‹ Robespierre et les femmes: d'après des documents nouveaux et des piècesChapitre 11 sur 49 · L INCONNUE DE LA RUE DE SAINTONGE · texte numérisé non relu

L INCONNUE DE LA RUE DE SAINTONGE

On le voit, ce jeune homme de province, prendre la diligence d'Arras, par un beau jour de mai, clair et vif qui rend léger le cœur. Son frère, sa sœur, ses parents raccompagnent au lieu du départ. Devant la lourde patache les chevaux s'ébrouent, piaffent, font sonner les minimes carillons de leurs harnais. On charge les malles et les paquets sur l'impériale ; les garçons crient ; le postillon invective. Des gens sont aux fenêtres pour voir partir le nouveau député. Lui, dans son habit olive qui lui est familier» serre des mains, promet, sourit.

Tant de recommandations attentives lui sont faites !

Quelles .craintes puériles assiègent les cœurs qui Faiment i On songe aux dangers de la Ville de làbas, cette Ville qui va prendre le jeune homme» le

poussera à la gloire et à Téchafaud. Enfin le fouet du postillon claque. On part, il faut partir. Des larmes perlent aux paupières. On crie, on hoqueté des adieux. La portière bat. Le postillon est sur son siège, faraud et tumultueux. Il sonne du cor et les enfants qui jouaient dans la rue voisine accourent. Des commères font la haie au bord de Tétroit trottoir caillouteux. Des vieillards, la main sur la canne à bec de corbin, apparaissent aux seuils. La diligence s*ébranle. De blancs mouchoirs agités prolongent les adieux. A travers la ville paisible et somnolente la voiture roule. On salue le nouveau député. L'espoir de TArtois le suit.

Les portes d'Arras dépassées, la campagne se déroule au long de la diligence. Sur le pavé du roi bat le fer des percherons. Des rideaux de peupliers bruissent au vent léger du joli mois de mai. Au bord de la rivière bleue, les lavandières lèvent la tète et répondent aux plaisanteries du postillon. De temps à autre le silence de la plaine est déchiré par le son du cor guilleret. Les chevaux fument. Derrière les vitres nettes de la voiture, les paysages de l'Artois se prolongent. Dans Tinstant qu*il les quitte Maximilien en comprend définitivement la parfaite beauté uniforme. La discipline nationale prend sa signification pour lui. Il sait maintenant que c'est Tespoir d'une province, d'une petite patrie, qu'il est chargé de défendre à Paris. Aux heures difficiles, qu'il se souvienne des paysages de l'Artois et ce sera assez pour le rendre fort et sûr de lui-même.

A Versailles, où s'ouvrirent, le 5 mai, les États- Généraux, Robespierre alla loger, avec les autres députés de l'Artois, rue Sainte-ÉIisabeth, à l'hôtellerie

du Benard {i). Quand TAssemblée se fut fixée à Paris, Robespierre loua « un appartement fort modeste (2) » au n® g (3) de la rue de Saintonge, paroisse Saint-Louis-sur-rUe, ainsi que nous l'apprend la signature du député, comme témoin, sur Pacte de mariage de Camille Desmoulins, célébré le 2g septembre i7go à Saint-Sulpice. Son logeur s'appelait Humbert (4). On ignore le prix de ce tte location, mais aussi modeste fût-il, il était trop lourd encore pourRobespierre. Ce fut pour cette raison

qu'il prit l'appartement à compte et demi avec un nommé Pierre Villiers, qui lui servait quelquefois.

Croquis pris dans la séance du 9 thermidor.

(1) Ë. Uamel, ouvr, cit., 1. 1, p. SO. — Une amusante erreur de MM. Savine et Bournard, vol, ciL, p. 46, place celte rue de Versailles à Paris.

(2) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 413. (S) Aujourd'hui n* 64.

(4) C'est le nom que lui donne Fréron dans une note sur Robespierre rédigée pour Courtois, après thermidor. Cet autographe de 4 pages in-4, figura en 1862 au Catalogue dtune importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution Française, depuis le 13 juillet 1789 Jusqu'au 18 brumaire an VIll. Paris, Charavay, in-8. — Précédemment elle avait été publiée in-eztenso par Berville et Barrière dans le tome I, pp. 164 et suiv. de leur édition des Papiers

amicalement, de secrétaire. Est-ce à lui que Charlotte fait allusion en écrivant : « Ce jeune homme avait des occupations qui Tobligeaient à sortir de grand matin, et qui le retenaient dehors fort tard, en sorte que mon frère et lui étaient quelquefois plusieurs jours sans se voir (i) ?» 11 y habita jusqu'en juillet 1791, date à laquelle il fit la connaissance de la famille Duplay. Sa vie y fut fort modeste : « Leur ménage» continue Charlotte, était celui de deux garçons qui ne sont presque jamais chez eux, et qui mangent chez le restaurateur. »

Et dans cette vie quelle place tint Tamour à cette époque ?

