DEUXIÈME QUINZAINE DE JUIN
Lundi .
J'ai passé les vacances de la Pentecôte à Aixles-Bains.
Les familles de la magistrature tiennent fort às'absenter pendantles époques defêtes, comme s'il était inconvenant que les pourvoyeurs du bagne assistassent à la joie du peuple. Les Meliora qui, d'habitude, ne quitterai point B***, sont mal considérés et notés au rang du vulgaire. Julius lui-même, avec madame Julius et les petits Julius, va jusqu'à une triste campagne appartenant à son beau-père. Les amants de madame (ils sont généralement dans les
dragons), poussent à cheval vers cette métairie, qui devient, pendant des quinzaines, un point stratégique de la région.
Madame Meliora m'avait surpris quelques jours avant le départ. Sans reproches sur ma rupture, elle se livra encore.
J'en eus quelque joie, d'autant plus que-ma nomination d'avocat général venait de parvenir. Les deux plaisirs de vanité se confondirent.
A Aix, j'accompagnais la famille d'Auflers. Mademoiselle Margueritte eut des toilettes charmantes sur l'émeraude du lac, dans l'améthyste des montagnes, sous le berceau de vigne naissante qui ombrageait le chemin. Nous connûmes enfin le soleil ; et nous jouâmes, elle et moi, tous les duos des opéras classiques. Je fus un Roméo échauffé en flanelle blanche et en caps de laine à carreaux ; elle représenta une Juliette très puérile dans ses robes de mousseline et ses jerseys étreignant le rien du tout de son corps impubère. Nous jouâmes au lawntennis dans des cours d'hôtels vastes comme les
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palais de l'antique Susiane. Les mains enlacées, nous gravimes les marbres pompeux des escaliers géants. A bord des petits vapeurs, la môme ombrelle nous abrita. Elle s'essouffla dans les ascensions des rocs diluviens, et nos cœur battirent sur le même bâton orné d'une fausse corne de chamois. Nous cueillîmes les edelweis au bord de précipices légendaires. En smoking et en escarpins vernis, je me tins derrière sa chaise aux soirs de casino, pendant que la musique sotte se déguingandait sous les ors bruts des plafonds.
Nous comprimes la nature do concert. Elle s'attendrit devant des paysages vert pomme et nacarat. Nous assistâmes à la chute du crâne solaire décollé dans des flots de sang entre deux pans de monts rocheux.
Dans la môme Victoria ombrée d'un parasol écru à franges, nous restâmes silencieux tout un crépuscule mauve et mordoré. L'aspirant de marine habituel è madame d'Auflers depuis six semaines nouô avait suivis. Il assuma de faire danser la belle quadragénaire ; à la satis-
faction du premier président qui, libéré de sa lîUe, de sa femme, s'égarait dans les charmilles de la Villa des Fleurs avec d'admirables jouvencelles aptes à ranimer les vieillards par les senteurs de leurs fards et l'éclat de leurs lazzis.
De somptueux ruffians à ceinture écarlate, beaux comme des Apollons de musée, nous guidèrent aux fontaines pittoresques, aux plateaux en points de vue.
Un matin d'ascension, je jugeai prudent d'entreprendre sur la plus haute cime de ce système orographique, la conquête intime de ma liancée, afin de lier à mon destin elle et sa dot, quoi qu'il arrivât désormais.
Monsieur d'Auflers avait manqué le rendezvous ; il devait nous rejoindre. Il ne rejoignit pas. Parvenus au haut de la a Dent », je priai le guide de rechercher ma canne qui tomba juste à p Jnt... 11 en avait pour une bonne heure de descente par des sentiers en spirale où les pierres roulaient sous les pas.
Je fus excessivement lyrique. Le paysage y prétait. L'horizon se découpait aux neiges aiguës
des Alpes. En bas, dans sa cuvette de roches, le lac vert dormait plein d'irisations adorables.
Je paraphrasai le tableau non sans éloquence. Le petit squelette blanc et bleu s'abattit sur ma flanelle blanche et bleue.
Nous nous assîmes contre le roc moussu. Nos lèvres se goûtèrent.
Si aimable et enjoué fut l'accueil que je participai à toutes les douceurs préparatoires de l'hymen.
Nos pères avaient pour ce dire un mot d'une espièglerie charmante. Ils nommaient « petite oie » cette galanterie sans conclusion.
Eh bien, nous plumâmes toute la petite oie jusqu'au plus minime duvet.
Mais je respectai la vertu suprême de la jeune
fille.
Avec le petit rire éternellement spirituel
troussé sur la dent bleuie, elle se redressa.
