‹ Robes rougesChapitre 3 sur 16 · DEUXIEME QUINZAINE DE NOVEMBRE · texte numérisé non relu

DEUXIEME QUINZAINE DE NOVEMBRE

Mercredi.

On allume de fort bonne heure. C'est un va et vient dans les interminables couloirs du Palais, vers cet instant-là. Boniface frappe contre la porte ; je murmure : « Entrez » et il entre de son pas mou, portant le quiiiquet ù grand abat-jour ; il le pose, puis se retire, ayanii dit : « Voilà, monsieur. »

Cette chose, très simple en soi, m'émotionne toujours. Les caractères apparaissent soudain plus ténus le long du papier que jaunit le cercle de lumière; et j'ai, dès lors, conscience que tout mon métier n'est que vaine écriture. Si jo

pris dans l'après-micli quelque goût au travail, cette ardeur cesse aussitôt. Me voilà incontinent découragé, avecla sensation de l'inutile effort, et je critique la présomption de croire à une possibilité objective de justice. Mes idées s'évanouissent pour des heures. La journée meurt d'un coup, tuée par cette lueur surgie contre le s lambris gris.

Généralement je me lève ; je m'étire. La fenêtre, où va mon regard, encadre l'Océan et le ciel confondus en une brume émouvante; elle geint ; on voit pourtant les falots rouges, verts du port, et, plus loin, Toeil du phare énorme, tout blanc ouvert sur le vide du spectacle.

Gela est spectral. Je tire le rideau de reps sur la tringle.

Il faut du temps pour reprendre le sens de ma pensée, la raison de vie.

Au moment où j'y parviendrais, les audiences finissent. Le tumulte des plaideurs qui sortent, qui endoctrinent leurs avocats, le galop des avoués montant au greffe, les portes qui claquent, la précipitation de ce monde rendu à

l'existence domestique, après une séance d'ennui et de rabâchages, envahit le calme de l'antique construction. Devant la glace, je compose mon visage que certaine de mes amies compare volontiers à l'effigie d'un proconsul. Il convient de prendre un ton grave, tempéré d'un léger sourire qui n'engage point. Malheureusement j'ai la mâchoire supérieure affreuse, et le demi-sourire s'effectue mal sur mes dents postiches du devant qu'on a dû un peu verdir pour les assimiler aux voisines. Aussi redouté-je de rire complètement.

Les visiteurs se succèdent dans mon cabinet. €es messieurs du barreau m'obsèdent de demandes pour remettre, avancer les affaires, retarder un emprisonnement, communiquer les dossiers, inscrire ou ne pas inscrire au rôle.

Je commence à ne plus céder aussi facilement que d'abord à leurs caprices. Cette plèbe du palais m'agace ; pour un rien elle évoque de pompeux fantômes : liberté, régime démocratique, subtilités du code, droits de la défense, le prévenu est un innocent jusqu'au ver-

dict... etc., etc.. Ils manquent absolument de distinction. Leur acharnement puéril s'obstine à de perpétuelles allusions concernant l'idée républicaine, parce qu'ils pensent vexer ainsi mes instincts de naissance. Penh !

Ça me déçoit tout à fait de voir des gens aussi fous de basse politique. En quelles cavernes furent-ils éduqués, les rustres? Ils semblent croire, par ma foi, que c'est arrivé ! et que les principes de quoi que ce soit valent par eux-mêmes ! Lisez donc Spinoza.'

Après un assez bon déjeuner que me donna naguère mon ami le préfet, j'eus la faiblesse de les entretenir de mes opinions, et j'émis cet aphorisme courant : « le Droit traduit la consécration de la Force, un pacte passé entre le vainqueur et le vaincu, qui, reconnaissant sa défaite, s'oblige à travailler pour son nouveau maître devenu propriétaire du sol. Toute propriété dépend de la force brutale qui l'a conquise, en Europe, des premiers défricheurs ; et le droit qui la défend, la conserve, la divise et la transmet, naquit comme sanction du bon

vouloir conquérant, intéressé à laisser vivre le travailleur de la glèbe féconde. Le droit n'est donc pas chose immuable. Une force le créa, une autre force peut le détruire ou le modifier légitimement. »