Villiers est le seul à apporter des éclaircissements sur ce point.

Robespierre, écrit-il, était d'un tempérament ardent, qu'il combattait à tout moment. Presque toutes les nuits il baignait de sang son oreiller. Pour ce qui est de sa continence, je ne lui ai connu qu'une femme, d'environ vingt-six ans, qu'il traitait assez mal et qui l'idolâtrait. Très souvent il lui faisait refuser sa porte.

• Cette femme inconnue de la rue de Saintonge, quelle était-elle ? Comment Robespierre avait-il fait sa connaissance? Quelle fut la durée de leurs relations? Questions qui demeureront vraisemblablement

inédii8 troavéB chez Robespierre, Sainl-Juat, Pagan, etc., Muppriméê ou omU par Courtois; précédés du rapport de ce député à la Convention naiionale ; aoec un grand nombre de fac-similé et les signatures des principaux personnages de la Révolution. Paris, Baudoin, 1828. — Villiers, dans ses Souvenirs, p. 1, l'appelle Imbault.

(1) Mémoires de Charlotte Robespierre, p. 413.

toujours sans réponse. Tout ce qu'on sait c'est qu'il payait cette femme. Villiers dit :

Il lui donnait un quart de ses honoraires (1). Le reste, divisé en deux parts, était exactement mis par moi à l'adresse d'une sœur qu*il avait à Arras et qu'il affectionnait beaucoup. Le reste lui servait à quelques détails de ménage (2).

M. Hamel ne s'est point inscrit en faux contre ce témoignage qui semble assez vraisemblable.

La présence de cette femme dans la vie de Robespierre n*a d*ailleurs rien qui puisse surprendre. Il est seul à Paris, sans amis, hormis ce Villiers, absent la plupart du temps. Il est donc tout naturel qu'il cherche un peu de cette affection, de cette tendresse dont il eut autour de lui, à Arras, la charmante atmosphère. Ici, à Paris, plus de demoiselles et de dames à qui adresser, avec un galant billet, ses mémoires et ses plaidoiries; plus de salon où se révéler poète et conquérir les cœurs par un mot spirituel et tendre ; plus rien. A Paris, ce n'est qu'un avocat de province; à Arras, c'était une gloire du barreau. C'est donc chez une humble et pauvre créature inconnue que sa timidité, son besoin d'affection

(1) Robespierre touchait 18 livres par Jour comme indemnité parlementaire.

(2) J.-B. Pierre-Antoinb Villiers, Souvenirs d'an déporiéy pour servir aux historiens, aux romanciers, aux compilateurs dAna^ aux folliculaires, aux journalistes, aux faiseurs de tragédies, de comédies, de vaudevilles, de drames, de mélO' drames et de pantomimes dialoguées ; œuvre posthume de Pierre Villiers, ancien capitaine de dragons. Paris, chez l'auteur, rue du Vert-Bois, n^ 11 ; les marchands d'antiquités et de nouveautés, an X (1802), in-8, p. 1.

nostalgique, cherchent la consolation d'une âme ardente, accablée et jeune. Qu'aimé d'elle et l'aimant, il lui accorde des secours, l'entretienne, en un mot, rien de plus naturel.

Ce besoin d'intimité, il apparaît nettement chez Robespierre à cette époque. Lié avec Camille Desmoulins, par la grâce des Parisiens, procureur général de la Lanterne, il est reçu chez la mère de Lucile. C'est un milieu familial, cordial, où Lucile, en le quittant pour suivre son cher Camille, a laissé son sourire aux jeunes lèvres d'une sœur, Adèle. Pourquoi Robespierre ne serait-il pas aussi heureux que Camille? Est-il amoureux d'Adèle? C'est possible, mais ce qui parait certain, c'est qu'on parle de mariage. Robespierre, beau-frère de Camille I Qui sait si tant de sang eût fumé dans l'holocauste du 16 germinal ? Cette intimité, cet amour, ces projets, Mme Duplessis les rappellera, plus tard,à Maximilien, à la veille de l'exécution de Lucile, dans une lettre qui ne parviendra pas au conventionnel :

... Robespierre, si tu n'es pas un tigre à face humaine, si le sang de Camille ne t'a pas enivré au point de perdre tout â fait la raison, si tu te rappelles encore nos soirées d'intimité, si tu te rappelles les caresses que tu prodiguais au petit Horace (fils de Camille) que tu te plaisais à tenir sur tes genoux, si tu te rappelles que tu devais être mon gendre, épargne une victime innocente... (i).