— Oh! oh! Ah! ah!
Elle remmaillota,. relaça, reboucla, ragrafa, reboutonna...
Comme le poète Scandinave, je pouvais dire :
J'ai embrassé ma bien aimée sur la cime
Des monts neigeux, par-dessus le sommeil des lacs,
Plus haut que l'aire de l'aigle,
Plus haut que les sapins et les plantes qui vivent ;
Plus haut que l'espace visible aux peuples des cités.
J'ai embrasé ma fiancée dans le rayon de l'œil d'Odin..
Ce n'est d'ailleurs pas autrement grandiose... Mais Margueritte trouva très bien que je récitasse ces vers, penché sur le précipice, elle dans mes bras devant le décor : améthyste des monts, émeraude du lac, saphir du ciel.
Nous descendîmes à travers toute cette joaillerie.
Mais nous ne retrouvâmes point M. d'Auflers au chalet de la côte. La Victoria au parasol de toile écrue nous remmena vers les villas de mastic et. de béton décorées de bustes hellènes et de noms romains. Nous traversâmes les rues bordées de grilles blanches où montent les capucines et les clématites. Le président ne s'y promenait point dans son saute-en-barque de villégiature. Nous le demandâmes au domp-
IG
teur de rats blancs qui éduque ces bestioles à chevaucher les destriers d'an minuscule manège de bois. Il ne l'avait point vu venir, comme chaque jour, .apporter de la brioche à ces éouyers aux yeux rouges. Au Casino, à la Villa des Fleurs il n'était point parmi la foule des souteneurs impudents, des individus au sexe hybride, des reporters gouailleurs, des glabres cabotins, des Vénus publiques paradant sous leurs clairs costumes de joie. A l'établissement thermal nous le rencontrâmes enfin, le verre en sa main gantée de suède, s'abreuvaut au filet salulaire que distille dans la vasque une bouche-de marbre gris.
Rien qu'à nous voir, il crut tout de suite que « ça )) y était, que je m'étais assuré la fille et la dot. Il prit un air vexé : « On avait eu tort de partir sans lui. On eût dû revenir puisqu'il n'avait pas rejoint au châlet... 11 emmenait sa fille pour une course importante. »
Je restai planté penaud devant la vasque. La ioule papillonnante bourdonna toute une grande heure sans me distraire.
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Ayant mûri mes inductions, je jugeai que le mieux était encore de jouer la froideur et d'attendre. Il faudrait bien maintenant qu'on me recherchât. Et je filai dans la montagne pour une excursion de quelques jours, brusquement^
Au bout de la semaine je reparus, un soir de casino. Mon entrée fut bruyante. Deux anciens amis de la bohème qui avaient dés"^rté la contemplation de l'idée pure pour déchoir jusqu'au succès de vaudevilliste et de chroniqueur m'accompagnaient avec leurs maîtresses, une danseuse et une comédienne bien connues. J'affectai de fuir le salon de conversation qu'occupent les familles et le jeu sembla m'accaparer. Après trois tours de cartes où des grecs mirobolants raflèrent la mise, j'aperçus l'aspirant de marine de la présidente qui louvoyait pour m'aborder.
La réconciliation fut touchante
On jouait « François les Bas-Bleus » sur la petite scène de la galerie des Glaces. Depuis cette heure-là, madame d'Auflers ne nous appelle plus que (( les enfants ! » Margueritte et moi, et M. 'd'Auflers explique Firdouzi à toutes les
nymphes trois-louis des divers casinos en concurrence...
Mercredi.
Aujourd'hui reprise du collier de misère. On a fixé les rôles de la session des assises juilletaoût. Une note ministérielle enjoint de renvoyer à la plus prochaine audience l'affaire du vicomte. La préfecture veut profiter de l'exaspération publique pour flétrir un des personnages les plus importants de la réaction locale ; ce sera d'un excellent effet pour les élections d'octobre.
Magne tire un parti considérable de cette malencontreuse histoire. Dans ce gaillard sabrant les ouvriers et violant les filles, il synthéthise toute ridée des vieilles races; et sa faconde ambulante prêche de village en village non sans un succès manifeste. Les affections rustiques pour les vieux principes s'ébrôchent et s'entament. Les Francs-Maçons se réunissent chaque soir sous leur étoile de plâtre doré dans un estaminet du port. La gazette gouvernementale exulte.
