chaises retournées dans l'église comble. Les filles de pécheurs, leurs sabots à la main, se haussaient sur les orteils et, par delà les portes béantes, on voyait encore la multitude des cornettes, des blancs bonnets, des capuches de cette émeute de femmes.
Le prédicateur, vieillard soigné, déposa son aumusse sur le bord de la tribune et, d'une voix émue, prononça ce verset des Écritures :
« Vous serez chaste, i:>arce que le démon vous guette... «
Le sermon, rempli d'allusions à la mésaventure de Bérengère, attendrit l'assistance.
Bientôt, les mouchoirs couvrirent les visages. Les filles du peuple poussaient en patois de rauques exclamations haineuses. Un deuil général planait sur la foule.
Je sortis après la première imposition de l'ostensoir. Un peuple en jupons se massait sur le parvis et la petite place ; et les murmures tournoyaient. Dans la rue adjacente, on insulta grossièrement un dragon en estafette qui venait de la Préfecture. La police emmena deux pauvresses.
J'attendis la nuit complète pour aller chez les Kelnoëc. Caché sous mon parapluie, je parvins à franchir incognito les groupes de curieux qui circulaient mollement aux injonctions des sergents de ville.
Un domestique, qui reconnut mon visage par la porte entre-bâillée, s'effara. J'entrai cependant. On bouclait les malles, on sanglait les valises, on clouait des caisses. Les Kelnoëc quittaient la ville. Au salon, je trouvai la marquise de Sennabriick...
— Conçoit-on, monsieur, conçoit-on cette méchanceté de Bérengère ?
^06 nOBES ROUGES
— Croyez-vous mon beau-frère coupable ?
s'écria la comtesse en entrant, toute rouge et larmoyanto...
Je me réservai par quelques paroles vagues :
— Et ipoti mari qui navigue dans l'Océan Indien, à cette heure. Il ne saura rien avant €inq semaines !
— Vous partez, mesdames?...
— Comment voulez-vous que nous restions au milieu de pareils sauvages? On a brisé à €0ups de pierre les carreaux de la cuisine basse. Le marquis est en route déjà pour Sennabrlick. Nous nous réfugions en Saxe. . . Imagine-t-on ! . . .
— Que pensez-vous de la situation du pauvre vicomte?
— La haine de la foule l'aggrave, dis-je... et puis ce Magne ne manquera pas de recueillir tous les mauvais bruits contre l'ofQcier qui sabra les grévistes. Le peuple sera fort excité... Je ne sais trop comment l'affaire tournera, mais il me semble qu'il sera toujours facile au vicomte de prouver un alibi...
— C'est un grand enfant... Il ne sait le prix
de ses aclions. Pourvu qu'il puisse trouver cet alibi !
La comtesse prononça ces mots plus bas, comme si elle doutait de son beau-frère.
Mal à Taise, dans cette désolation, je ne voulus demeurer plus longtemps ; je souhaitai un excellent voyage et un meilleur avenir.
— Monsieur de Senci, me dit la marquise, nous vous recommandons notre cause, vous restez notre seul ami sincère, car c'est généreux de venir ce soir, malgré votre caractère officiel ; nous ne l'oublierons jamais, jamais.
— Merci. Vous seul ne nous abandonnez pas. Promettez-nous de tout faire pour que la chose ne tourne pas à mal.
— Votîs pouvez compter sur moi, madame. Adieu...
Le fils idiot du prince de Saxe apparut alors pour me reconduire.
— Elles s'en vont, fît-il. Mais moi, je reste. J'irai vous faire visite, souvent.
Et sa face grisonne me sourit, grimaça, en une gaieté de bouc amoureux.
Jeudi.
Magne insinue dans sa gazette du jour que je ménage le vicomte à cause de nos rapports mondains. Le général va partout aussi, proclamant que je manque à mes fonctions, que je dois ordonner l'emprisonnement.
Le docteur qui soigne Bérengère croit à moitié ses dépositions. Comme il doit partie de sa situation au général, il préfère l'hypothèse choisie par ce malheureux père. En outre (et son discours le laisse bien comprendre), quiconque parlerait aujourd'hui d'hystérie ou de folie se mettrait à dos la ville entière. Emballée contre le vicomte, elle n'admettra plus d'autre version. Or, les médecins vivent de la ville ; nul d'entre eux ne se souciera de faire une déposition qui le priverait de la clientèle féminine.
Car il y a de ces ententes entre les femmes. L'Esprit du mal, qui les domine toutes, les rend
solidaires de leurs méfaits magiques. Au temps jadis, quand une sorcière paraissait dans un pays, dix, vingt, cinquante la suivaient bientôt. La sorcellerie devenait contagion. En cette ville de B***, toutes les femmes défendront Bérengère et son mensonge, persuaderont maris et parents. L'aile de Belzebuth empeste la cité.
... Je reçois du parquet du Procureur général l'ordre de poursuivre et d'incarcérer le vicomte...
Vendredi.
Le vicomte comparut dans mon cabinet,- hier soir.
Voici notre conversation :
— Vous me croyez capable, monsieur de Senci, de ce forfait ?
— Mais non, monsieur... Vous allez dire où vous étiez vers quatre heures du matin, samedi dernier, et je vous libère immédiatement. Ça ne vous est pas difficile, je pense...
Ses traits s'altérèrent aussitôt ; sa longue
moustache pendait sur sa jaquette civile. Il no répondit point tout d'abord...
— Voyons, sans doute avez-vous quelques scrupules et craignez-vous de compromettre une personne chère que son rang, sa situation... Avouez sans crain(e : c'est ici le tombeau des secrets ; l'honneur des femmes à qui vous avez su plaire ne court aucun péril...
Il hocha la tête, en signe que je me trompais... Je m'étonnai un peu.
— Non, monsieur, dit-il enfin... à cette heure-là j'étais... dans la maison du général!...
— Ah! mais vous êtes perdu... mon pauvre ami.
Je ne pus retenir ce cri sympathique.
Encore qu'en sa qualité d'hercule brutal et élégant, le vicomte m'agace et m'assomme, je ne le hais point...
Il étendit les bras par un geste de résignation.
— Que voulez-vous... Le jour de la fête de charité, mademoiselle Bérengère a trouvé moyen de se glisser jusqu'à moi au moment où je quittai le cirque ; elle m'a chuchoté, en pas-
saut, sans que personne autre pût soupçonner ses paroles : « Samedi, sautez dans le jardin, après la soirée... je vous aime... » J'y suis allé. Je grelottais depuis deux heures dans les massifs, lorsque j'entendis le cri de la jeune fille... Je vous jure sur l'honneur que je n'ai point pénétré dans la maison...
Je compris bien l'horrible machination de la possédée. Elle avait compté sur la fatuité naturelle du vicomte pour le perdre.
— Monsieur de Kelnoëc, il faut que l'instruction suive son cours. Je ne puis prendre sur moi d'arrêter maintenant les poursuites.
■ Livide, il se leva ; ses gants mouillés de sueur s'agitaient du tremblement où grelottait son corps. Ses yeux vitreux me fixèrent un instant...
— Voyez-vous, monsieur de Senci, c'est la punition ! cela, c'est la punition... je n'ai pas eu de pitié pour les grévistes... eh hien ! voilà... Il y a un Dieu, monsieur î
Évidemment, il délirait. Je frappai le timbre. L'agent de police lui oflYit le bras pour sortir...