" (1) Jules Glabetie, Œuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées diaprés les textes originaux^ augmentées de fragments inédits, de notes, et d'un index, et précédées d'une étude biographique et littéraire. Paris, Fasquelle, 1906, in-18; t. H, p. 391.

La lettre n'est pas envoyée.

Et le 24 germinal tombe la blonde tête de Lucile, La lettre de la mère n*a-t-elle pas évoqué tout un coin de charmante intimité ? On voit Robespierre tenter de retrouver, chez les Duplessis, Tatmosphère familiale d'Arras, céder à la tendresse de son cœur, parler de mariage — ce dont il est libre puisqu*Anaïs Deshorties est mariée — rêver l'intérieur qui lui sera refusé. Toujours il sera Thôte des étrangers, que ce soit chez la belle-mère de Desmoulins, que ce soit chez les Duplay. La destinée civique écartera de lui réponse et Tenfant ; il vivra seul, il mourra seul.

Ici encore, dans ce chapitre, il nous faut faire la part de la légende. L'une des plus curieuses, et la moins connue à la vérité, a été rééditée récemment le plus sérieusement du monde.

Il s'agit là des prétendues amours de Robespierre avec une demoiselle d'honneur de Marie-Antoinette, laquelle demoiselle devait être épousée par le jeune avocat. Celui-ci, raconte le romancier, « un jour qu'ils se trouvaient tous deux à Trianon, voulut se permettre quelque liberté et eut un geste si entreprenant, que les projets de mariage furent immédiatement rompus. » Et du coup voilà la demoiselle folle. Il paraît qu'elle survécut fort longtemps à son accident galant, enfermée dans la maison de santé du docteur Blanche (i). Que croire de cela ? Rien. Avons-nous besoin d'en expliquer les raisons, l'ab-

(1) M. E. DE Grauzat, Variété» médieo-Utléraire» : la maison du docteur Blanche ; la Chronique médicale, d* 16, 16 août 1908, p. 621.

sence de date, du nom de la jeune Glle, de la source enfin, du conte ? Quant à croire qu'une folle, ancienne dame d*honneur de Marie-Antoinette, se trouvait chez le docteur Blanche, on peut l'admettre sans inconvénient. Le ridicule de ce conte-type nous dispense de réfuter les autres, sensiblement de la même valeur.

Et voilà, jusqu'à son entrée dans la maison Duplay, tout le roman amoureux de Maximilien de Robespierre.

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L*éVEIL AU JACOBINISME

Quand il pénètre au sein de cette nouvelle famille, il est déjà en marche vers sa neuve gloire. Ce n'est plus Tavocat d'Arras, c'est Torateur des Jacobins. Et c'est déjà l'Incorruptible.

Le titre a paru, pour la première fois, d'une façon éclatante à l'Exposition de peinture de Tannée 1791.

C'est sous le pastel que Mme Labille-Guyard a fait de Robespierre. Mme Labille-Guyard a un talent élégant, qui joint le charme à la fermeté, et donne un caractère spécial à ses productions. Dans l'atelier du délicat La Tour elle a appris à donner, aux physionomies de ses modèles, une grâce que ne détruit pas la mollesse toute féminine de l'exécution, ce qu'on n'a pas été sans critiquer souvent (1). A la

(1) Voyez aux appendices, sur ces attaques contre Mme Labille-Guyard, la lettre de Ducis à la comtesse d^Angeviller.

demande de quelques heures de pose, sollicitées par Mme Labille-Guyard, Robespierre répondit par un gracieux billet. Il est du ion de ceux qu'à Arras il dépêchait aux jolies lectrices de ses mémoires, et le madrigal à Ophélie n'a pas plus de galante courtoisie.

Paris, le 18 février 1791.

On m'a dit que les Grâces voulaient faire mon portrait. Je serais trop indigne d'une telle faveur si je n'en avais vivement senti tout le prix. Cependant, puisqu'un surcroît d'embarras et d'affaires, ou puisqu'un dieu jaloux ne m'a pas permis de leur témoigner jusqu'ici tout mon empressement, il faut que mes excuses précèdent les hommages que je leur dois. Je les prie donc de vouloir bien agréer les unes, et de m'indiquer les jours et les heures où je pourrais leur présenter les autres (i).