Ah, bon Dieu I quelle amertume ! Le gros Magne, qui mène la bande, faillit périr de congestion. Sa médaille militaire, gagnée sur les champs de bataille de 1870, il Tinvoqua ! De quelles sanglantes ironies ne s'aidèrent-ils point pour fouetter ma proposition malencontreuse; et quel « 18 Brumaire » et quel « Deux Décembre » ne me jetèrent-ils pas à la face ; pâles et terribles. D'ailleurs ils ne réfutèrent point ; et, comme ils attaquaient la religion avec un mauvais goût de taverniers ivres, je ne dédaignai point de leur représenter que la Religion, elle, plus grande que le Droit, s'implanta par la persuation seule, par la douceur, par le sacrifice et l'exemple du martyre, non par la Forée.

— Et l'Inquisition ! monsieur.

— Voilà, repris-je, ce qui précisément con-

firme mon dire. L'Inquisition fut la conséquence du Droit canonique, d'un droit introduit dans le christianisme à côté de la Foi et qui aussitôt la pervertit; parce qu'il sortait d'une force humaine, alors -que la Foi reste une pure émanation de Dieu.

Là-dessus je les quittai un peu interloqués, mais moins convaincus de mon tort.

Mes collègues de la cour méprisent assez cette séquelle. Ils la redoutent cependant. Pareils à des commères, les avocats ne craignent point de faire, en pleine audience, des allusions aux secrets du ménage, aux petites misères de la vie qui attinrent chacun de nous. On m'avait prévenu. La première algarade survint jeudi dernier. On plaidait une affaire de faux. Le gras Magne, défenseur, hurlait déjà depuis une bonne heure par-dessus la tête extrêmement fine et intéressante de l'accusé, sorte d'aventurier bizarre, qui disparait pendant des mois, revient très riche ou très pauvre 1 éblouit les gens ou mendie presque de café en café, avec des apparences de courtier en alcools de consom-

mation. Type inédit peut-être que ce Denesolle, ancien enseigne de vaisseau, mis jadis en réforme pour je ne sais quelle indélicatesse d'argent. — Bref, je m'amusais, ayant quelque habileté de dessin, à crayonner le ventre, la barbe et la perruque hirsutes de l'avocat, sans penser plus à mal, lorsque le gaillard s'écria soudain, de toute la force de ses poumons :

« Denesolle, lui, n'avait pas, comme certaines personnes haut placées, Tamitié d'une grande dame favorable aux princes et favorisée d'eux (rires)... qui pouvait le secourir dans sa détresse. Denesolle, messieurs les jurés, Denesolle était un pauvre homme tout bonnement. Il devait lui en cuire.... Ses supérieurs ne le ménagèrent point. »

Que fut la suite de la plaidoirie? Je l'ignore. Le sang me gagna l'épiderme. Je sentis le public fixer vingt prunelles ardentes sur mon attitude confuse. Le jury lui-même, d'habitude si respectueux de la robe rouge, se trémoussa.

La nature m'a gratifié de jambe's longues que gêne fort l'étroitesse de la chaire où le rituel ju-

ridique m'enferme. Je voulus décroiser les genoux, mon pied frappa la paroi sculptée, qui rendit un son lugubre de tambour. Un silence assez long pesa sur tous dans cet ancien réfectoire d'oratoriens. Magne affectait de s'éponger la face pour permettre au public de savourer sa plaisanterie. J'eus cependant la fermeté de lever la tête, comme surpris de cette halte, de regarder longtemps une petite dame qui pouffait dans son mouchoir blanc, derrière la rampe du public, et qu'on fît sortir. Mes yeux allèrent alors vers le Christ de la fresque verdie, vers le flegmatique président qui feignait d'écrire, vers les conseillers arrangeant, par contenance, les amples ondes de leurs simarres rouges. Enfin, raffermi, je troussai sur ma meilleure dent un coin de lèvre dédaigneuse, et, ayant mis mon crayon à la hauteur de l'œil, je pris ostensiblement la mesure du nez de Magne, qu'il a très gros. La caricature s'acheva. Magne bredouillait, interdit démon aplomb. Mes poignets ruisselèrent de sueur. Le jury acquitta DenesoUe.

Jeudi.