Magne me consacre de temps à autre un élogieux entrefilet pour cette fermeté dont je Vis preuve en sacrifiant mes affections à ma conscience. Le boulangisme qu'il semble défendre insidieusement pourrait bien se déclarer dans un de ses discours, au moment opportun ; et, tandis qu'il se présenterait, lui, dans la circonscription du port, des arsenaux et des villages de forgerons, entièrement républicaine, il ne serait point fâché de me réserver, je pense, la circonscription des mineurs et des villages agricoles où se commirent les cinq crimes.
Ce gavroche de substitut, qui a pied dans tous les camps, me sonde à cet égard. Le programme de Tours lui semble une formule politique très convenante à la plupart de mes idées. Magne, furieux au fond contre les hommes du gouvernement qui l'écartèrent toujours comme trop rouge, penserait à mener une campagne révisionniste de^dernière heure en alliance avec moi. Pour me mâcher la besogne, il travaille ferme, paraît-il, l'arrondissement minier et excite les bouilleurs à m'offrir la candidature...
Je réponds de manière évasive, ne voulant pas compromettre mon mariage. Une candidature m'obligerait à la démission. Dois-jc risquer ce coup de cartes? Sans doute les bouilleurs me donneront une forte majorité, mais les villages agricoles sont moins sûrs. Pour les conquérir il faudrait attendre la fin de Denesolle.
Le substitut me harcèle. Je lui avouai ce matin que, peut-être, le succès m'était absolument assuré, mais qu'en tous cas il ne fallait songer à rien avant la mi-août. Le substitut a entendu cela comme un consentement à échéance.
... Madame de Kelnoëc m'écrit tous les huit jours des lettres de quatre pages. La carrière du comte sera brisée si son frère n'obtient pas un acquittement.
Sur ma demande, et selon les convenances, le procureur général m'a relevé de fonctions dans Taffaire du vicomte. L'ignorance des usages fait que le public attribue cette mesure à ma délicatesse. Le clan de la marine m'admire et me félicite. On croit que j'ai risqué mon avenir en
déclinant la mission de prononcer le réquisitoire.
... Quelle chose singulière que l'âme des hommes ! Mon substitut qui ne manque pas d'éloquence, qui connaît bien l'économie politique, qui a de la "bravoure et du feu, joue en sous-main pour se faire offrir une candidature. Volontiers il se ferait révoquer avec éclat par le gouvernement. Ses yeux luisent quand il parle de parlementarisme, de politique. Il envie Magne. Sa fortune assez, considérable lui permettrait une pareille incartade, 'et sa situation ici est encore trop modeste pour qu'il la puisse regretter beaucoup. MêmiO, s'il la perdait, il se constituerait vite, comme avocat, une importante clientèle régionale. Or, jamais Magne ou ses amis ne songeront à ce garçon qui se dévouerait sans arrière-pensée, brûlerait ses vaisseaux ; et moi, en somme fort indécis, qui me laisserai longtemps prier, voilà sur qui ils jettent leur dévolu.
Car je ne me décide pas du tout.
D'abord il y a mon mariage. Malgré notre duo
sur les cimes, rien ne semble encore conclu. On ne parle ni de date ni de contrat. Hormis la désignation : « les enfants » toujours plus usitée par la présidente, nulle parole ne m'induit à espérer la promptitude du dénouement. La question de la dot tracasse M". d'Auflers. Il voudrait bien, parbleu, me dire : « Puisque vous Taimez tant, prenez-la telle quelle ». Aussi ai-je. soin de ne pas multiplier mes visites. J'accueille plus favorablement madame Meliora. Malheureusement la voici de nouveau enceinte, et je ne puis me dominer : cela me dégoûte. Je ne connais pas d'instinct plus bas que la maternité, ces dégrafages, cet allaitement, ces soins de propreté à de jeunes animaux criards et gluants! L'immonde affaire î
Il faut donc ruser, diplomatiser pour en finir avec ce mariage. Je préfère de beaucoup neuf cent mille francs à la députation , et renoncer au titre d'avocat général serait rompre avec les d'Auflers. Je compte bien que Marguerite m'aidera; mais j'ai une peur du diable du « sans dot ! » et je ne me connais pas l'héroïsme de
vivre avec ce petit squelette de luxe si la fortune ne compense pas la simplesse de son anatomie.
Jeudi.
Je vais me trouver demain en présence de DenesoUe.
Les perplexités, les aventures de ma cour à mademoiselle d'Auflers avaient écarté quelque peu cette hantise. Que va dire son impudence extraordinaire?... Leprésident d'Auflers assistera avec le conseiller Meliora à cette comparution d'usage. Je redoute quelque diatribe furibonde.