Ajàut

Le Salon de cette année 1791 est particulièrement remarquable et jamais les expositions de rAcadémie de peinture n*ont attiré une pareille foule . Il comporte 321 morceaux, dont 199 de peinture, 96 de sculpture et 26 de gravure (2) .

Parmi les morceaux de sculpture on distingue le buste du Roi, par M. de Seine, et celui du Dau-

(1) British Muséum de Londres ; collection de lord Egerton. Publié par. M. Hippolyte Buffenoir, dans les Annales révolutlonnaireê, n« 3, pp. 261, 263.

(2) Le Magasin Pilioresiguey n* 19, 1841, p. 160.

phin, exécuté pour la Reine. Mais les peintures ont un bien plus grand succès, David est représenté ici par trois toiles : les Horaces^ Bruius et la Mort de

Un autographe de Mirabeau, le « flambeau de la Provence ».

Socrale. Cela c'est de l'héroïsme ancien. L'héroïsme contemporain est mieux goûté, car voici la formidable esquisse du Serment du Jeu de Paume. La fougue de David contraste avec la charmante élé-

gance de Mme Vigée-Lebrun qui, de Rome, a envoyé ici le Portrait de Pasiello. Les portraits sont d'ailleurs en nombre. Sous le n® io4, figure celui de Latude, par Vestier ; le n® 106, est celui de Greuze, par Giroust Quant à Mme Labille-Guyard, elle expose treize portraits sous le titre : Plusieurs députés à VAssemblée nationale^ numérotés de 72 à 84 (i). Ce sont MM. de Talleyrand (tenant à la main des papiers sur lesquels est écrit : liberté des cultes, éducation nationale), de Beaumetz, Charles de Lameth, Alexandre de Lameth, Bamave, de La Borde, de Broglie, Alexandre de Beauharnais, d'Aiguillon, Duport, Chabron, Salomon et Robespierre. Le tableau obtient un succès considérable : F Incorruptible^ chacun applaudit à Tinscription du portrait de celui dont on vient, quelques semaines auparavant, de porter en triomphe le buste après Taffaire du Champ de Mars (2) .

Succès durable, en outre, car en l'an II, ce fut d'après ce pastel que l'éditeur de gravures, Drouhin, publia le portrait devenu vite populaire de Maximilien (3).

Pastel effacé aujourd'hui, inconnu, oublié I Dans une des salles des combles du palais de Versailles, derrière sa glace poussiéreuse, il parle aux mémoires fidèles de ce triomphe de naguère, de 1791, de Tannée heureuse où, du fond de l'avenir, souriaient à Robespierre les plus belles promesses.

(1) Théodore Gosselin, Histoire anecdotique du Salons de peinture depuis 1673. Paris, 1881, in-18; p. 102.

(2) Gazette Universelle, 21 juiUet 1791.

(3) Lettre autographe de Drouhin, éditeur de gravures, à Robespierre. Paris, 16 prairial an II (4 juin 1794) ; 1 page in-4. — Inventaire des autographes et des documents historiques composant la collection de M, Benjamin Fillon. Paris, 1877; in-4; n» 631, 18».

Ce temps ne lui ménageait d'ailleurs point les railleries et les épigrammes blessantes. Artésien, il fut pour les pamphlétaires des Actes des Apôtres^ la « chandelle d'Ârras d comme Mirabeau était « le flambeau de la Provence (i) ». Leit-motiv de toutes les attaques, même air de toutes les variations railleuses, on le retrouve dans une parodie A'Athalie où en ces termes, un provincial passe en revue les membres de la partie démocratique de TAssemblée :

Grégoire, du clergé zélé persécuteur.

Des juifs, des usuriers, généreux protecteur ;

Bailly, du haut des cieux descendu sur la terre

Pour porter des districts le sceptre populaire ;

Lameth, dans un couvent guidé par son grand cœur,

De cinquante nonnains intrépide vainqueur ;

Lameth, renouvelant de cellule en cellule

Les exploits fabuleux de Thésée et d'Hercule.