Quelle misère d'esprit cependant, chez ces démocrates de province. L'envie les harcèle et les talonne. Ils souffrent bien.

Je suis venu seul, l'après-midi, dans la salle des assises.

Il y a des piliers blancs, simples, garnis, jusqu'à hauteur humaine, de chêne lissé, verni par le frottement des dos appuyés. La voûte est vertébrée comme un squelette auimaljUn squelette de monstre antédiluvien blanchi par la chaux. On se promène dans une préparation paléontologique. Rien ne manque à la sensation, ni la fraîcheur des salles de musée, ni les dalles sonores où les pas se répercutent comme dans les château x des sombres légendes.

J'ai gravi l'estrade. J'ai passé le tribunal, hémicycle concave ; des allégories féiiinines sculptées dans le bois dormassent parmi les glaives, les Lex, les balances et les flambeaux, — le tout symbolique.

La fresque du fond devait dominer une sorte d'autel, au temps des premiers possesseurs du lieu. Verdi par la lèpre des murailles humides, le Christ se décompose sur la croix : tout un hras est tomhé de moisissure avec le crépi. Les nuages du ciel orageux s'effritent en une gale jaunâtre qui neige vers le plancher de l'estrade cirée et reflétant le jour glauque.

Voilà le décor de mon éloquence judiciaire, par quoi je dois atteindre aux bienfaits d'une haute situation.

Gœthe a dit quelque part que le bonheur possible consiste à jouir, selon ses moyens et ses aspirations, des apparences flatteuses du monde, et d'occuper au banquet social un excellent fauteuil. Je pense qu'à notre époque la célébrité acquise par des qualités de modération et d'entente procure ce bonheur relatif. Il faut feindre de croire aux attitudes des hommes considérables ; et ne jamais rien affirmer. Les formules dubitatives charment les gens de goût et les vieillards en place. Je hais quiconque affirme et défend mordicus une opinion. Les sots appellent

cela générosité, loyauté ; disons manque de politesse et de savoir-vivre. Nous n'ignorons plus, en effet, depuis Montaigne, qu'aucun principe ne demeure vrai par-delà les limites d'un cercle toujours restreint. Et Montaigne parlait après Pyrrhon et tels autres qu'il cite si volontiers.

... Au temps de mes débuts dans la vie active je doutai longtemps de mes capacités, de mes dons .naturels, de mon habileté à parvenir. On me présenta, un soir, au prince de P***. C'est un fort aimable homme, très dilettante ; il m'enchanta. Je m'efforçai de lui plaire ; et, bien qu'alors j'eusse la pernicieuse inconvenance de tenir à quelques axiomes de jeunesse, ma volonté sut,^ ce soir-là, immoler aux préférences devinées de ^interlocuteur, ces principes fragiles. Quelle victoire sur l'éducation malséante des collèges, où l'individualisme se consacre au contact d'émulés grincheux.

Une semaine après cette entrevue, un ami commun me rapportait le jugement du prince : (( Monsieur de Senci ? Je l'estime beaucoup : voilà enfin un jeune homme déférent. J'en fais

.grand cas. » Ni les succès du concours général, ni les médailles de la Faculté, ni le baiser inattendu de cette timide enfant reçu dans l'ombre d'une antichambre, la minute où je m'épongeais la face avant de rentrer au salon de bal, ne me valurent le même tressaillement d'orgueil que le propos du prince. Les vieillards méjugeaient « déférent ». L'avenir parut se livrer tout entier à ma convoitise.

.,. La haine d'affirmer préserve d'erreurs dangereuses les réquisitoires. On ne sait pas de plus grotesque situation que celle d'un procureur ayant avancé un fait comme certain, fait qu'un rustre quelconque appelé pour témoignage, dément sans précautions à la barre. Aussi évité-je de préciser. Je brille mieux en émulsionnant des idées générales. Là, l'ignorance merveilleuse des contemporains sert à ravir. Deux fois déjà je me contentai de copier et de retenir mnémoniquement certains passages de Spinoza et de saint Ignace de Loyola. Ces hommes de génie demeurent absolument inconnus à l'élite ellemême. Spinoza séduit surtout par sa mathéma-

tique intellecluelle. « Vous qui jouissez d'un si beau talent de parole... » me soufflait naguère le procureur général ; et me voici sacré orateur. Magne, au café, me qualifie d'adversaire pas commode.