Le dossier de l'affaire où je feuillette établit si clairement sa culpabilité que je m'effraye du pouvoir terrifiant dont je dispose. Quelle que puisse être Thabileté de son défenseur, la sienne, il devient dès aujourd'hui matériellement impossible que Denesolle échappe à la mort. Le jury, prévenu par l'opinion outrée des cinq crimes, ne pardonnera point à l'accusé la peur publique. Il sera inexorable. Quand même
Louise viendrait aujourd'hui contredire ses dépositions premières, on n'accorderait nulle foi à ses dénégations. Au contraire cela contribuerait à renforcer dans l'esprit des jurés la croyance à la vérité de son témoignage de début; et on imputerait à une passion renaissante cette palinodie Denesolle périra.
Quelle monstrueuse chose cependant que le pouvoir qui m'incombe ! M. d'Auflers, à qui j'exprimai naguère mes scrupules, répondit nettement : « Mieux vaut, n'est-ce pas, le sacrifice même inique de quelques vies humaines souvent peu intéressantes plutôt que la terreur générale des foules. Si chaque crime ou presque chaque crime ne s'expiait par une victime humaine, que sa faute soit réelle ou supposée, le monde se détruirait par terreur de soi. Une fois le condamné mort, la conviction revient au peuple que la cause des crimes a. disparu. Il dort tranquille, sans concevoir que la misère et la jL>assion, ces mots-rois, sont les seuls auteurs du perpétuel crime qui jamais ne prendra fin. Nous, magistrats, avons pour mission d'apaiser
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la terreur publique. Nous créons un fantôme de Justice afîa que le'peuple se croie protégé contre le meurtre ; sinon chacun s'armerait par méfiance du voisin en méditant des assassinats préventifs. Ce serait la négation de l'état social. Aussi, quelque pénible que vous paraisse notre tâche^ convient-il de l'accomplir dignement, impassiblement, sans remords, en songeant que sans ^cette apparence de Justice, la société se détruirait elle-même ! »
Ce raisonnement ne me calme pas.
Je commence à accumuler les notes pour le réquisitoire. Afin d'en terminer au plus vite, l'instruction ayant été longue, on inscrit l'aiïaire Denesolle pour La neuvième audience de la session. Le vicomte passera cinq jours avant. Julius a retenu les témoignages de Bérengère, du général, des domestiques. La présence du vicomte dans le jardin, à l'heure même où la jeune fille appelait au secours, ne laisse aucun doute appréciable. Les experts chargés de contrôler si l'écriture du dragon est conforme à celle des menaces anonymes adressées au gé-
néral ne peuvent se prononcer, mais l'instruction allègue que le vicomte sut déguiser au mieux sa manière calligraphique.
Pour personne non plus la condamnation du vicomte de Kelnoëc n'est douteuse.
— L'opinion fait tout dans les affaires de justice, remarquait hier le substitut ; les journaux indiquent par avance s'il doit ou ne doit pas y avoir condamnation. Tout imbus de leurs lectures, des propos tenus, les jurés arrivent, la conviction faite, et sans que les débats puissent Tentamer.
— L'opinion publique vit en concubinage avec l'erreur 1 dis-je.
— Croyez-vous? Et puis qu'importe? Qui saura jamais un critérium de vérité? Il faut vivre sur les apparences.
Il me citait les plus vieux magistrats du ressort, accoutumés à voir en tout prévenu un coupable.
— Par dégoût du jury, ils prennent le simple parti de condamner en bloc quiconque leur vient en mains ; et ils se résignent ainsi à leur be-
sogne réelle : créer criminels et suppliciés pour convaincre le monde que la justice existe.
— Le gracieux paradoxe 1
— Vous-mêmes subissez Topinion, monsieur le procureur, en poursuivant Denesolle, en écrivant un réquisitoire contre lui. L'assassin des cinq crimes est bien Marcus, le gardien du phare... je vous l'affirme.
— Ah ça l vous en voulez donc à ce Marcus?... Je me sentis blêmir, malgré cette affectation
d'enjouement.
Le substitut m'expliqua ses preuves. Il avait, ma foi, réuni contre ce vieillard une série de faits accablants pour sa vertu et d'apparence non moins réelle que ceux invoqués contre Denesolle...; mais (et je me hâte de l'écrire ici pour me justifier), mais ils ne valaient guère mieux. Je conclus donc :
— Vous rêvez, mon cher monsieur. Ça ne tient pas debout !
— Je vous demande bien pardon...
— Et en avez-vous parlé à ces messieurs de la cour : Meliora, le premier président, Julius?...
Je nommai d'autres magistrats :
— Ils ne m'écoulèrent point. Votre hypothèse les a séduits la première, et, entre nous, ils en ont plein le dos de l'afïaire DenesoUe. Ça tourne à la rengaine...