Le sublime Sieyës, le compas à la main,

Mesure avec Thouret les droits du genre humain,

Roberspierre {sic) animé d'un héroïque zèle,

Répand au loin les feux de la Sainte-Chandelle... (2)

(1) « Pour nous, nous n'hésitons pas à proclamer que si M. le comte de Mirabeau est le flambeau de la Provence, M. de Robespierre est la chandelle d'Arras. » Aclt$ des ApÔlreSf n» 6, p. 13. — M. Victor Barbier, dans un excellent article sur le Flambeau de la Provence et la Chandelle d'Arras, a fort bien conté l'origine de la légende de la Sainte-Chandelle apportée par la Vierge, en 1106, dans la cathédrale d'Arras. Sur ce miracle et les plaisanteries qu'il suscita voyez la Chandelle d'Arras^ poème héroï-comique en dixhuit chants, paru à Berne, en 1766, in-12, dont Fauteur est Tabbé Dulaurens qui le fit reparaître, en 1774, à Arras, in-8, sous le titre : Ètrennes aux gens d'église ou la chandelle d'Arras,

(2) Acles des Apôlres, n» 27.

Et une note indique tout aussitôt qu'il s^agit de : «M. de Roberspierre, le Démosthène d*Arras. » Une annonce suit : « 11 y a une souscription ouverte dans son pays pour lui ériger une statue de bronze. Elle portera le reliquaire de la Sainte-Chandelle. » Le ton de la raillerie indique le degré de la popularité. Désormais elle n'allait qu'augmenter, croître inlassablement et le sacrer le premier — et le plus grand — Jacobin de la République. Désormais aussi, il allait livrer à Thistoire sa vie, heure par heure, jour par jour, en mettant le pied sur le seuil des Duplay. Sa venue dans cette maison y apportait la gloire et la fatalité. Si cet humble menuisier, qui lui offrit un refuge le soir du 17 juillet 1791, n'est point oublié tout à fait aujourd'hui, c'est à Robespierre qu'il le doit. Il a sacré cette maison pour la postérité.

Comment y entra-t-il ?

La journée du 17 juillet 1791 — que Bailly devait si terriblement expier, deux ans plus tard, le 21 brumaire an II, — avait vu se déployer au Champ-de- Mars le drapeau rouge de la loi martiale (1). La

(l) Dans son réquisitoire contre Bailly, prononcé le 20 brumaire devant le tribunal Révolutionnaire, Fouquier Tinville parle en termes curieux du drapeau rouge : « Une nouvelle preuve matérielle de la perfidie et de la profonde scélératesse de Bailly résulte du soin qu'il avoit mis à rendre le signal de la mort le moins apparent possible, que Ton peut, sans frisson d*horreur et d'indignation, voir Tespèce de luxe apporté dans la fabrication du funeste drapeau dont nul homme ne pouvoit se charger sans trembler: considérez surtout le petit volume auquel on Tavoit réduit, lorsque l'humanité commandoit qu'il fût assez grand pour être aperçu bien au delà de tout Tespace que peut parcourir le plomb meurtrier. •» Cf. notre volume Béquiêitoires de Fouquier-TinviUe, suivis des mémoires justificatifs écrits par Vaccusaleur publie pendant sa détention. Paris, Fasquelle, 1909, ch. VIH, p. 73.

Ma.laine LABILLE-GLYARD (L'apr('<» un tableau du MuK'>e du Louvre)

réaction semblait devoir s'étendre aux chefs du mouvement révolutionnaire, Danton et Robespierre en tête. Le soir, la cour des Jacobins fut envahie par des canonniers, « chasseurs de barrières, instruments aveugles des fureurs de Lafayette et de ses partisans (i) ». En sortant de la séance, avec Le Cointre (de Versailles), et Lapoype, il manifesta, dit Fréron dans sa note à Courtois, la crainte de retourner coucher rue de Saintonge. Il demanda à Le Cointre de lui indiquer un refuge pour la nuit, aux environs des Tuileries, et Le Cointre le mena à la maison d'un membre des Jacobins, le menuisier Duplay. C'était à quelques pas de là, au n^ 366 de la rue Saint- Honoré, vis-à-vis Téglise de TAssomption. Robespierre accepta l'offre et avec ses deux compagnons alla chez Duplay. Le menuisier lui dit : « Voici ma maison, entrez, vous êtes ici chez vous et chez un patriote... » La table était dressée. D'un jardin de couvent proch? venait la senteur des buis. La lampe brillait. Le sourire de trois jeunes filles accueillit l'homme traqué. Il s'assit.

Quand, le 9 thermidor, il alla vers la mort et la dernière apothéose, il quittait cette maison. Il y habita trois ans et dix jours.

(1) Papien inidiU de Robespierre..,, t. I, p. 166.

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