Néanmoins la nature ne me concéda nulle voix. Même, à la note pathétique d'une phrase, subitement les cordes vocales tendues refusent le son ; je reste la bouche ouverte, cependant que le reste de la proposition tombe étouffé dans les cavernes du thorax.

D'abord un tel inconvénient m'intimidait. Aujourd'hui j'en tire un effet de terreur, de lugubre. On pourrait dire que « j'engloutis le sor^^ du prévenu dans les oubliettes de ma conscience. » Le mot est du substitut.

Ce qui assomme ces avocats de province, c'est l'ironie. L'ironie ! Quand je m'attache à la cause, je débute en faisant moi-même, par avance, la plaidoirie qui va être entendue : « On va vous dire. Messieurs les jurés... » et je pars, prévoyant l'argumentation de l'adversaire, grossissant jusqu'au ridicule les moyens de défense ;

travestissant le prévenu en un saint qu'il faut immédiatement béatifier, couronner, pensionner, décorer. Le jury se laisse sourire. Sur le banc fatal, l'accusé qui se sent perdu, pâlit, transpire à froid. Je le montre du geste, je l'exalte ; le public lui-même qui se presse contre la barre, se prend à rire indécemment. Le président se cache derrière le dossier ; les choses rouges qui enveloppent les conseillers, sursautent, tremblent de l'hilarité contenue ; tout le sang criminel symbolisé par cette flasque étofi'e rouge se gondole comme du bois mouillé, houle et se meut, tant est drôle et sardonique la parole de vengeance. Le président réprime les rires intempestifs. Le défenseur affolé griffonne une nouvelle réponse, s'égare dans ses papiers désormais inutiles. S'il se lève, il ne peut reprendre des arguments ridiculisés et pervertis d'avance. Je réponds brièvement, je tends alors ma voix pour obtenir l'effet du lugubre, « l'engloutissement du prévenu dans les oubliettes de ma conscience. » Spinoza et Saint-Ignace déclament par ma bouche. Et l'accusé, devenu

objet de risée publique, entend bientôt le verdict citiirniatit sur tous les points lui annoncer une longue villégiature dans quelque Clairvaux ou dans quelque Calédonie.

Ah I Tironie I Elle me vient tout bonnement de feu Socrate que j'étudiai.

Seul ce Denesolle échappa ; — échec qui me pèse.

Vendredi.

Puisque vous tenez, mon bon père, à ce que je continue de vous transcrire ainsi mes « aujour-le-jour », souffrez que j'épanche quelques-uns de mes chagrins. Je vois d'ici sourire le vénéré visage que vous venez de raser fraîchement, puisque mon paquet d'écrits parviendra, dès les dix ou onze heures du matin, à la villa où s'écoule si paisiblement votre vieillesse de colonel en retraite. Que les petites émotions de mon existence doivent paraître mesquines à vos souvenirs valeureux des camps et des batailles, des Palikao, des Solférino, des

La Puebla, des Sébastopol ! où vous conquîtes à coups de latte, et au galop du cheval, les décorations qui honorent votre poitrine de brave cuirassier ! Vous avouerai-je, cher père, que j'attribue encore à une extrême indulgence les consolations apportées par votre dernière lettre du 22, pour ce qui concerne ma liaison avec madame de L***. Encore que vous m'affirmiez avoir cultivé le mythe qui unit Mars à Vénus et que certaine générale fort bienveillante influença heureusement les débuts d'une carrière difficile, je persiste à soupçonner que le beau soleil du midi et la floraison heureuse de vos plantes de serre, enfin quelque promenade devant la nappe frémissante de la Méditerranée, auront porté votre amitié paternelle à une exagération de tolérance et d'excuses.

Si j'osai, mon père, vous confier cette misère de ma pauvre existence, c'est que vous me priâtes de ne vous rien cacher de ce qui mène mon avenir. Vous pensiez judicieusement que les conseils de votre expérience arrivant aujourd'hui pour soutenir une âme déjà formée par

les premières bousculades de la vie, l'aideraient sûrement et seraient acceptés d'elle, alors que plus tôt ils n'auraient trouvé que l'impénitente présomption de l'ignorance. Je vous remercie, mon père, de m'avoir jugé mûr pour recevoir votre direction. Je m'en remets à votre sagesse, définitivement.