— Mais enfin... il y va de la tête du monsieur...
— Bah !... Nous nous en moquons un peu de l'aphorisme...
— Monsieur le substitut, affîrmai-je sévèrement, je ne puis approuver un semblable langage... et je ne l'excuse qu'en l'attribuant au dépit excité par l'indifférence générale qui accueille vos imaginations...
— Vous avez raison, monsieur, et j'ai tort... Vous êtes mon supérieur hiérarchique...
— Mais oui, mais oui... Continuez donc, citez La Fontaine, le Pot de terre et le Pot de fer, pendant que vous divaguez...
Je me mis à rire. Il s'irrita...
— Allons, ne nous fâchons pas. Que ceci reste entre nous, et acceptez à dîner... jeune homme !
Après une moue d'une seconde, il sourit ; je passai mon bras sous le sien et nous sortîmes.
Au restaurant je dus demander de quoi laver mon cou où ruisselait la sueur de mes émotions.
J'espère enfin que voilà un péril enterré. .^
A table nous avons causé femmes.
Mardi.
La comparution de Denesolle a lieu vers midi... J'ordonne qu'on prépare un punch au rhum sérieux. L'ivresse donne de Taplomb...
Notons que je suis au plus mal avec la famille d'Auflers..., Marguerite elle-même..., la présidente surtout... On parle d'un mariage possible entre l'aspirant de marine et mademoiselle d'Auflers... Voilà l'énigme à nu. Madame donne ses invalides au jeune homme dont le service a cessé de plaire... Tonnerre et sang! comme crient les matamores des comédies anciennes... Dire que la petite oie, sur la plus haute cime des Alpes d'Aix-les-Bains, n'aura point servi...
L'aspirant appartiendrait à une famille richissime...
... Ça se fit, sans grand mal.
M. d'Auflers, assis au milieu, Méliora à droite, le second conseiller à gauche, avec son énorme rosette de commandeur ; je me suis placé sur le côté. • •
lia paru, l'adversaire! Très amaigri, la barbe légère et roussâtre comme celle des christs, ses cheveux longs bouclés dans le cou... On jurerait qu'il passa ses mois de prévention à se faire une tête... Il salua galamment tout d'abord, à la ronde, et, pour moi, il eut un clin d'oeil entendu, une finesse de reconnaissance...
— • DenesoUe 1 a crié sévèrement M, d'Auflers.
— Monsieur ?
— Vous êtes un homme intelligent...
— On me Ta fort répété ces derniers mois, monsieur; mais, hélas 1 il semble bien que je le suis moins que vous...
— DenesoUe, ne plaisantez pas. Votre dossier contient des dépositions excessivement graves. Avez-vous songé à votre défense?...
— Je la crois tout à fait inutile, monsieur. ..
— Vous voulez dire que l'on vous a condamné d'avance, n'est-ce pas?...
— Oh ! je ne me permettrais pas...
Le commandeur de la Légion d'honneur, le plus grincheux de nos conseillers, brusqua les choses : - '
— • C'était votre avis, puisque vous avez refusé de répondre à M. le juge d'instruction.. .
— Mon Dieu, monsieur, sur une phrase, une seule et unique phrase que j'ai dite en réponse à M. l'avocat général que voici , le lendemain de mon arrestation, on a échafaudé tout un système d'accusation qui me perd. Je n'ai pas voulu fournir de nouvelles armes au réquisitoire... monsieur l'avocat général est si habile à interpréter...
— Faites- nous grâce de vos insinuations, grogna le conseiller grincheux... Vous gâtez à plaisir votre affaire... Comptez-vous répondre à l'audience?
— Je ne pourrai que nier, monsieur, et c'est
là une bien mauvaise défense. Cependant je compte poser aux témoins quelques questions qui les embarrasseront, je pense.
— Avez-vous fait choix d'un défenseur, reprit M. d'Auflers?
— Dans ma situation, et quand Topinion entière se soulève contre moi, je pense que je trouverai difficilement un défenseur qui veuille plaider ma cause non coupable, ainsi que je l'entends, et je vous supplie de ne m'en point donner. Ne m'accablez pas, monsieur!... Le ministère public suffira bien tout seul à sa tâche... Oh! l'imagination de monsieur...
Il me regarda si comiquement, que je ne pus que rire...
— Vous comptez vous défendre seul ?
— Mon Dieu oui... ça me parait moins dangereux.
M. d'Auflers lui rappela quelles précautions oratoires il serait contraint d'observer, et ajouta qu'il nommerait cependant un avocat d'office pour le suppléer au cas où la Cour lui retirerait la parole...
— Ah ! voilà ce que je n'avais pas prévu. Évidemment la Cour se verra obligée de me retirer la parole. Alors je change d'avis. Maître Sillinac, 1b député socialiste de Paris, offre de me défendre, afin de se faire quelque réclame avant les élections; je lui écrirai que j'accepte...
— Vous pouvez vous retirer^ Denesolle...
— Au revoir, monsieur l'avocat général... Je vais assister à un bien joli tournoi oratoire entre vous et Sillinac. Ce sera sans doute ma dernière gaîté en ce monde... messieurs... Moriturus vos salutsit... comme disaient mes ancêtres dans les cirques de César. Hé! n'avez-vous pas hérité du droit romain ?
Ceci dit, il pirouetta élégamment et se remit aux mains du gendarme ahuri, mais impassible.
Quand la porte se fut refermée sur son complet britannique de couleur sobre, le commandeur haussa les épaules...
— Ça se croit spirituel I Ça fait des mots ! Où va le pauvre monde ? Vous êtes jeune, monsieur r avocat général ; retenez bien ceci : Si Ton continue à faire des grâces aux prévenus comme
ça, sous prétexte qu'ils sont bien élevés, avant cinquante ans on en sera venu à ne plus croire aux assassins... et par suite à la morale. On ne croit déjà plus à Dieu I
Je répliquai je ne sais quelle sottise; tant je me trouvais à la fois satisfait de la douceur de Denesolle et étonné d'avoir à combattre Sillinac, le jeune et ardent Sillinac, le socialiste élu par les ouvriers de Clignancourt, et célèbre par ses vigoureuses diatribes contre la magistrature.
M. d'Auflers m'engagea à travailler le réquisitoire avec un ton de commisération qui me blessa. Il connaissait Sillinac, ill'avait entendu en assises; c'était un fameux cbampion... Il me souhaitait la victoire de tout cœur, ah ! de tout cœur.
Jeudi.
Il me fallait une explication. Je l'ai eue chez le général.
Je venais prendre des nouvelles de Bérengère, que l'Esprit terrasse et torture. On craint
pour sa vie. Ce père en désolation ofTre une impression d'esthétique très remarquable. Je ne sais si l'œuvre de Michel Ange donne mieux. Peut-être en cherchant bien dans les Donatello, ou les Sansovino, trouverait-on une maquette analogue à cette vieillesse souffrante. Il me rappelait tous les musées d'Italie, les martyrs et les prophètes, la douleur des Isaïe et des Samuel peints aux triptyques des églises métropolitaines. J'ai joui infiniment à contempler ce visage traditionnel labouré, creusé, gonflé et sillonné par les peines morales.
Car, à vrai dire, je fus. toujours incapable de consoler la tristesse des gens. Les paroles qui m'y aideraient sont tellement banales, que je n'ose les prononcer; et j'attends avec un malaise, que je sens ridicule, la fin des plaintes et des lamentations ordinaires.
Par chance, le général, furieux contre le vicomte, l'accablait de toutes sortes d'invectives. Il me suffisait d'étendre de temps à autre ma main gantée, en un geste qui aplanissait toute mon estime pour ce militaire, ou à secouer la
tête de gauche à droite, en fermant les paupières...
Tout à coup mademoiselle d'Auflers souleva la portière et entra... A mon salut profond et grave, elle répondit sévèrement :
— Général, dit-elle, Bérengère voudrait vous voir. Le docteur est auprès de son lit...
Je fis mine de me retirer.
— Restez, cher monsieur ; je voudrais vous demander quelque chose. . . quelque chose. . . Ah ! mon Dieu, je perds la tète dans ce malheur !... Mais c'est très important. La mémoire me reviendra tout à l'heure. Attendez-moi un moment. — Mademoiselle d'Auflers voudra bien, n'est-ce pas, me remplacer; les honneurs...
Il sortit sans attendre de réponse.
Margueritte, après un léger sourire (oh ! bien ironique), satisfît à mes questions sur la santé de ses parents et quelques menues bagatelles. La conversation mourut aussitôt ; et, avec une jolie indifférence, elle affecta de feuilleter l'album, où des soldats divers se campaient en allures belliqueuses et galantes. Extrêmement
agacé, je ne me contins pas longtemps. J'ai d'ailleurs assumé le principe de résoudre sans ambages, et en les attaquant de front, les problèmes importants de la vie lorsqu'ils semblent devoir s'obscurcir.
— Mademoiselle Margueritte, vous me gardez quelque rancune ?
— Oh ! oh ! Mais non. Pourquoi ?