Quant à mes chagrins (puérils sans doute), ils dépendent entièrement de l'atmosphère, de l'ambiance, comme disent les philosophes, où baigne la ville de B***. Il suinte sur mes jours je ne sais quelle influence maligne, décourageante. Le remords me hante. La mission de justice qu'il me faut accomplir empoisonne mes projets, mes espoirs. Je ne me sens pas né pour cette besogne de mort et de tourment; la livrée rouge du tortionnaire coule le long de mes membres avec un bruit lourd de sang qui goutte, semble-t-il, à mon imagination hallucinée. La toque enserre le front d'une migraine perpétuelle ; et ces terribles ampleurs de manches, que j'entraîne après chaque geste comme un drapeau de meurtre, épouvantent ma

timidité native. La nature me fît imberbe pour indiquer peut-être cette incapacité à accomplir des œuvres viriles. Quand votre plus cher désir, le mien par suite, vouait ma vie à servir dans l'armée, cette nature eut une première révolte : la maladie, une fièvre pernicieuse, une dyspepsie presque irrémédiable, délabrèrent le corps ; et le conseil de révision le réforma. Aujourd'hui, à l'heure où j'atteins la trentième année, l'heure où il m'appartient d'agir pour récolter enfin le fruit de mes études et de ma diplomatie de salons, je ressens les mêmes angoisses qu'alors ; non physiquement, cette fois; — moralement, — et cela est plus affreux.

Je n'en résisterai pas moins, mon bon père ; je veux suivre vos avis ; je veux satisfaire le légitime orgueil de votre vieillesse. Oui, certes, il importe que. cette année soit décisive et que je sorte victorieux, triomphant même de l'épreuve que voulut bien m'imposer le ministre. M'avoir jugé digne de la subir est déjà un fort éloge auquel je répondrai par la réalisation de

Yos espérances, qui concordent avec celles du prince et de madame de L***.

Vous voulez bien, mon père, me demander quelques détails sur l'origine de ce roman. Vous avez écrit le mot ; il me dispensera, je pense, de m'étendre sur une aventure aussi banale que celles lues, les soirs de désœuvrement, dans les imprimés qui pullulent aux devantures de librairies. Vous connaissez mon horreur du récit. Supposez pour un être un peu fatigué, et qu'abimérent des folies d'étudiant, une maison élégante, une cuisine parfaite et saine, et le souci d'offrir, dans une serre sobrement ornée, d'excellents cigares ; imaginez une temme de formes élancées, plutôt maigres, admirablement sertie d'étoffes rares, embaumée de parfums acides et pervers, et portant sur elle les vertus dominatrices des pierres précieuses ; pensez à mon âme si facilement éprise de l'artificiel, si répugnée du naturel vulgaire ; ajoutez un têteà-tête imprévu, les vapeurs d'un tokay authentique et suranné, la griserie subite d'une symphonie de Bach jouée sur l'orgue, et les amabi-

lités de cette charmante femme devenant tout à coup très intimes, après une dissertation byzantine sur l'amour des archanges, d'après l'hérésie de Valentin : ce fat la chute. Je trouvai dans l'amante la plus dévouée des amies. Après huit semaines de liaison, elle se sépara de moi dans les pleurs, ayant sacrifié l'égoïsme de notre amour à mon avenir. Le prince, conseillé par elle, avait sollicité pour moi

Et maintenant, mon boiî père, s'il arrive que des personnes grossières blâment ou plaisantent la fortune qui suivit l'aventure, j'examine que mes mérites personnels décidèrent madame de L***, à me servir et que ces mérites seuls sont, par suite, la cause de mon avancement. Mon physique ne fat pour rien dans l'affaire. Et puis, à Paris, comme vous le remarquez vousmême, tous arrivent par les femmes. Vous vous plaisez d'ailleurs à citer Bonaparte et madame de Beauharnais; nous pourrions y ajouter M. Grévy et madame Pelouze, — ce qai rajeunirait l'apologue.

Au revoir, mon bon père, soyez, jusque le

plus tard possible, l'exemple du bonheur

humain.

Page 1