— Je ne sais. Cependant il me semble qu'il y a huit jours encore, nous étions plus, beaucoup plus... camarades.
— Ah I ah ! vous pensez ? Je ne sais pas. Je n'ai pas remarqué.
L'aplomb de la demoiselle me figea. Elle était étroitement sanglée de drap beige; et j'aurais pu marquer sur ses mains, sur chaque pore du visage, sur chaque mèche de chevelure, les nombreuses stations où s'était posée... la petite oie de nos pères...
— Mais à Aix ?... fis-je.
Le rire spirituel éclata.
— Enfin : vous vouliez bien alors me laisser croire que... je ne vous étais pas indifférent...
300 ROBES EOUGES
— Oh I oh ! vous aviez compris ça ?
Et de rire.
Je rageai. Elle gardait la lèvre troussée sur la petite dent bleuie... Je brusquai les choses.
:— Doit-on croire à ce bruit de mariage avec l'aspirant de marine ?
— Hé ! hé!... si l'on veut.
Cette fois, une rougeur plus virginale que nature empourpra sa face lame de couteau.
— Mais, mademoiselle Marguerite... et moi alors?
— Ah 1 ah ! vous... vous savez bien que vous êtes trop vieux !
Je suffoquai.
— Douze ans de plus que moi ! c'est trop. Oh ! oh !
- — Je pensais vous avoir prouvé que je valais bien un tout jeune homme, là-bas, à Aix, sur la plus haute cime...
— Ah! ahl oui, vous êtes bon alpiniste... mais je n'y tiens pas...
Et d'une naïveté décevante, elle me regarda
iixement... comme pour affirmer : « tout cela ne compte plus : il y eut ïnaldonne ! »
— Par exemple !...
Je m'interrompis, craignant de lâcher une inconvenance... Elle était joliment forte, ma petite Salomé, plus forte que la figure de la légende hébraïque...
Je compris la bataille perdue si je m'obstinais... Sur un ton pleurard et comique, je repris :
— Voilà que les illusions me tombent avant les cheveux...
Le rire spirituel susurra avec un petit hoquet d'épaules tout à fait bon genre... Je m'affermis :
— Eh bien, soit; nous demeurerons simples amis, et, à ce titre, faites-moi la grâce d'énumérer les défauts qui me rendent inépousable. On s'efforcera de les corriger...
— Oh ! oh I je n'oserai pas...
— Mais si... Voyons : primo ^ je suis trop vieux... — Bon... Secundo?...
— Ah ! ah ! Je ne sais pas, moi... Vous n'êtes pas sérieux...
— Comment cela ?
— Oh! oh!... Madame Meliorall... On dit des choses ! ! !
Je baissai la tête ; puis, haussant les épaules :
— Mademoiselle Margueritte, voyons!...
Le rire se spiritualisa tout à fait, fila avec une
moquerie cruelle...
Dame, j'étais pincé. Les voilà, les joies coupables de l'adultère ! La catastrophe tombait à point... Ça m'exaspère de fournir moi-même le plus facile prétexte de rupture. Au fond, je reste parfaitement convaincu que Margueritte se moque pas mal de cette liaison, que même elle s'abandonna toute, à la fête de charité, parce qu'elle savait mes rapports (si involontaires, hélas!) avec cette dame... et jugeait alors glorieux de me conquérir sur la conseillère...
Margueritte continuait :
— Pas sérieux ! Ah ! ah ! pas du tout... Votre substitut découvre la vraie piste des cinq crimes... Mon père le disait dimanche! Et
Sinillac VOUS confondra... Pauvre monsieur de Senci, va ! Oh ! oh !
— Nous verrons... nons verrons cela... Et je hochai la tête avec importance, en soufflant dans mes joues...
— On vous dit un peu... avare aussi, enfin très intéressé î... Ah I ah! c'est vilain... Oh! oui... Alors ma dot ne vous déplairait pas?...
Je l'examinai, évidemment très pâle, et furieux. Elle gardait son air de candeur, ses fines phalanges tapotant l'ébène du guéridon, et, renversée au fond de sa bergère, elle me dévisageait avec impudence...
— Ah ! fis-je, je pense bien que la grosse fortune de l'aspirant délivrera votre cœur d'une crainte pareille à son sujet I...
— Certes! Oh! oui... certes... et puis il aime tant ma mère ! ma bonne mère !
— On l'assure, en effet...
Le ton de ma remarque ne la troubla point du tout.
— Oui, les familles resteraient très unies, je ne me séparerais jamais de mes parents...
Elle est si gentille, ma mère ! Oh ! oh ! ah I ah I
Je me vis excessivement ridicule, joué, moqué par cette petite fille candide... En même temps ma prudence concevait quelle admirable épouse eût été une femme de cette force, et comme elle aurait su -servir les intérêts et la gloire du mari... Cela augmentait ma fureur de la perdre.
Elle se renversait complètement dans la bergère... les lèvres troussées, le rire dans le pâle soleil filtré par les guipures des rideaux, ses blanches mains de statuetteélevant le mouchoir dont elle chassait des mouches imaginaires.
Je me levai. La glace me refléta. Mon profil de proconsul, mes très beaux yeux, mes cheveux plats collés aux tempes me parurent intéressants, troublants même.
La pâleur du visage accentuait encore le caractère de ma physionomie... Je crus pouvoir faire fonds là-dessus pour devenir tragique, et, m'approchant. vers elle, le regard sur le sien, un peu effaré...
— Mais vous savez bien, murmurai-je, vous
savez bien que vous êtes ma femme, que là-bas nos serments... sur la plus haute cime... prirent une certaine allure de... réalisation.
Elle sauta légèrement sur pied...
— Oh ! oh I une imitation du vicomte de Kelnoëc, alors!... Vous vous trompez... Je ne suis pas Bérengère... et vous savez bien que vous mentez, que vous mentez... Vous savez bien que c'est indigne de dire cela à une jeune fille... Je me suis compromise? moi? Vous rêvez, monsieur!... vous rêvez comme un goujat... et vous m'insultez gratuitement! Ah!... mon Dieu! ma mère !
Je redoutai la bruyante crise de nerfs et prévis la sottise de mon rôle si des tiers intervenaient.
11 me fallut battre en retraite, précipitamment..., désespéré par la jeune perfide...
PARQUF-T DE B CABINET
du
Procar™ de la Républiqae, " ^°'' '^'en cher Père,
)) Vous recevrez avec la présente lettre les feuilles du journal qui contiennent le détail de ce que votre encourageante affection qualifie : <( querelle d'amoureux ».
» Je ne vous cacherai pas, mon bien cher Père, que je me sens tout déconfît. Votre indulgente sollicitude avait bien voulu me conseiller dans ces embarras de psychologie sociale, où pataugeait mon inexpérience des choses...
» Hélas, les temps changent. La morale se corrompt. Les jeunes filles d'aujourd'hui n'ont plus cette pudeur de nos mères et elles ne craignent pas de dissimuler une faiblesse sentimentale par toutes les hypocrisies, si leur intérêt l'exige. Les parents eux-mêmes ne croient plus à la c( fille compromise ». Bien que j'aie suivi de point en point, mon bien cher Père, les avis de votre expérience, le hasard n'a point
voulu nous donner raison. Mademoiselle d'Auflers nie qu'elle se soit engagée et ses parents feignent de ne soupçonner plus rien. Une très grosse dot se présente. Toutes nos espérances échafaudées s'écroulent.
» Je regrette de tout mon cœur, mon bien cher Père, de vous écrire si peu et si tristement, d'aller troubler dans votre retraite la sérénité de votre repos vénéré. Pardonnez-moi, je vous prie.
)) Je me remets au travail du réquisitoire qui me prendra maintenant toutes les heures libres jusqu'au jour de l'audience.
» Non, je ne redoute pas beaucoup ce Sinillac. A Paris, j'ai coudoyé un peu les célébrités et je sais fort bien qu'elles ne valent que par la situation acquise grâce à de tout autres moyens que leurs talents. Une habileté à se créer des relations, à se faire craindre et à complimenter à point constitue le plus sûr bilan de toutes nos illustrations de l'art, de la politique ou du barreau.
y) Cependant, je ne dois rien négliger pour
remporter la victoire. Il importe à mon avenir que Denesollepaie à la justice le tribut qu'il lui doit. Je réclamerai sa tête sans faiblesse, fort de mon devoir, et convaincu que la société n'existe et ne progresse qu'en infligeant à ceux qui semblent la troubler le châtiment de leur erreur...
» Je vous embrasse, mon bon Père.
» Votre fils affectionné,
» C. DE Sengi. »
« P. S. — Je rouvre ma lettre pour vous apprendre que la fille du général vient de trépasser dans d'épouvantables souffrances. Depuis cinq jours, ses membres en contracture soutenaient son torse à vingt centimètres du lit... Elle meurt étouffée, étranglée par l'invincible main de l'Esprit.
» Malgré tous les efforts de son père, le prêtre n'a pu accomplir son saint office ni lui administrer le sacrement d'extrême-onction ».